Par Mohamed Salah Ben Ammar
Quand le corps devient cri
Il est des formes de résistance qui ne s’expriment plus par les mots, mais par la chair elle-même. La grève de la faim entamée par Maître Ayachi Hammami depuis plus de trente jours dans sa cellule dépasse le simple geste de protestation. Longuement mûri avant son incarcération, cet acte s’impose comme un événement à la fois politique et métaphysique, qui interroge les fondements mêmes de notre société. Il pose une question glaçante : que reste-t-il à l’homme lorsque la loi, son ultime rempart, se transforme en instrument de son anéantissement ?
Le corps, dernier champ de bataille
Derrière les barreaux, le corps d’Ayachi Hammami n’est pas seulement captif : il est devenu l’arène où se joue l’ultime affrontement. Fidèle à lui‑même, Maître Hammami fait de cette grève de la faim l’expression de la colère et de la détresse de près de trois cents prisonniers d’opinion en Tunisie.
Lorsque les institutions demeurent de marbre et que les procédures judiciaires se vident de leur sens, il ne subsiste qu’un seul territoire inviolable : la vie elle‑même. En refusant la nourriture, Maître Ayachi Hammami ne choisit pas le néant ; il affirme son existence par le seul moyen que le pouvoir ne peut confisquer sans se renier.
Il y a dans cet affaiblissement volontaire une vulnérabilité vertigineuse et pourtant héroïque. Ce corps qui s’efface jour après jour n’est pas une maladie : c’est une parole. La parole ultime d’un homme qui, privé de tous les langages juridiques, transforme sa propre substance en réquisitoire. Sa douleur n’est pas un dommage collatéral ; elle est le miroir brutal d’un système qui a substitué le déni au dialogue.
Le paradoxe de la souveraineté : résister par la fragilité
Face à un appareil judiciaire devenu tout‑puissant, ce corps affaibli incarne une souveraineté inattendue. À la logique de la « vie administrée », Ayachi Hammami oppose le silence éloquent du refus. Il nous rappelle, avec une dignité qui nous bouleverse, qu’une vie privée de liberté n’est qu’une survie. Là où l’État invoque l’ordre, il se heurte à une limite infranchissable : une conscience qui préfère se consumer plutôt que de plier.
Ce drame place le personnel médical tunisien devant une déchirure morale intolérable. Pris entre le serment d’Hippocrate et le respect fondamental de l’autonomie du patient, le médecin se retrouve instrumentalisé. Nourrir de force un gréviste de la faim, c’est trahir la médecine au profit de la coercition. C’est sauver un organisme en sacrifiant la personne, réduire l’homme à un simple corps biologique. Mais assister passivement à son dépérissement est tout aussi insupportable. Pourtant, après plus de trente jours de grève de la faim, l’hospitalisation de Maître Ayachi Hammami ne relève plus d’un choix : elle s’impose comme une nécessité médicale absolue.
Notre épreuve collective : le miroir brisé de la nation
L’épreuve de Maître Ayachi Hammami est un électrochoc pour la conscience collective. Une société qui contraint ses fils les plus lucides à transformer leur métabolisme en mégaphone est une société en état d’urgence morale. Son corps qui s’affaiblit est le baromètre implacable d’une démocratie en détresse.
Nous ne pouvons rester spectateurs.
Éprouver de l’empathie, c’est comprendre qu’à chaque gramme qu’il perd, c’est un fragment de notre contrat social qui se dissout. Son silence affamé tonne plus fort que tous les communiqués officiels. Il nous impose une responsabilité : ne pas laisser les ténèbres de l’arbitraire ensevelir son sacrifice.
Nous lui disons : « Reviens-nous, Maître. La Tunisie a besoin de ta voix. »
Maître Hammami,
Votre message a traversé les murs. Il a fissuré le mutisme des palais et réveillé des consciences assoupies. Votre corps a tout dit. Il a déposé, comme une preuve irréfutable, l’acte d’accusation contre l’injustice. Il a témoigné de la splendeur obstinée de la dignité tunisienne.
Mais aujourd’hui, l’urgence a changé de nature.
La Tunisie n’a pas besoin d’un martyr de plus, pleuré sur les ruines des libertés perdues. Elle a besoin de votre souffle pour reconquérir ses droits. De votre voix d’avocat qui démonte les sophismes. De votre intelligence du droit qui éclaire les chemins. De votre force morale qui galvanise les volontés. Votre sacrifice ne doit pas être une fin, car la démocratie est l’œuvre des vivants, de celles et ceux qui luttent debout.
Nous vous en supplions : interrompez cette grève. Ne donnez pas à l’arbitraire cette victoire amère sur votre santé. Votre message est entendu, votre combat est désormais inscrit dans notre mémoire collective. Il doit se poursuivre, mais hors de l’épuisement. Il a besoin de votre présence, de votre clairvoyance, de votre ténacité.
Reprenez des forces. Le chemin est long, et votre place est parmi les vôtres, au premier rang des batailles à venir pour la justice et la liberté.
Revenez-nous, Maître.
Car la Tunisie a besoin de vous, vivant.
BIO EXPRESS
Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.










