Malgré une amélioration relative de certains indicateurs économiques en 2025, la Tunisie reste loin d’un véritable rétablissement économique. C’est le constat posé par l’économiste Aram Belhadj, docteur en sciences économiques et enseignant-chercheur à l’Université de Carthage, lors d’une interview téléphonique accordée le mercredi 7 janvier 2026 à Manel Gharbi dans l’émission Eco Mag sur Express FM. Selon lui, la croissance enregistrée demeure insuffisante pour absorber les déséquilibres structurels et améliorer concrètement les conditions de vie des Tunisiens.
Une amélioration relative en 2025, portée par des facteurs conjoncturels
Selon Aram Belhadj, l’économie tunisienne a enregistré en 2025 une croissance légèrement meilleure que celle de l’année précédente. « Il y a des éléments positifs, notamment le fait qu’on continue à enregistrer une croissance, meilleure qu’en 2024 », souligne-t-il.
Cette évolution s’explique principalement par des facteurs conjoncturels : l’augmentation des transferts des Tunisiens résidant à l’étranger, la bonne performance du secteur touristique, l’amélioration relative du secteur agricole, ainsi que le remboursement partiel de certaines dettes extérieures. Ces éléments ont permis un léger soulagement des finances publiques. L’économiste évoque également une décélération du rythme de l’inflation, tout en appelant à relativiser cet indicateur.
Une croissance insuffisante face aux déséquilibres structurels
Pour autant, Aram Belhadj insiste sur le fait que ces améliorations ne traduisent pas une véritable reprise. Avec une croissance estimée autour de 2,6%, l’économie tunisienne reste loin du niveau nécessaire pour absorber les déséquilibres accumulés.
« Cette croissance est largement insuffisante », affirme-t-il, rappelant l’ampleur des défis structurels : chômage élevé, affaiblissement du pouvoir d’achat, progression de la pauvreté, déséquilibres des finances publiques et fragilités du système fiscal. Selon lui, un véritable redémarrage économique ne peut être envisagé qu’à partir d’un taux de croissance d’au moins 4,5% à 5%, seuil minimal pour amorcer une dynamique durable.
Loi de finances 2026 : des hypothèses jugées irréalistes
L’économiste se montre critique à l’égard des hypothèses de croissance retenues dans la Loi de finances 2026, qui tablent sur des taux supérieurs à 3%. « Je ne pense pas que nous puissions dépasser ce niveau », affirme-t-il.
Il rappelle que les prévisions des institutions financières internationales, notamment le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et la Banque africaine de développement, situent la croissance de la Tunisie en 2026 entre 3,2% et 3,3% dans les scénarios les plus optimistes. Cette faiblesse s’explique par l’absence de fondamentaux économiques solides et de réformes structurelles profondes.
Inflation, chômage et indicateurs : un décalage avec la réalité vécue
Bien que le taux d’inflation soit redescendu autour de 5,3%, Aram Belhadj souligne que cette donnée ne reflète pas le vécu quotidien des Tunisiens. « Le citoyen ne ressent pas cette amélioration », insiste-t-il.
Il plaide pour une révision en profondeur de la base de calcul de l’inflation, estimant que le panier de consommation utilisée est dépassé et ne correspond plus aux besoins actuels des ménages, notamment en matière de santé, d’éducation et de services essentiels. Il étend cette critique à d’autres indicateurs économiques, tels que le taux de chômage ou le niveau de vie, qu’il juge insuffisamment représentatifs. « La croissance, à elle seule, n’est pas un indicateur du bien-être », martèle-t-il.
L’absence de vision stratégique au cœur du problème
Pour Aram Belhadj, la principale faiblesse de l’économie tunisienne réside dans l’absence d’une vision stratégique globale. Il appelle à l’ouverture des grands dossiers structurels, notamment le Code des changes, le Code de l’investissement, le Code des eaux et le Code des douanes.
« La loi de finances ne peut pas, à elle seule, créer la croissance », affirme-t-il, estimant que même si elle contient des mesures sociales ou techniques, elle ne saurait remplacer une stratégie économique claire et cohérente.
Il insiste sur la nécessité d’une transformation structurelle reposant sur :
- la transition énergétique,
- l’innovation et l’intelligence artificielle,
- la valorisation du capital humain et la mobilisation des compétences tunisiennes, notamment celles installées à l’étranger.
Trois scénarios possibles pour l’économie tunisienne en 2026
Dans son analyse prospective, Aram Belhadj identifie trois scénarios :
- Le statu quo : poursuite d’une croissance faible, portée par l’agriculture, le tourisme et les transferts des Tunisiens à l’étranger, mais sans perspectives durables.
- Un scénario d’adaptation intelligente : fondé sur une vision stratégique, des réformes structurelles et une meilleure intégration dans les mutations économiques mondiales.
- Un scénario à risque : absence de réformes, aggravation des déséquilibres économiques et financiers.
Un contexte mondial instable, mais porteur d’opportunités
L’économiste replace la situation tunisienne dans un contexte international marqué par les guerres commerciales, les tensions géopolitiques, les mutations technologiques rapides et la reconfiguration des chaînes d’approvisionnement.
S’il reconnaît les risques liés à ces bouleversements, il estime qu’ils offrent également de réelles opportunités pour la Tunisie, notamment dans les domaines des énergies renouvelables, de la technologie, de l’intelligence artificielle et du nearshoring, à condition que le pays soit prêt à s’y positionner et à diversifier ses partenariats internationaux.
Financement extérieur : une approche prudente
Enfin, Aram Belhadj met en garde contre le financement direct du déficit par la Banque centrale, qu’il juge plus risqué que le recours aux marchés internationaux ou à un accord avec le Fonds monétaire international.
« Un programme de réformes tunisien-tunisien, négocié avec les partenaires internationaux, pourrait ouvrir des perspectives de financement moins risquées et plus durables », conclut-il.
I.N.











2 commentaires
le financier
cet economiste aurait pu citer la source https://www.webmanagercenter.com/2025/12/11/557498/21112025tunisie-2025-le-piege-des-deficits-jumeaux/ .
Au moins ils sont tous les deux d accord sur le fait que l economie tunisienne va ds le mur
Rationnel
Est-ce qu’on a besoin de réformes pour poursuivre la stratégie préconisée par l’économiste ? Une transformation structurelle reposant sur :
– La transition énergétique,
– L’innovation et l’intelligence artificielle,
– La valorisation du capital humain et la mobilisation des compétences tunisiennes, notamment celles installées à l’étranger.
Rien n’empêche vraiment la transition énergétique. Il n’y a pas vraiment d’obstacles structurel devant les projets d’énergies renouvelables. C’est plutôt le rythme de travail qu’il faut accélérer. Des projets qui peuvent être réalisés en 6 mois dans d’autres pays prennent 6 ans en Tunisie. Les projets de Scatec ou d’AMEA Power ont commencé en 2019, inauguré fin 2025. Financer les projets est compliqué et difficile, et c’est dû à la bankabilité de la STEG qui est le seul client de ces projets. La bankabilité de la STEG souffre du non-paiement des factures et du vol d’électricité (et même parfois des câbles électriques et de l’équipement, rapport TEREG de la Banque mondiale). Les delais d’execution rendent les projets plus couteux (time is money). Donc, c’est plutôt des réformes culturelles dont on a besoin, d’une culture de travail qui privilégie l’intérêt commun et le respect du citoyen qu’il soit resident en Tunisie ou installé à l’étranger.