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Le subterfuge de la libération conditionnelle d’innocents

Par Sofiene Ben Hamida

Libérer des innocents en Tunisie n’est pas un signe d’assouplissement du pouvoir. C’est un acte qui a tout l’air d’une arnaque politique, qui permet au pouvoir en place d’alléger la pression sur lui, surtout internationale, et de manipuler une frange de l’opinion, qui veut bien continuer de croire que le pouvoir reste à l’écoute de la rue et réceptif à ses doléances.

Une libération qui trompe l’opinion

Au temps du leader Habib Bourguiba comme de son successeur, le président Zine El Abidine Ben Ali, dans les moments de crise, au lieu d’entamer des consultations ou des négociations avec ses partenaires politiques ou sociaux, le pouvoir politique procédait souvent à l’arrestation de quelques dirigeants, militants ou activistes. Quelques-uns parmi eux étaient même traduits devant les tribunaux et parfois condamnés à de lourdes peines.

Mais après quelques semaines, quelques mois ou rarement quelques années, ces prisonniers profitaient généralement d’une grâce présidentielle et étaient libérés sous la pression internationale et celle des associations, des organisations, des syndicats et de l’opposition à l’intérieur du pays.

Quoi qu’il en soit, ces libérations ont toujours été perçues comme des signes d’assouplissement des politiques gouvernementales et ont créé des périodes d’accalmie qui ont surtout profité aux pouvoirs en place, puisque ces derniers ont réussi, à travers ce subterfuge d’incarcération/libération, à rallonger leurs existences sans réellement résoudre les problèmes du pays.

Des innocents pris dans l’arbitraire

Le six janvier dernier, Sherifa Riahi et cinq personnes, membres de l’association Terre d’Asile Tunisie ou militants humanitaires, ont été libérés après avoir été condamnés à deux ans de prison avec sursis. Leur seul et unique tort est d’apporter de l’aide aux migrants subsahariens et de leur offrir, dans les limites de leurs moyens, le gîte et parfois le souper.

Quand elle avait été arrêtée en mai de l’année passée, Sherifa venait d’accoucher d’une petite fille qu’elle n’a pu allaiter comme font généralement les mamans. Un an et demi après, elle retrouve certes sa fille, sa famille et sa liberté, mais c’est une liberté avec sursis.

Le journaliste Mohamed Boughalleb est aujourd’hui en liberté. Un tribunal l’a condamné, le mois de décembre dernier, à deux ans de prison avec sursis dans une affaire liée au décret 54. Mais les mois passés en prison, dans une autre affaire liée elle aussi au décret 54, ont laissé des séquelles irrécupérables sur sa santé. Boughalleb est certes libre aujourd’hui, mais il ne peut exercer son métier librement parce qu’il est toujours sous la menace d’une condamnation avec sursis.

L’avocate et chroniqueuse Sonia Dahmani avait elle aussi bénéficié, en novembre dernier, d’une libération conditionnelle. Elle avait été arrêtée en mai 2024 et totalisé des condamnations de quatre ans de prison dans des affaires toutes liées à la liberté d’expression. Sa libération est due à une forte mobilisation nationale et internationale et a suscité un grand soulagement dans les sphères des militants des droits humains.

Ce soulagement est certes un sentiment humain naturel qui marque la compassion, la solidarité ou l’amour. C’est aussi un comportement personnel, qui peut même se traduire collectivement.

Néanmoins, le soulagement, qu’il soit personnel ou collectif, est une manifestation de l’affect dans la sphère publique, là où les comportements doivent répondre, en principe, aux exigences de la logique et de l’objectivité. Il ne doit y avoir aucune intention de condamner ou de rabaisser ce sentiment de soulagement. Le faire, c’est perdre notre humanité. Mais ce sentiment, aussi honorable soit-il, ne doit pas occulter un constat lugubre : Sherifa, Mohamed, Sonia et des dizaines d’autres personnes publiques ou anonymes encore emprisonnées sont des victimes de l’arbitraire et n’auraient pas dû être interpellées, arrêtées, emprisonnées et/ou condamnées.

Le soulagement ne doit pas masquer la responsabilité du pouvoir 

Ce constat fait pointer du doigt le pouvoir comme seul responsable de cet arbitraire. Le fait de « gracier » des innocents qui n’ont fait qu’user de leur droit de pensée et d’expression ne rend pas le pouvoir plus clément ou plus respectueux des droits humains, mais donne une preuve supplémentaire de son autoritarisme, sinon de son despotisme.

Il est responsable de ces dérapages dangereux et doit assumer ses responsabilités. Hormis les proches et les familles des victimes, qui peuvent se limiter au soulagement quand leurs proches sont libérés, les autres franges de la société doivent continuer à crier leur mécontentement et exiger des comptes pour ces atteintes et ces exactions.

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Commentaire

  1. zaghouan2040

    11 janvier 2026 | 20h22

    Merci pour votre article Si Sofien
    Ce qui est absolument certain c’est que le pouvoir est sensible à la pression internationale
    L’exemple du kidnapping de Maduro cause des insomnies et des angoisses
    Et ce que ce pouvoir ne comprend pas c’est qu’il ne sert à rien de dissimuler un éléphant sous un tapis de bureau