Par Ghazi Ben Ahmed
Chaque 14 janvier, la Tunisie se confronte à une date qui dépasse désormais le souvenir d’un soulèvement populaire. Quatorze ans après la chute de l’ancien régime, la question n’est plus seulement celle des promesses non tenues ou des acquis démocratiques fragilisés. Elle est devenue plus radicale : la Tunisie peut-elle encore maîtriser son destin dans un monde en recomposition accélérée ?
Le 14 janvier 2011 fut une rupture irréversible : la fin de la peur comme principe d’organisation du pouvoir. Cet acquis demeure, même affaibli. La révolution n’a pas seulement renversé un régime ; elle a libéré une société, fait émerger une exigence de dignité et rendu irréversible la politisation du citoyen.
La révolution, libération sans refondation
Mais cette libération n’a pas été suivie d’une refondation de l’État. La transition a trop souvent confondu légitimité et improvisation, morale et pouvoir, idéologie et action publique. À cette dérive a succédé un populisme brutal et stérile, incapable de produire autre chose que de la défiance, du ressentiment et une désinstitutionnalisation accélérée. Cette phase touche aujourd’hui à ses limites, non par victoire démocratique, mais par épuisement politique et faillite stratégique.
Réduire la révolution tunisienne à une lecture strictement nationale serait pourtant une erreur. Elle fut aussi l’un des premiers signaux de l’épuisement d’un ordre régional et international hérité de l’après-guerre. Avant la Syrie, la Libye ou le Yémen, la Tunisie a mis en lumière une vérité dérangeante : les États figés, rentiers ou autoritaires ne sont plus soutenables dans un monde ouvert, concurrentiel et instable.
La leçon centrale n’est donc ni l’échec de la liberté, ni le retour salutaire de l’autoritarisme. Elle est plus exigeante : sans État stratégique, sans institutions solides et sans vision de long terme, aucune révolution ne peut survivre à elle-même. Se réconcilier avec l’État ne signifie pas revenir à la peur, mais reconstruire une autorité légitime, capable de protéger, de projeter et d’inscrire la nation dans le monde réel.
La Tunisie face au monde réel : la question stratégique
Dans ce contexte, continuer à analyser la trajectoire tunisienne uniquement à travers le prisme normatif des droits de l’Homme ou de la transition démocratique est insuffisant. La question centrale est désormais celle de l’adossement stratégique : avec qui, et sur quelles bases, la Tunisie peut-elle garantir sa sécurité, sa solvabilité et sa capacité d’influence à moyen et long terme ?
La réalité est politiquement inconfortable, mais simple : tous les partenariats ne se valent pas. Les coopérations fondées sur la proximité régionale ou la rhétorique de la fraternité ne constituent pas des garanties stratégiques. Les accords asymétriques, notamment sécuritaires ou militaires, conclus sans vision globale ni contreparties économiques, enferment la Tunisie dans une posture défensive étroite, réduisent sa marge diplomatique et accroissent sa dépendance sans offrir de protection réelle.
Dans le monde qui émerge, une seule puissance dispose simultanément de la profondeur sécuritaire, financière et diplomatique capable de stabiliser durablement un État confronté à des fragilités structurelles. Ni les alliances de circonstance, ni les discours souverainistes, ni les partenariats de substitution ne peuvent offrir un tel ancrage.
La Tunisie fait donc face à un choix clair :
+ s’enfermer dans une nostalgie ravageuse, faite d’équilibres diplomatiques affaiblis et de souveraineté proclamée mais non exercée ;
+ ou assumer un arrimage stratégique lucide, négocié et utilisé comme multiplicateur de puissance. Cet arrimage n’exclut ni l’Europe, ni l’Afrique, ni le Moyen-Orient ; il en est la condition.
Ce choix n’est ni idéologique ni civilisationnel. Il est strictement géopolitique. Dans un monde régi par les rapports de force, l’autonomie réelle ne naît ni de l’isolement ni de la dépendance régionale, mais d’un ancrage stratégique assumé.
Réconcilier l’État, le territoire et l’avenir
La révolution décisive, celle qui peut donner un sens durable au 14 janvier, n’est donc pas institutionnelle. Elle est mentale. Elle suppose une rupture avec les discours incantatoires, les alliances par défaut et les postures morales sélectives. Sans cohérence éthique minimale – notamment dans la condamnation universelle des violences contre les civils – tout discours moral se transforme en instrument politique et perd sa force.
Faire du 14 janvier un acte fondateur du futur implique enfin de réconcilier la Tunisie avec ses territoires oubliés. Les priorités sont connues : le bassin minier, les zones frontalières, le Sud-Est. Réparer la promesse trahie de la révolution commence par des actes concrets : fermer le complexe chimique de Gabès, dépolluer durablement le littoral, empêcher que la catastrophe environnementale ne s’étende à Djerba.
Il faut ensuite changer de modèle : transformer les zones frontalières en pôles de valeur ajoutée, capables de conserver leurs richesses et de les investir dans leur propre développement – infrastructures, hôpitaux, écoles, formation. Sans cette réconciliation territoriale et sociale, aucune souveraineté n’est possible.
Le 14 janvier ne doit plus être l’écho d’un soulèvement passé, mais le socle d’une refondation lucide. Cette Tunisie nouvelle doit puiser sa force dans la lignée de ses géants – de l’audace d’Hannibal à la sagesse d’Ibn Khaldoun, en passant par l’esprit de Saint Augustin – pour s’élever au-dessus des dérives du présent.
Refuser les choix diplomatiques risqués et les impasses stratégiques de la présidence actuelle est une nécessité. Mais cette exigence de lucidité ne doit jamais se transformer en rupture avec l’une des rares institutions demeurées debout : l’armée nationale. Ne laissons pas les erreurs d’un mandat fracturer le lien essentiel entre le peuple et ses soldats. Les présidences passent, les conjonctures changent ; l’armée, elle, demeure un pilier de continuité, de cohésion et d’ordre républicain. La protéger, ce n’est pas sanctuariser le pouvoir : c’est préserver le dernier rempart de la pérennité nationale.
BIO EXPRESS
Ghazi Ben Ahmed – Fondateur du Mediterranean Development Initiative
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.










