L’année 2025 s’achève sur un paradoxe économique tunisien désormais bien installé : des indicateurs macroéconomiques globalement en amélioration, mais un ressenti social largement négatif. Croissance en reprise, inflation en net reflux, investissements en hausse, note souveraine relevée… Sur le papier, la trajectoire est positive. Dans la rue, au marché et dans les entreprises, le sentiment est tout autre. Les Tunisiens peinent à percevoir une amélioration tangible de leur pouvoir d’achat et de leurs perspectives économiques.
Une inflation en baisse… mais des prix toujours élevés
C’est sans doute sur le terrain de l’inflation que l’écart entre chiffres officiels et vécu quotidien est le plus flagrant. Selon l’Institut national de la statistique (INS), le taux d’inflation s’est stabilisé à 4,9% en novembre 2025, après 5% en septembre et 5,2% en août. Une décélération réelle, qui tranche avec les pics observés en 2022 et 2023.
Dans le détail, cette stabilité masque toutefois de fortes disparités. Les prix alimentaires continuent d’augmenter à un rythme soutenu (+5,8% en glissement annuel), tirés par des hausses à deux chiffres sur des produits de base : viande d’agneau (+18,5%), légumes frais (+15,9%), fruits frais (+11,5%), viande bovine (+10,4%) et poissons frais (+10%). Seules les huiles alimentaires offrent un répit, avec une baisse marquée de 17,3% sur un an.
Autrement dit, l’inflation ralentit, mais les prix, eux, restent durablement élevés. La désinflation ne signifie pas baisse du coût de la vie, mais seulement un ralentissement de la hausse. Pour des ménages déjà fragilisés par plusieurs années de flambée des prix, ce changement de rythme reste insuffisant pour soulager les budgets.
À cela s’ajoute une question méthodologique de plus en plus critiquée : l’indice des prix à la consommation repose toujours sur une base 2005, alors que les standards internationaux recommandent une révision tous les cinq ans afin de refléter l’évolution réelle des habitudes de consommation. Or, selon plusieurs sources, l’étude technique permettant ce changement est prête, mais n’a toujours pas été mise en œuvre par l’INS, alimentant interrogations et soupçons sur la représentativité réelle de l’inflation mesurée.
Approvisionnement : un mieux réel, mais fragile
Sur un autre plan, 2025 a marqué une amélioration notable de l’approvisionnement du marché. Les pénuries chroniques de produits de base, qui avaient marqué les années précédentes, se sont atténuées. Huile, sucre, café ou farine sont globalement plus disponibles, même si des tensions ponctuelles persistent.
Cette amélioration est largement attribuée à une gestion plus rigoureuse des importations et à une meilleure mobilisation des ressources financières pour les achats stratégiques. Mais là encore, le progrès reste fragile et dépendant d’équilibres budgétaires précaires et d’un système de compensation sous-financé.
Investissements : des chiffres en hausse, des angles morts persistants
Sur le front de l’investissement, les annonces sont clairement positives. Les investissements internationaux ont atteint 2,59 milliards de dinars à fin septembre 2025, en hausse de 28,1% par rapport à 2024 et de 58,1% par rapport à 2022. Les investissements directs internationaux (2,54 milliards de dinars) ont permis la création de 11.554 emplois, avec une domination du secteur industriel (63,6% des flux), suivi de l’énergie et des services.
Les investissements nationaux ne sont pas en reste. Selon l’Instance tunisienne de l’investissement (Tia), les investissements déclarés ont atteint 3,92 milliards de dinars sur les sept premiers mois de 2025, en progression de 12,1% sur un an, avec plus de 53.000 emplois annoncés.
Mais ce tableau flatteur comporte des zones d’ombre majeures. Aucune donnée officielle n’est publiée sur le nombre d’entreprises ayant cessé leurs activités, ni sur l’ampleur réelle des difficultés financières dans le tissu productif. Derrière les projets déclarés, de nombreuses entreprises peinent à survivre, étranglées par la hausse de la fiscalité devenue un fardeau, le durcissement des règles et des prix souvent inapplicables, qui encouragent le marché parallèle et pénalisent le marché officiel, le tout sans étude préalable et souvent décidé sur des coups de tête pour régler des problèmes ponctuels.
Croissance : reprise modérée et essoufflement à court terme
Côté croissance, les ambitions initiales du gouvernement (au-delà de 3%) n’ont pas été atteintes. Le PIB a progressé de 2,4% en glissement annuel au troisième trimestre 2025, mais a stagné par rapport au trimestre précédent. Une croissance réelle, mais encore insuffisante pour absorber le chômage et relancer durablement l’économie.
La Banque mondiale table sur une croissance de 2,6% en 2025, soutenue par la reprise agricole (huile d’olive, céréales) et le redémarrage de la construction. Une embellie qualifiée d’« encourageante mais temporaire », faute de réformes structurelles profondes et d’une diversification réelle de l’économie.
Fitch Ratings : un signal positif, mais sous conditions
Le relèvement de la note souveraine par Fitch Ratings, de « CCC+ » à « B- » avec perspective stable, constitue l’un des faits marquants de 2025. Il traduit une amélioration de la position extérieure, une réduction du déficit courant (2,2% du PIB en 2025) et une stabilisation de la dette publique autour de 83% du PIB.
Mais l’agence reste prudente. La rigidité budgétaire est extrême : salaires, intérêts et subventions absorberaient 93% des recettes de l’État à l’horizon 2027. Le recours massif au financement de la Banque centrale – plus de 4% du PIB en 2025 – constitue un facteur de vulnérabilité majeur.
Budget de l’État : des excédents trompeurs
Les résultats provisoires de l’exécution budgétaire à fin septembre 2025 affichent un excédent de 0,65 milliard de dinars, contre un déficit un an plus tôt. Mais cet apparent redressement repose largement sur une sous-exécution des dépenses.
Le taux de réalisation des recettes atteint 72%, contre seulement 58,8% pour les dépenses. La compensation est particulièrement en retard : moins de la moitié des crédits prévus ont été effectivement dépensés, laissant s’accumuler des impayés envers les fournisseurs de l’État, notamment dans les secteurs du lait et de la boulangerie.
Parallèlement, l’État peine à mobiliser des financements extérieurs et se replie sur le marché intérieur, provoquant un effet d’éviction au détriment des entreprises. Le recours répété au financement direct auprès de la Banque centrale, étendu dans la loi de finances 2026 à onze milliards de dinars, confirme cette impasse structurelle.
Chômage : une dégradation silencieuse
Malgré les annonces d’investissements et de créations d’emplois, le chômage est reparti légèrement à la hausse au troisième trimestre 2025, atteignant 15,4%. La situation est particulièrement préoccupante pour les femmes (22,4%) et les diplômés de l’enseignement supérieur (24,9%, dont 32,3% chez les femmes diplômées).
La population active recule légèrement, signe d’un découragement croissant, tandis que le nombre total de personnes en emploi diminue.
Paiements, cash et choc de la loi sur les chèques
L’année 2025 a aussi été marquée par un bouleversement des habitudes de paiement. L’entrée en vigueur de la nouvelle loi sur les chèques a provoqué un effondrement de leur usage : –67,9% en nombre et –57,9% en valeur. Résultat : une explosion du cash.
Fin décembre 2025, les billets et pièces en circulation ont atteint un record historique de 26,766 milliards de dinars, en hausse de plus de quatre milliards de dinars en un an et de 19% sur un an. Cette monétisation accrue de l’économie pose des problèmes de traçabilité, de sécurité et de lutte contre l’informel, tout en compliquant la gestion de la politique monétaire.
Une éclaircie monétaire en fin d’année
Seule véritable bonne nouvelle de fin d’exercice : la décision de la Banque centrale de Tunisie, le 30 décembre 2025, d’abaisser son taux directeur de cinquante points de base à 7%, à compter du 7 janvier 2026. Un signal positif pour l’investissement et le crédit, à condition qu’il se traduise effectivement par une baisse des taux appliqués aux entreprises et aux ménages.
Tensions sociales : la paix sociale sous pression
À ce malaise économique diffus s’ajoute une montée des tensions sociales qui fragilise un peu plus l’équilibre déjà précaire du pays. Du côté des travailleurs, le sentiment d’asphyxie est palpable. Dans de nombreux secteurs, salariés du public comme du privé estiment que leurs revenus ne suivent plus, depuis longtemps, le rythme de l’inflation et de l’érosion du pouvoir d’achat. Les revendications se multiplient autour d’augmentations salariales, de primes et d’avantages sociaux jugés indispensables pour faire face à la cherté persistante de la vie.
Ce mécontentement s’est déjà traduit par une succession de grèves sectorielles et de mouvements de protestation tout au long de l’année 2025, révélant un climat social de plus en plus tendu. Les syndicats dénoncent un blocage des négociations, une perte continue de pouvoir d’achat et un décalage croissant entre les discours officiels sur l’amélioration des indicateurs économiques et la réalité vécue par les travailleurs.
Dans ce contexte, l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) a franchi un cap en décrétant une grève générale nationale prévue pour le mercredi 21 janvier 2026. Cette décision marque un signal fort et traduit la crainte d’une rupture de la paix sociale, dans un pays où la stabilité sociale reste un pilier essentiel de l’équilibre économique et politique. Elle souligne surtout que, sans réponses concrètes et durables aux revendications salariales, les tensions risquent de s’aggraver et de peser lourdement sur l’activité économique en 2026.
2025, une année charnière mais inachevée
Au final, 2025 apparaît comme une année de transition. Les déséquilibres macroéconomiques se réduisent et la confiance internationale revient timidement, tandis que certains secteurs montrent des signes de reprise. Mais les fragilités structurelles restent profondément ancrées : chômage élevé, finances publiques sous tension, fiscalité pesante pour les entreprises, investissement privé hésitant et pouvoir d’achat des ménages érodé.
Le malaise social, accentué par la montée des revendications salariales et la convocation d’une grève générale nationale pour le 21 janvier 2026, illustre combien la stabilité économique et sociale demeure fragile. Entre les chiffres flatteurs et la réalité du terrain, l’économie tunisienne reste suspendue à une question cruciale : les signaux positifs de 2025 permettront-ils une reprise durable, ou ne seront-ils qu’une parenthèse avant de nouvelles tensions, tant économiques que sociales ? L’année 2026 fournira sans doute les premiers éléments de réponse.
Imen NOUIRA











6 commentaires
BTA Mejid
Un article étoffé qui résume bien la situation économique du pays sauf que vous oubliez l’augmentation des taxes de l’etat, le surnombre de fontionnaires qui ne foutent rien , les municipalités quasi inexistantes, la corruption qui bat son plein, la drogue qui circule librement, le poids du commerce parallèle non controlé : une machine à cash, la cherete de la vie : alimentation, voitures, loisirs, immobilier ,les tarifs des petits metiers ( plombier, mecanicien, transporteur, electricien, maçon aux prix hors normes c’est notre quitidien), les loyers qui flambent. Le depart des matieres grisent ingenieurs et medecin et autres qui laissent la santé et l’investissement orphelins. Le numerique est top dans les salons mais aucune application, le taux d’interet bancaire 7 % parmi les plus haut au monde! Nos routes sont delabrees et des bouteilles et sacs plastiques, ordures partout denote l’incivisme du tunisien.
En fait il y a un gros , un tres gros malaise.
zaghouan2040
En tant que très modeste intervenant au sein de PMEs je ne peux que constater un désastre
Et il faut savoir que les chiffres officiels communiqués sont ridicules surtoùt ceux du chômage et de l’inflation
Il faut plutôt, pour les plus avertis, se référer pour recoupement aux chiffres de la BCT qui sont moins bidonnes
Mhammed Ben Hassine
[l’amélioration économique que les Tunisiens ne voient pas]
Certainement la myopie que les tun en souffre est la cause
Judili58
Avant 2011 c’était pareil ! Notre pays réalisait de bons chiffres économiques mais le tunisien n’en voyait pas les effets avec une érosion permanente de son pouvoir d’achat ( moins rapide que maintenant) un chômage au même niveau , les mêmes difficultés, si ce n’est pire, d’accès au logement, à l’éducation, aux soins, ainsi qu’une détérioration continue des transports publics . Force est de constater que notre réalité socio économique n’a pas beaucoup changé malgré le séisme de la révolution.
Nacer Alkharibi
Article assez neutre vue les la ligne éditoriale du journal, généralement à charge…. toutefois,il faut noter que cette année fait suite à de nombreuses années de doutes sur l’avenir du pays,une année marquée par une opposition farouche, menée par des politicards perdants,alimentée surtout par l’étranger,la fin des attentats terroristes, la lutte sans merci contre la corruption,les créateurs de pénurie, l’espoir est permis,on voit le bout du tunnel
le financier
interessant article ou vous dite que l inflation baisse mais l article suivant vous expliquer que c est le rythme de la hausse qui baisse , je vous trouve legerement optimiste si on veut regarder a plus long terme , je trouve que vous devriez peut etre lire cet article eco cher Imen mais globalement vous avez bien resum2 2025
https://www.webmanagercenter.com/2025/12/11/557498/21112025tunisie-2025-le-piege-des-deficits-jumeaux/