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Les comptes opaques des entreprises de l’État

Par Nizar Bahloul

Le président de la République, Kaïs Saïed, a reçu vendredi 9 janvier 2026 Fadhila Gargouri, première vice-présidente de la Cour des comptes, qui lui a remis le rapport de la Cour pour l’année 2024 (et non 2025 comme indiqué par la présidence).

D’après ce rapport, onze institutions publiques auraient totalisé un déficit de 1,07 milliard de dinars. Tunisair, à elle seule, affiche un déficit de 316 millions de dinars. L’Office de la marine marchande et des ports enregistre des pertes avoisinant les 291 millions de dinars.

Aussitôt le communiqué présidentiel publié, les pages partisanes du régime se sont mises à crier au scandale sur ce qu’elles qualifient de corruption et de mauvaise gestion. On y réclame le limogeage de PDG jugés inefficaces et l’on reprend mot pour mot les éléments de langage du chef de l’État, qui a souligné que ces chiffres « alarmants » traduisaient « l’ampleur de la dégradation et du sabotage systématique qu’a connus le pays ».

En conclusion, Kaïs Saïed a insisté sur « la nécessité de tirer toutes les conséquences juridiques de cette corruption qui s’est enracinée dans plusieurs rouages de l’État ».

La situation des entreprises publiques n’a pourtant rien de nouveau. La rencontre du 9 janvier ne nous a rien appris que nous ne sachions déjà. La vraie question est ailleurs : l’alarmisme présidentiel est-il sincère, ou n’est-il qu’un exercice de communication destiné à offrir du foin à la meute ?

Une information confisquée

Dans les pays qui fonctionnent normalement – et même en Tunisie jusqu’à un passé récent – les comptes des entreprises publiques sont scrutés à la loupe par les organes de contrôle, les médias et les analystes économiques.

Jusqu’à récemment encore, certains médias (dont Business News) relayaient en détail les rapports de la Cour des comptes et la situation des entreprises publiques auditées par ses magistrats.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Mme Gargouri a bien présenté un rapport au chef de l’État, mais il n’y a, de fait, que lui qui l’a lu. Le site de la Cour des comptes (www.courdescomptes.nat.tn) est bien accessible. En revanche, son contenu n’a manifestement pas été actualisé depuis au moins 2021, ce qui empêche, en pratique, les médias comme les citoyens d’accéder aux documents auxquels le président de la République dit se référer.

Or c’est un droit fondamental. Comme n’importe quel citoyen dans n’importe quel pays, et comme c’était encore le cas en Tunisie il y a peu, nous devrions pouvoir accéder à ce type de rapports. En dehors du communiqué nocturne de la présidence, on ne sait rien des onze entreprises publiques déficitaires, et l’on est dans l’incapacité d’expliquer les raisons de ces déficits. À coup sûr, le rapport les détaille. Mais la Cour des comptes ne nous offre plus la possibilité d’en prendre connaissance.

Deux poids, deux mesures

Curieusement, la législation tunisienne impose aux sociétés cotées en bourse – publiques comme privées – de publier leurs états financiers ainsi que les rapports de leurs commissaires aux comptes. Grâce à cette obligation, chacun peut consulter ces documents gratuitement sur les sites du CMF (le gendarme de la Bourse) et de la Bourse de Tunis, et les analyser dans le détail.

La même législation exige également que les sociétés transmettent leurs états financiers au Registre national des entreprises (RNE). Moyennant une somme modique, il est ainsi possible d’accéder aux chiffres de toute entreprise privée (ou publique) qui respecte la loi.

Cette exigence est globalement respectée par les entreprises privées. Mais ce n’est pas le cas d’une majorité d’entreprises publiques, y compris certaines pourtant cotées en bourse.

L’opacité comme système

Le président de la République feint aujourd’hui la découverte et l’alarmisme. Mais qu’a-t-il fait, concrètement, pour que les entreprises placées sous sa tutelle respectent la législation en vigueur ?

Le premier ennemi de la corruption et de la mauvaise gestion, c’est la transparence. Or les entreprises publiques brillent par leur opacité. Et cette opacité s’étend désormais jusqu’à la Cour des comptes elle-même, dont les rapports ne sont plus accessibles au public.

Nous avons des entreprises publiques en sureffectif, dirigées par des PDG qui perçoivent des dizaines de milliers de dinars par mois (Tunisie Telecom, par exemple), mais qui n’ont jamais rendu publics ni leurs états financiers ni les rapports de leurs commissaires aux comptes.

Régulièrement, certains médias passent au crible la situation des entreprises privées, simplement parce qu’elles sont cotées en bourse et détenues par des petits actionnaires. Mais ils sont dans l’incapacité de faire le même travail sur les entreprises publiques, qui appartiennent pourtant à l’ensemble des citoyens.

Cette opacité, et cette discrimination entre le privé et le public, sont affligeantes. Elles expliquent en grande partie pourquoi les entreprises publiques périclitent. Parce que leurs comptes et les réserves de leurs commissaires aux comptes sont à l’abri du regard public, elles s’enfoncent chaque jour un peu plus dans le déficit, sans que personne ne puisse demander des comptes. Non pas parce qu’il n’y aurait rien à dire, mais parce qu’elles ne montrent rien.

Pourquoi donc la Steg, Tunisie Telecom, la Sonede ou l’OACA ne publient-elles pas leurs comptes sur leurs sites internet comme le font la Biat, Ooredoo ou Ennakl ? Pourquoi la majorité des entreprises publiques ne transmettent-elles pas leurs comptes au RNE comme le font les entreprises privées, y compris les TPE et les PME ? 

Jadis, on attendait au moins le rapport de la Cour des comptes pour en savoir davantage sur les quelques entreprises publiques auditées. Aujourd’hui, on nous prive même de cette goutte de transparence dans un océan d’opacité.

La corruption commence par le refus de transparence

Kaïs Saïed parle d’une corruption qui « s’est enracinée dans plusieurs rouages de l’État ». Il n’est pourtant pas nécessaire d’entrer dans les détails comptables pour identifier les foyers de corruption. Il suffit d’épingler les entreprises publiques qui choisissent délibérément l’opacité – et elles sont majoritaires.

Il suffit également de citer les noms des PDG qui perçoivent des salaires et des primes colossaux, parfois comparables à ceux du secteur privé, mais qui refusent d’agir comme des dirigeants d’entreprises privées dès lors qu’il s’agit de transparence et de bonne gouvernance.

Si Kaïs Saïed veut sincèrement lutter contre la corruption, il doit commencer par imposer la transparence à toutes les entreprises publiques. Il doit exiger que la loi s’applique aux entreprises publiques avec la même rigueur qu’elle s’applique aux entreprises privées.

Avant même de parler de solutions aux déficits et à la mauvaise gestion des entreprises publiques – des solutions pourtant bien connues, mais c’est un autre débat –, l’État et le chef de l’État doivent veiller à une chose élémentaire : que les dirigeants des entreprises placées sous leur tutelle respectent les lois de la République.

Le tout premier acte de corruption de ces PDG, c’est précisément cette opacité. Et cette opacité suffit, à elle seule, à jeter une suspicion lourde sur leur gestion.

Car il faut le dire clairement : l’opacité n’est pas une dérive marginale du système. Elle est devenue le système lui-même. Et tant que l’État tolérera que ses entreprises fonctionnent à huis clos, sans contrôle citoyen et sans reddition des comptes, la corruption continuera de prospérer, non pas malgré le pouvoir, mais sous sa protection.

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4 commentaires

  1. Rabii Bannouri

    12 janvier 2026 | 21h16

    Commençons par nommer un PDG a la tete de Tunisair avant de commencer a parler bonne gouvernance ou mauvaise gestion et corruption!

  2. HatemC

    12 janvier 2026 | 19h21

    Une Cour des comptes neutralisée sans être dissoute

    La Cour n’est plus un organe de contrôle public, mais un fournisseur d’arguments pour le pouvoir exécutif.
    La corruption commence par le refus de montrer les comptes.
    Le discours présidentiel sur la morale restera un écran de fumée, il palabre sur la corruption les traitres etc ….

    Parler aujourd’hui de corruption en Tunisie sans parler d’opacité relève de l’imposture intellectuelle. Car ce qui gangrène l’État tunisien sous KS n’est pas seulement la mauvaise gestion des entreprises publiques, mais la transformation délibérée de l’opacité en mode de gouvernance.

    Ce président se pose ainsi en seul interprète de la réalité financière du pays.
    Il lit, il sélectionne, il commente.
    Le reste de la société doit croire, se taire et applaudir.

    C’est l’exact opposé d’un État de droit.

    Il parle de sabotage, de corruption enracinée, d’ennemis invisibles. Mais il refuse obstinément d’imposer la seule réforme qui ferait réellement peur aux corrompus … la transparence totale.

    Un État qui refuse de montrer ses comptes n’a plus d’autorité morale.
    Il ne lutte pas contre la corruption, *** …. HC

  3. Hannibal

    12 janvier 2026 | 16h27

    La Cour des Comptes est le seul outil dont disposent les contribuables pour vérifier et faire en sorte que leurs contributions soient dépensées à bon escient… Pas en Tunisie et à sa tête un moulin à vent!

    • HatemC

      12 janvier 2026 | 19h09

      Formellement, la Cour des comptes existe toujours.
      Fonctionnellement, elle est désactivée comme contre-pouvoir.