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Tensions mondiales — Abdallah Laabidi : « Nous sommes dans une guerre de survie »

Par Nadya Jennene

Les tensions géopolitiques qui secouent la planète ne sont ni soudaines ni fortuites. Elles s’inscrivent dans une confrontation globale engagée depuis près de deux décennies, dont les formes varient selon les contextes, les rapports de force et les impératifs stratégiques. C’est ce diagnostic sans concession qu’a livré l’ancien diplomate Abdallah Laabidi, vendredi 9 janvier 2026, au micro de Hatem Ben Amara sur Jawhara FM. 

Selon lui, le monde assiste aujourd’hui à une recomposition accélérée de la carte géostratégique mondiale, dictée avant tout par une donnée centrale : l’énergie. « Le moteur réel de cette confrontation, c’est l’énergie », affirme-t-il, soulignant que l’industrie, l’économie et, au-delà, la stabilité même des peuples sont désormais entièrement dépendantes des ressources énergétiques, alors que celles-ci s’amenuisent progressivement sous l’effet de l’épuisement et des politiques de transition.

Dans ce contexte, la guerre n’est plus nécessairement frontale. Elle peut être froide ou chaude, directe ou indirecte, économique, logistique ou militaire, selon les besoins et les opportunités. Les grandes puissances, explique-t-il, « jouent sur les zones », coupant ou contrôlant les routes d’approvisionnement, étranglant leurs adversaires sans toujours tirer un coup de feu.

L’exemple de la Chine est, à ses yeux, révélateur. Pékin fait face à des tentatives de restriction de ses voies d’approvisionnement stratégiques, tandis que la Russie, pourtant riche en ressources énergétiques et disposant d’un territoire immense – près de 17 millions de kilomètres carrés –, se retrouve piégée dans une guerre coûteuse. « La Russie a des ressources colossales, mais un poids démographique relativement limité comparé à l’Occident », analyse-t-il, évoquant les 140 millions d’habitants russes face à l’ensemble euro-atlantique. Une asymétrie qui, selon lui, a facilité son enlisement dans le conflit.

Interrogé sur les responsabilités politiques, l’ancien diplomate refuse l’idée d’un monde gouverné par des hommes seuls. Même lorsqu’il évoque le président américain Donald Trump et son rôle central dans plusieurs foyers de tension – de l’Iran à la Libye, de Gaza au Venezuela –, il insiste sur un point fondamental : dans les grandes puissances dotées d’institutions solides, le pouvoir individuel reste encadré. « Les institutions fixent des limites strictes. Lorsqu’un responsable dépasse ces lignes, il est rappelé à l’ordre, que ce soit sur le plan économique, sécuritaire ou militaire. »

Il rappelle ainsi que l’histoire américaine regorge d’exemples où des dirigeants ont été stoppés net lorsqu’ils menaçaient l’équilibre institutionnel. « Ce ne sont pas les personnes qui gouvernent réellement, ce sont les institutions », précise-t-il, ajoutant que même les dirigeants les plus imprévisibles sont tolérés tant qu’ils servent les intérêts stratégiques du système.

La question d’un embrasement majeur, notamment au Moyen-Orient, reste néanmoins ouverte. Une nouvelle frappe contre l’Iran n’est pas exclue, mais ses conséquences demeurent imprévisibles. « Nous ne connaissons pas la nature de la riposte iranienne », avertit-il, rappelant que les réactions indirectes, comme les incidents maritimes récents impliquant des navires russes, peuvent rapidement élargir le champ du conflit.

Pour l’ancien diplomate, un élément demeure toutefois dissuasif : l’arme nucléaire. Toutes les puissances majeures impliquées disposent aujourd’hui de capacités nucléaires, ce qui rend une guerre totale hautement improbable. « On est dans une guerre de survie, mais encadrée », explique-t-il. Les États savent jusqu’où ils peuvent aller sans franchir le point de non-retour, et les institutions militaires et politiques agissent précisément pour empêcher tout dérapage irréversible.

Cette logique de dissuasion ne signifie pas pour autant stabilité. Bien au contraire. La situation évolue d’heure en heure. Chaque nouvel événement modifie les équilibres, obligeant les puissances à repositionner leurs stratégies. La Turquie, membre de l’Otan, l’Iran, dont l’arsenal réel reste largement méconnu, ou encore la Chine, qui déploie désormais des porte-avions dans des zones sensibles, illustrent cette volatilité extrême.

L’Iran, en particulier, occupe une place centrale dans cette équation. Fort de ses ressources, de sa superficie et d’un poids démographique avoisinant les 90 millions d’habitants, le pays demeure un acteur incontournable. « On se souvient que des conflits asymétriques ont déjà ébranlé des puissances que l’on croyait invulnérables », rappelle-t-il, évoquant notamment des guerres récentes qui ont profondément marqué l’opinion et les équilibres régionaux.

Selon l’ancien diplomate : le monde est entré dans une phase de confrontation permanente, où la paix n’est plus un état stable mais une parenthèse fragile entre deux crises. Une époque où chaque mouvement, chaque décision, chaque provocation peut redessiner, en quelques heures, la carte du pouvoir mondial.

Un facteur spécifique complique davantage l’équation : la situation politique personnelle du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou. D’après Abdallah Laabidi, l’évolution de la crise régionale est étroitement liée à son avenir judiciaire et politique. « La question de la guerre est presque suspendue au sort de Netanyahou », estime-t-il, soulignant que la fin de certaines tensions pourrait signifier, pour lui, une exposition accrue aux poursuites judiciaires et, potentiellement, à la prison.

L’ancien diplomate a également attiré l’attention sur la Libye, qu’il considère comme un enjeu stratégique majeur, bien au-delà de son appartenance au monde arabe ou au Maghreb, estimant que le monde arabe, dans son ensemble, demeure en marge des grandes recompositions en cours, « comme s’il évoluait sur une autre planète ».

Selon lui, l’intérêt international pour la Libye ne se limite pas à ses ressources énergétiques. Bien au contraire. « On ne regarde pas la Libye uniquement pour son pétrole », insiste-t-il, rappelant que le pays ne figure pas nécessairement parmi les États les plus riches en ressources comparativement à d’autres puissances énergétiques. L’enjeu réel réside dans sa position géostratégique centrale, au cœur du bassin méditerranéen.

La Libye constitue, à ses yeux, un point d’ancrage stratégique reliant l’Afrique, l’Europe et le Moyen-Orient. « Celui qui se positionne en Libye contrôle une partie décisive de l’espace méditerranéen », affirme-t-il, évoquant un découpage implicite de la mer et des routes maritimes vitales pour le commerce, l’énergie et la projection militaire. Une réalité qui confère à ce territoire une valeur disproportionnée par rapport à ses seules capacités économiques.

L’ancien diplomate rappelle, à cet égard, que la Libye a historiquement joué un rôle central dans les grands conflits mondiaux. « La Seconde Guerre mondiale a en partie été façonnée depuis la Libye », souligne-t-il, évoquant les lignes de front, les mouvements de troupes et l’importance du désert libyen comme théâtre stratégique, capable d’influencer l’ensemble de la région. La Tunisie, sans être directement citée comme cible de convoitises, partage avec la Libye un positionnement géostratégique sensible, à l’intersection des flux méditerranéens, africains et européens.

N.J

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