Heure de Tunis :
Plus de prévisions: Meteo 25 jours Paris
Light
Dark

Pommes de terre : le prix bas d’aujourd’hui prépare la pénurie de demain

Service IA, Business News

Par Maya Bouallégui

Le kilo de pommes de terre se vend aujourd’hui autour de deux dinars. Un prix bas que le pouvoir présente comme une victoire contre la spéculation. Mais selon une analyse détaillée de l’ONG Alert, cette situation est tout sauf rassurante : elle prépare au contraire une pénurie majeure et une flambée des prix dès 2026, conséquence directe d’une politique qui a profondément désorganisé toute la filière.

À première vue, le marché semble apaisé. Sur les étals, la pomme de terre est abondante et bon marché. Elle se vend autour de deux dinars dans les marchés et les grandes surfaces. Pour le consommateur, l’équation paraît simple. Pour les autorités, elle sert de preuve que la lutte contre la spéculation aurait enfin porté ses fruits. Mais cette lecture est trompeuse.

Dans une analyse documentée publiée mardi 6 janvier 2026, l’ONG Alert démonte cette illusion. La Tunisie consomme environ 350.000 tonnes de pommes de terre par an. En temps normal, la production nationale couvre près de 280.000 tonnes, le reste étant importé. Cet équilibre fragile repose sur un pilier central : le stockage.

Quand le stockage devient un délit

La pomme de terre est une culture strictement saisonnière. Sans stockage, il n’y a ni régulation des prix ni continuité de l’approvisionnement. Alert rappelle qu’en l’absence de chambres froides et d’entrepôts, toute la production est écoulée au moment de la récolte, les prix s’effondrent, les pertes augmentent, puis l’offre disparaît hors saison.

Or, à partir de l’automne 2024, cet équilibre a été brisé. Selon Alert, l’État a multiplié les restrictions, les contrôles et les descentes dans les entrepôts, assimilant de fait le stockage à une pratique spéculative. Des saisies de quantités parfois dérisoires ont été largement médiatisées, créant un climat de peur généralisé. Résultat : producteurs et stockeurs ont cessé de jouer leur rôle.

Un agriculteur explique avoir rapidement compris le message. La saison n’était pas mauvaise, mais économiquement intenable. Les prix ont été plafonnés, puis des volumes importants de pommes de terre importées ont été autorisés à entrer sur le marché à des tarifs bien inférieurs aux coûts locaux. « J’ai vendu à perte. Continuer à produire dans ces conditions, c’est s’endetter pour rien », nous confie-t-il, en expliquant avoir renoncé à replanter.

L’affaire Yakoubi, un signal dissuasif

L’arrestation en octobre dernier de Lassad Yakoubi, ancien syndicaliste reconverti dans l’agriculture, a marqué un tournant. Accusé d’avoir stocké une quantité limitée de pommes de terre, il a été incarcéré et demeure en prison. Pour Alert, cette affaire a servi de démonstration politique dans la lutte affichée contre la spéculation, alors même que le stockage concerné était économiquement justifié.

L’effet a été immédiat. Les agriculteurs ont commencé à réduire leur production, les propriétaires d’entrepôts à se retirer. Un producteur explique avoir vendu à perte après avoir vu les prix administrés et les importations casser le marché. « On nous a fixé un prix, puis on a laissé entrer des volumes moins chers. Continuer dans ces conditions, c’est travailler pour perdre de l’argent », confie-t-il.

Le plafonnement généralisé des prix

Selon l’ONG Alert, l’intervention de l’État a atteint son paroxysme à l’été 2025 avec un plafonnement strict des prix à chaque maillon de la chaîne. Les autorités ont fixé :

1 650 millimes le kilo au niveau du producteur,

2 000 millimes chez le grossiste,

2 500 millimes chez le détaillant.

À ces mesures s’est ajoutée la mise en place d’une plateforme numérique destinée à suivre et contrôler chaque lot de pommes de terre sortant des entrepôts. Pour Alert, ce dispositif a transformé la filière en un circuit administré, rigide, incapable de s’adapter aux réalités agricoles.

Dans le même temps, profitant d’un excédent massif en Algérie et en Égypte — jusqu’à 300 % au-dessus de leurs besoins, selon Alert — la Tunisie a ouvert largement les importations. Jusqu’à 30.000 tonnes par semaine sont ainsi entrées sur le marché à des prix très bas.

Un choc brutal pour la production locale

L’effet immédiat a été visible à la fin de l’année 2025. Le kilo de pommes de terre s’est effondré, oscillant entre 800 millimes et un dinar. Pour le consommateur, la baisse était spectaculaire. Pour le producteur tunisien, c’était une catastrophe. Les coûts de production, calculés sur la base des prix plafonnés, n’étaient plus couverts.

Les entrepôts se sont retrouvés saturés, non pas faute de stockage, mais faute de débouchés viables. Un propriétaire d’entrepôt reconnaît avoir volontairement laissé ses chambres froides vides. « Aujourd’hui, le risque n’est plus économique, il est judiciaire. Personne ne veut stocker dans ces conditions et risquer d’aller en prison comme Yakoubi », nous confie-t-il.

Le cœur de la crise : les semences

C’est à ce stade que, selon Alert, la crise devient structurelle. Étranglés par les prix et privés de débouchés, les agriculteurs ont cessé d’acheter des semences. Sur un quota habituel de près de 19.000 tonnes, seules 6.000 tonnes ont trouvé preneur. Les fournisseurs ont préféré payer des pénalités ou résilier leurs contrats plutôt que d’importer des semences invendables.

La conséquence est désormais mathématique. Alert estime que la production nationale pourrait tomber à environ 90.000 tonnes en 2026, contre 280.000 auparavant. La Tunisie serait alors contrainte d’importer l’essentiel de sa consommation, non plus depuis des pays à surplus, mais depuis la France et l’Allemagne, en devises et à des prix bien plus élevés.

Une crise fabriquée

Pour l’ONG Alert, la situation actuelle est le résultat d’une politique qui a sacrifié une filière entière pour afficher des prix bas à court terme. Présentée comme une lutte contre la spéculation, cette stratégie détruit les mécanismes de régulation, décourage la production locale et fabrique une dépendance extérieure durable.

La souveraineté alimentaire, rappelle Alert, ne se construit pas par la peur ni par la répression, mais par la planification, la protection du producteur et la stabilité des règles. À défaut, la sanction est inévitable.

La pomme de terre que l’on achète aujourd’hui à deux dinars pourrait ainsi se vendre demain à quatre. Et cette hausse ne sera ni accidentelle ni spéculative : elle sera le prix politique d’une crise annoncée.

Une mécanique déjà à l’œuvre dans l’huile d’olive

Ce qui se profile dans la filière de la pomme de terre n’a rien d’hypothétique. La même mécanique est déjà visible dans une autre filière stratégique : celle de l’huile d’olive. Là aussi, l’ingérence des autorités, les discours sur la spéculation, les tentatives de plafonnement des prix et l’arrestation de grands exportateurs ont profondément désorganisé le secteur.

Aujourd’hui, dans plusieurs régions, l’olive n’est tout simplement plus récoltée. Elle tombe des arbres, faute de cueilleurs. Non par négligence, mais par calcul économique. Les agriculteurs refusent d’engager une main-d’œuvre devenue coûteuse, pour vendre ensuite leur production à des prix administrés qui ne couvrent même plus leurs frais. Récolter devient une perte sèche. Ne pas récolter, un moindre mal.

Le résultat est le même que celui qui se dessine pour la pomme de terre : une richesse détruite, des revenus sacrifiés, une filière affaiblie et un pays qui se prive volontairement de devises et de production locale. Là encore, le prix bas affiché à court terme masque une perte économique massive et silencieuse.

La crise de la pomme de terre n’est donc pas un accident. Elle s’inscrit dans une logique plus large, où l’État tente de corriger les prix par la contrainte, en criminalisant des mécanismes économiques essentiels, sans jamais s’attaquer aux véritables dysfonctionnements structurels. À chaque fois, le même scénario se répète : peur, retrait des acteurs, chute de la production, puis pénurie.

Aujourd’hui, l’olive tombe au sol faute d’être cueillie. Demain, la pomme de terre manquera faute d’avoir été plantée. Dans les deux cas, la facture sera payée plus tard, par le consommateur, en dinars et en devises.

Ce n’est pas le marché qui échoue. C’est la politique qui persiste à confondre régulation et répression.

Maya Bouallégui

Subscribe to Our Newsletter

Keep in touch with our news & offers

Contenus Sponsorisés

Commentaire

  1. jamel.tazarki

    8 janvier 2026 | 20h22

    A) Le prix très bas des pommes de terre en Europe s’explique par une surproduction record en 2025, due à une augmentation des surfaces cultivées et à de bons rendements, mais aussi à une saturation du marché (notamment en France, en Belgique et aux Pays-Bas) et à une offre excédentaire qui dépasse les capacités d’absorption. Cette situation a entraîné une chute des prix à des niveaux historiquement bas, bien en deçà des coûts de production.
    –>
    Dans les supermarchés allemands, 10 kg de pommes de terre sont vendus à 3 euros. La tonne de pommes de terre est même proposée à 15 euros en achat direct chez l’agriculteur. Du jamais vu !
    –>
    De nombreux agriculteurs européens se retrouvent ainsi dans une situation critique.

    B) Les conséquences de l’importation massive de pommes de terre à bas prix par la Tunisie :
    b1) L’importation de pommes de terre à très bas prix ruine l’agriculture locale de la Tunisie à faible productivité, car elle crée une concurrence déloyale et injuste. En effet, nos agriculteurs sont obligés de vendre à des prix insuffisants pour couvrir les coûts de leur production.
    b2) Face à l’impossibilité de dégager des profits, nos agriculteurs réduiront leurs surfaces plantées de pommes de terre, voire abandonneront cette culture en 2026, compromettant ainsi la sécurité alimentaire locale.
    b3) L’importation massive de pommes de terre à bas prix exacerbe les problèmes de rentabilité des agriculteurs tunisiens, les mettant en péril et menaçant leur avenir agricole.

    C) Ce qui est susceptible de se produire en 2026 :
    c1) Les agriculteurs européens vont réduire leurs surfaces plantées de pommes de terre, voire abandonner cette culture.
    c2) Les agriculteurs tunisiens feront de même.
    –>
    À vous de tirer les graves conséquences pour les Tunisiens et la Tunisie en 2026.

    Dr. Jamel Tazarki, Mathématicien