Les crimes de féminicide continuent d’augmenter en Tunisie. Invitée sur Express FM, jeudi 8 janvier 2026, Arij Djelasi, chargée du projet de lutte contre les violences basées sur le genre au sein de l’association Aswat Nissa, a dressé un constat alarmant, pointant une hausse continue des crimes et de graves défaillances institutionnelles dans leur prévention et leur prise en charge.
Dès la première semaine de l’année 2026, deux féminicides ont déjà été enregistrés. Une situation qui, selon l’intervenante, s’inscrit dans une tendance lourde observée depuis plusieurs années. Après six crimes recensés en 2018, le nombre de féminicides est passé à 25 en 2023, 26 en 2024, pour atteindre trente cas en 2025. Une évolution progressive qui, souligne-t-elle, ne reflète probablement pas l’ampleur réelle du phénomène.
Des chiffres sous-estimés
Arij Djelasi estime en effet que les données disponibles restent partielles. Les chiffres recensés correspondent uniquement aux cas documentés, dans un contexte marqué par des difficultés d’accès à l’information et un manque de données officielles exhaustives. Elle rappelle que le journalisme d’investigation joue un rôle essentiel dans la mise au jour de ces crimes, mais demeure confronté à de nombreuses entraves.
Le féminicide, une violence ciblée
La responsable insiste sur la nécessité de nommer clairement les faits. Le féminicide constitue, selon elle, la forme la plus extrême des violences basées sur le genre, ciblant les femmes en raison de leur sexe, de leur statut et des rôles sociaux qui leur sont imposés. Ce phénomène n’est ni marginal ni propre à la Tunisie, mais s’inscrit dans une dynamique mondiale, particulièrement marquée sur le continent africain.
Elle souligne également que certaines affaires ne sont pas reconnues officiellement comme des féminicides, étant parfois requalifiées en suicides ou en crimes ordinaires, alors qu’une analyse approfondie permettrait d’établir leur véritable nature.
Une loi pionnière, mais peu appliquée
Malgré l’existence d’un cadre juridique conséquent, notamment la loi n°58 de 2017 relative à l’élimination de la violence à l’égard des femmes, Arij Djelasi déplore une application insuffisante de ses dispositions. Elle rappelle que cette loi repose sur une approche globale fondée sur la prévention, la protection, la prise en charge et la répression, mais que ces piliers restent largement inefficaces en l’absence de coordination entre les institutions.
En matière de suivi et de documentation, elle indique que l’association Aswat Nissa assure aujourd’hui, presque seule, le recensement des féminicides, alors que cette mission devrait relever de l’Observatoire national de lutte contre la violence à l’égard des femmes, placé sous la tutelle du ministère de la Femme.
Des profils et des modes opératoires qui évoluent
L’intervenante met également en garde contre l’évolution des profils des auteurs et des contextes de passage à l’acte. Si le partenaire intime demeure responsable de la majorité des crimes, soit 62% des cas, des proches, des membres de la famille ou même des voisins sont de plus en plus impliqués. Elle évoque aussi la consommation de drogues avant certains passages à l’acte, ainsi que l’existence fréquente d’antécédents de violences non traités.
Dans de nombreux cas, précise-t-elle, des plaintes avaient été déposées ou des demandes de protection formulées, sans qu’elles ne soient prises au sérieux. Ce relâchement institutionnel a, selon elle, directement conduit à la mort des victimes qui sont aussi parfois les mères ou les filles des auteurs.
Une violence globale, des femmes plus exposées
Pour Arij Djelasi, la violence contre les femmes s’inscrit dans un climat général de montée de la violence dans la société tunisienne, marqué par l’impunité, la banalisation des agressions et la dégradation du tissu social. Toutefois, dans un contexte patriarcal fragilisé, les femmes – tout comme les enfants – demeurent particulièrement vulnérables.
Elle alerte également sur la hausse des violences contre les enfants, y compris des cas d’infanticides de filles mineures, soulignant que ces phénomènes sont étroitement liés.
Vers une stratégie nationale spécifique
Face à cette situation, l’association Aswat Nissa mise sur la sensibilisation, la production de données et le travail de vulgarisation. Mais Arij Djelasi insiste : sans une action concertée entre l’État, les institutions et la société civile, aucun progrès durable ne sera possible.
Elle appelle ainsi à l’adoption d’une stratégie nationale spécifique de prévention des féminicides, à la création d’une instance transversale impliquant l’ensemble des acteurs concernés, ainsi qu’à l’introduction de nouveaux concepts juridiques, notamment celui du contrôle coercitif, encore absent du droit pénal tunisien.
Enfin, elle souligne l’importance d’une évaluation systématique du niveau de risque pour les femmes victimes de violences, afin d’anticiper les situations pouvant conduire au féminicide, et plaide pour un traitement médiatique rigoureux, responsable et contextualisé de ces crimes.
M.B.Z












Commentaire
HatemC
Le chiffre de 30 est celui recensé par une association (Aswat Nissa) avec des moyens limités.
Les chiffres présentés sont des minima. Ils représentent la partie émergée de l’iceberg. Le passage de 6 ( anecdotique )cas en 2018 à 30 (minimum) en 2025 montre que les mécanismes de protection prévus par la loi 58 sont en échec total de mise en œuvre.
Si la Tunisie disposait du même arsenal de recensement que la France ( 163 féminicides 2025), le chiffre de 30 exploserait probablement pour atteindre des sommets bien plus qu’ alarmant …
Les violences faites aux femmes en Tunisie s’inscrit dans un contexte lourd :
tabous sociaux omniprésents, tribalisme, crimes d’honneur
logiques patriarcales persistantes,
poids de normes culturelles et religieuses instrumentalisées, qui continuent de réduire la femme à un rôle domestique, subalterne, souvent sans droits effectifs ni protection concrète…. HC