Gendre de l’ancien président Zine El Abidine Ben Ali, dirigeant sportif tout-puissant et homme d’affaires au cœur du système d’avant 2011, Slim Chiboub vient d’obtenir un non-lieu dans l’affaire des stupéfiants. Il reste pourtant derrière les barreaux. Quinze ans après la révolution, son parcours judiciaire raconte moins l’histoire d’un homme que celle d’une Tunisie incapable de solder proprement les comptes de son ancien régime.
Pendant plus de vingt ans, Slim Chiboub a évolué dans le premier cercle du pouvoir. Son mariage avec Dorsaf Ben Ali l’installe durablement au cœur de l’appareil politique, à une époque où les frontières entre autorité publique, affaires privées et influence personnelle étaient volontairement brouillées. Dans la Tunisie de Ben Ali, ce lien familial n’est pas anecdotique : il structure des trajectoires, ouvre des portes et protège des carrières.
M. Chiboub devient ainsi l’un des visages les plus emblématiques d’un capitalisme de connivence, prospérant à l’ombre du palais de Carthage, dans un système où l’allégeance valait souvent plus que la compétence, et où les réussites économiques étaient rarement dissociées du politique.
L’Espérance, vitrine du pouvoir et machine à titres
C’est surtout par le sport que Slim Chiboub accède à une notoriété populaire massive. Président de la plus grande équipe du pays, l’Espérance sportive de Tunis de 1989 à 2004, il dirige le club durant ce que beaucoup considèrent comme son âge d’or. Sous sa présidence, l’Espérance empile les trophées : une dizaine de championnats de Tunisie, plusieurs Coupes de Tunisie, deux Ligues des champions africaines (1994 et 1998), la première coupe de la ligue des champions arabes, la super coupe d’Afrique et une reconnaissance continentale durable.
Le club devient une puissance africaine installée, soutenue par des moyens financiers importants, une stabilité administrative rare et un accès privilégié aux centres de décision. Pour le régime, l’Espérance est une vitrine : celle d’une Tunisie gagnante, triomphante, disciplinée. Pour Slim Chiboub, elle est un levier d’influence incomparable.
Réseaux sportifs et influence internationale
Cette domination nationale ouvre à Slim Chiboub les portes des instances sportives. Il gravit les échelons jusqu’à devenir président du Comité national olympique tunisien entre 2009 et 2011. À ce poste, il représente la Tunisie dans plusieurs cercles sportifs internationaux, croise dirigeants africains, responsables du CIO et hauts cadres des fédérations continentales.
Cette dimension internationale renforce son aura et son réseau, tout en consolidant sa position interne. À la veille de la révolution, Slim Chiboub n’est pas seulement un dirigeant sportif national : il est un acteur introduit dans les circuits de décision du sport mondial.
Affaires, commissions et grandes transactions publiques
En parallèle, son nom circule dans le monde des affaires, souvent dans des secteurs stratégiques. Plusieurs dossiers évoquent son implication ou son rôle d’intermédiaire dans de grandes transactions impliquant l’État tunisien. Les enquêtes judiciaires et les procédures ouvertes après 2011 citeront notamment : l’affaire Alstom, dans le cadre de contrats liés à l’énergie et aux infrastructures ; des transactions dans le secteur aéronautique, où le nom de Boeing apparaît ; des dossiers pétroliers et touristiques, dont le projet Marina Gammarth, emblématique des dérives foncières et financières de l’ancien régime.
Dans ces affaires, les mécanismes sont récurrents : usage d’influence, intermédiation opaque, commissions présumées, et confusion entre intérêts privés et décisions publiques. Avant 2011, ces pratiques ne donnent lieu à aucune poursuite sérieuse.
2011 : l’exil, puis le retour calculé
Lorsque le régime Ben Ali s’effondre en janvier 2011, Slim Chiboub se trouve aux Émirats arabes unis. Il choisit de ne pas rentrer immédiatement. Ses biens sont gelés en Tunisie et en Europe, ses avoirs confisqués, et plusieurs condamnations par contumace sont prononcées contre lui. Pendant trois ans, il observe à distance une justice nouvelle, hésitante, tiraillée entre volonté de rupture et héritage procédural de l’ancien système.
En 2014, il décide de rentrer. Officiellement pour affronter la justice et pour des raisons familiales, vu que son épouse était malade. À son arrivée, il est arrêté. Ce retour marque le début d’une longue descente judiciaire.
Depuis, Slim Chiboub alterne détentions, libérations et nouvelles arrestations. Il est condamné dans plusieurs affaires de corruption financière et de blanchiment d’argent, écopant de peines de prison et d’amendes atteignant des dizaines de millions de dinars. Certaines peines sont réduites en appel, d’autres confirmées, mais la trajectoire reste la même : une présence quasi continue dans le circuit carcéral.
En 2020, il est incarcéré dans une affaire de harcèlement sexuel présumé impliquant une célèbre chroniqueuse qui le fait chanter. L’affaire se conclut par un accord amiable et une indemnisation, permettant sa libération. Mais il retourne rapidement en prison dans le cadre d’une autre procédure, cette fois liée à une affaire de stupéfiants impliquant son fils.
Non-lieu, mais pas de liberté
Le 8 janvier 2026, la chambre criminelle du tribunal de première instance de Tunis prononce un non-lieu en faveur de Slim Chiboub dans l’affaire des stupéfiants, estimant que les charges sont insuffisantes. Juridiquement, le dossier est clos. Politiquement et humainement, rien ne change : d’autres affaires restent pendantes, d’autres condamnations produisent encore leurs effets. M. Chiboub demeure détenu.
Son cas renvoie enfin à l’un des épisodes les plus controversés de la transition tunisienne : la justice transitionnelle.
La réconciliation manquée
En 2016, Slim Chiboub devient l’un des premiers dossiers emblématiques — et les plus controversés — de la justice transitionnelle. Cette année-là, il signe un accord d’arbitrage et de réconciliation avec l’Instance vérité et dignité, alors présidée par Sihem Ben Sedrine. Officiellement, il s’agit d’éviter des procès longs et incertains, et de permettre à l’État de récupérer des fonds issus des abus de l’ancien régime.
Dans les faits, l’accord suscite une vive polémique. L’État réclamait à Slim Chiboub près de 1,1 milliard de dinars au titre des dommages financiers liés à ses affaires. L’accord final ramène ce montant à 307 millions de dinars. En clair, 793 millions de dinars sont abandonnés en une seule transaction validée par Sihem Ben Sedrine au profit de Slim Chiboub. Plus grave encore, certaines propriétés confisquées après la révolution sont restituées, transformant symboliquement l’État de créancier en débiteur.
Au cœur de ce mécanisme figure Khaled Krichi, alors président de la Commission d’arbitrage et de réconciliation. Son rôle est central. C’est lui qui supervise la procédure, oriente les décisions et valide l’accord. Or, Krichi se trouve dans une situation de conflit d’intérêts manifeste : avocat d’hommes d’affaires concernés par les procédures de confiscation, il siège en même temps à la tête de l’organe chargé de trancher leurs dossiers au nom de l’État. La Cour des comptes et certains médias relèveront par la suite ces incompatibilités, sans que cela n’interrompe le processus à l’époque. Pire, Sihem Ben Sedrine engage de longues et complexes procédures judiciaires contre les médias qui critiquent son travail et remettent en doute son intégrité.
Justice transactionnelle
Le dossier Chiboub devient ainsi le symbole d’une justice transitionnelle dévoyée. Non seulement la réconciliation n’a pas mis fin à ses poursuites — puisqu’il retournera en prison à plusieurs reprises après 2016 — mais elle a aussi laissé derrière elle un soupçon durable de marchandage politique et judiciaire, au point que le nom de la justice transitionnelle est devenu justice transactionnelle sur les réseaux sociaux. Loin d’établir la vérité et les responsabilités, elle a fragilisé la crédibilité de l’ensemble du dispositif.
Le symbole est aujourd’hui total. Sihem Ben Sedrine et Khaled Krichi, figures centrales de cette séquence, se retrouvent eux-mêmes poursuivis par la justice dans le cadre des dossiers d’arbitrage et de réconciliation, dont celui de Slim Chiboub. Celui qui incarnait l’un des visages les plus visibles de l’ancien système et ceux qui étaient censés en organiser la reddition de comptes sont désormais liés dans un même feuilleton judiciaire.
Dans le cas Chiboub, la réconciliation n’a été ni une rupture ni un apaisement. Elle a été un transfert massif de responsabilités et de pertes vers l’État, un renoncement chiffré à 793 millions de dinars, et l’illustration la plus brutale d’une transition tunisienne qui a préféré solder à moitié plutôt que juger pleinement.
Un symbole qui dérange
Aujourd’hui, Slim Chiboub n’est plus l’homme fort de l’Espérance, ni le gendre influent du président. À lui seul, il concentre presque toutes les contradictions de la Tunisie post-2011. Ancien homme fort, il est aujourd’hui cité dans une multitude d’affaires judiciaires qui couvrent à peu près tout le spectre des dérives de l’ancien régime : corruption financière, blanchiment d’argent, infractions au code des changes, projets touristiques contestés, dossiers pétroliers, grandes transactions industrielles, accords de réconciliation controversés, affaires pénales personnelles, et procédures annexes liées à son entourage familial.
Depuis son retour en Tunisie en 2014, rares sont les années où son nom n’a pas figuré sur un rôle judiciaire. Condamné dans certaines affaires, acquitté ou bénéficiant d’un non-lieu dans d’autres, libéré puis réincarcéré à plusieurs reprises, il incarne cette figure singulière du justiciable permanent, jamais définitivement blanchi, jamais totalement condamné, toujours rattrapé par un nouveau dossier. Même les décisions favorables, comme le récent non-lieu dans l’affaire des stupéfiants, ne parviennent pas à clore le cycle.
Mais le cas Chiboub dépasse largement sa personne. Il est devenu le révélateur d’un système judiciaire et politique incapable de produire un récit clair sur l’ancien régime. Fallait-il juger pénalement, réconcilier financièrement, tourner la page ou solder les comptes ? La Tunisie a tenté un peu de tout, souvent en même temps, sans aller jusqu’au bout d’aucune logique. Résultat : des procès interminables, des accords contestés, des centaines de millions de dinars réclamés puis abandonnés, et un sentiment persistant d’injustice diffuse.
En ce sens, Slim Chiboub n’est pas seulement un ancien puissant déchu. Il est le symbole dérangeant d’une transition inachevée, d’un État qui n’a jamais réellement tranché entre la justice et le compromis. Son parcours judiciaire, éclaté en une dizaine d’affaires majeures et de procédures connexes, raconte moins la chute d’un homme que l’incapacité collective à clore un chapitre de l’histoire tunisienne.
Quinze ans après la révolution, Chiboub est toujours en prison, parfois condamné, parfois blanchi, mais jamais libéré de son passé. Et tant que son cas restera ouvert, fragmenté et politiquement explosif, c’est toute la promesse d’un État de droit clair, lisible et équitable qui continuera de déranger — bien au-delà de sa cellule.
Nizar Bahloul











2 commentaires
Mohamed Mabrouk
Bonjour et merci pour votre effort de synthese pour cette affaire qui, bien que privée, et tout comme l’affaire de Marouane, est cruciale pour la reconstruction d’une ethique economique utile a notre pays.
J’espere que vous me permettrez de critiquer votre recours à des slogans tels que « capitalisme de connivence », promus par les officines de propagande occidentales comme la banque mondiale, pour nous maintenir dans l’arbitraire, le desordre et, en resultat, l’impuissance à reconstruire.
Cela ne signifie pas que pour reconstruire il faut tolérer les abus. Mais il faut que notre corps judiciaire apprenne à distinguer entre bonne et mauvaise « connivence », et a s’abstenir de frapper sans distinction l’esprit de leadership economique des qu’il bouge.
A titre d’exemple, prenez Bill Gates, qui a largement profité des commandes publiques, et qui a vu sa position de monopole non seulement tolerée mais aussi renforcée par les commandes publiques fruit de sa « connivence ». Prenez aussi le fondateur de Huawei, ancien militaire enrichi par les commandes publiques de materiel electronique, notamment à l’armée (The giant that no one trusts: why Huawei’s history haunts it | Huawei | The Guardian https://share.google/uxCvXVcfqJLzR1XqK)
Les officines occidentales ont longtemps bombardé la Chine de ce genre de slogan pour la destabiliser, sans resultat. Aujourd’hui elles se taisent pour ne pas perdre le marché chinois qui a pris le dessus.
La distinction entre bonne et mauvaise connivence se clarifie des qu’on comprend dans quelle mesure une nation a besoin de reconciliation entre l’esprit positif de leadership economique et l’esprit normatif juridique.
Notre president a le merite d’avoir remis a l’honneur l’esprit normatif juridique, cad celui qui se charge d’edicter les normes pour garantir le bien commun. Il reste à cet esprit de se construire une vision adequate de l’ethique economique pour sortir de ces slogans destructeurs tel que « capitalisme de connivence », « lobbies », « rentes »…
Au passage, remarquez que ces slogans ne s’abattent jamais sur les economies occidentales. Le vol du petrole du Venezuela n’est pas une mainmise sur une rente, mais une confiscation! Mot qui revet un caractere de punition legitime.
Si le metier d’economiste peut etre d’une quelconque utilité, ce serait pour clarifier ce point. Et non pour naviguer dans le sens du courant comme le fait malheureusement l’ITES actuellement en reprenant ces slogans.
ZARZOUMIA
il faut avouer QUAND MÊME , que sous le regne de BEN ALI , ABTHOU FIHA