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Imed Trabelsi, le voyou qu’on a oublié quinze ans en prison

Service IA, Business News

Par Raouf Ben Hédi

Il fut l’un des symboles les plus détestés du régime Ben Ali. Arrogant, brutal, convaincu de son impunité. Depuis le 14 janvier 2011, il est enfermé. Quinze ans jour pour jour. Sans que personne ne s’intéresse à son sort. Peut-on reconnaître qu’un homme fut un voyou, tout en s’interrogeant honnêtement sur sa détention devenue absurde ?

Avant la révolution, Imed Trabelsi ne cherchait même pas à dissimuler. Né en 1974, neveu de Leïla Trabelsi, épouse de Zine El Abidine Ben Ali, il appartient à ce cercle restreint qui confondait l’État avec un patrimoine personnel. Maire de La Goulette, omniprésent dans les affaires, il incarnait cette génération de protégés du clan présidentiel persuadés que la loi ne s’appliquait qu’aux autres.

Sa réputation ne s’est pas construite sur des ragots mais sur une succession d’affaires connues et documentées à l’époque. Vol d’un yacht en Corse, conflits violents avec des partenaires d’affaires, acquisitions controversées, interventions directes pour faire pression sur des adversaires économiques, injures et intimidations de journalistes : son nom revenait régulièrement dans des dossiers où l’abus de pouvoir semblait évident.

Impunité totale

Dans plusieurs affaires, malgré des éléments accablants, la justice sous l’ancien régime de Ben Ali s’est montrée naturellement clémente. Interpellations suivies de libérations rapides, poursuites qui s’évanouissent, procédures qui s’enlisent. Non pas parce qu’il était innocenté par la force des preuves, mais parce qu’il bénéficiait de ce que d’autres n’avaient pas : un nom, un réseau, une protection.

L’épisode de Bricorama reste emblématique. Associé dans l’exploitation de l’enseigne en Tunisie, Imed Trabelsi entre en conflit avec son partenaire. L’affaire dégénère rapidement en guerre judiciaire. Accusations croisées, procédures engagées, pressions. À la fin, comme souvent sous l’ancien régime, la balance penche du côté du plus fort, pas nécessairement du plus juste. Son ancien associé en fera les frais, tandis que lui sort renforcé de l’épisode. On note au passage que l’État tunisien a changé le classement du terrain sur lequel a été bâti Bricorama spécialement pour satisfaire la cupidité débordante du neveu de Leïla.

Imed Trabelsi n’était pas simplement un homme d’affaires sulfureux. Il était le symbole d’un système où l’appartenance au clan tenait lieu d’immunité. Celui d’une époque où l’arrogance remplaçait la prudence, et où la peur des autres tenait lieu d’autorité. Sur ce point, les Tunisiens n’ont pas oublié. Et ils ont raison.

14 janvier 2011, la chute brutale

Le jour où Zine El Abidine Ben Ali fuit vers l’Arabie saoudite avec sa petite famille, Imed Trabelsi comprend immédiatement que le monde vient de basculer. Comme plusieurs membres du clan, il tente de quitter la Tunisie depuis l’aéroport de Tunis-Carthage. Il en sera empêché. Ce jour-là marque la fin d’une vie d’impunité.

Depuis, il n’est jamais ressorti. Quinze ans de détention continue. Quinze ans d’oubli. Quinze ans de silence.

Depuis ce fameux vendredi 14 janvier 2011, Imed Trabelsi fait face à une multitude de poursuites. Des dossiers s’accumulent. Des condamnations tombent. Des peines s’additionnent. Le total dépasse toute logique pénale.

Mais au cœur de ces procédures, un point interroge particulièrement : l’essentiel de ses affaires repose sur des accusations d’émission de chèques sans provision. Or, au moment où ces chèques ont été émis, ses comptes étaient approvisionnés. Ce n’est qu’après le 14 janvier que l’État a décidé de geler ses avoirs et de confisquer ses biens.

Autrement dit : l’État a bloqué son argent, puis lui reproche de ne pas pouvoir honorer ses paiements.

La même autorité qui confisque devient créancière. La même machine qui empêche le paiement accuse ensuite d’impayé.

Cette situation juridique n’est pas seulement discutable. Elle est profondément absurde.

La même justice qui blanchissait Imed Trabelsi de faits criminels avérés s’est retourné contre lui pour l’incriminer de faits absurdes.

Au total, il a plus de cent ans de prison et la majorité des peines concerne les chèques sans provision.

L’épisode trouble de l’IVD

En 2017, alors qu’Imed Trabelsi est déjà oublié derrière les murs de sa cellule, une nouvelle séquence s’ouvre. Elle porte un nom : l’Instance Vérité et Dignité (IVD). Et un visage : Sihem Ben Sedrine.

À l’époque, l’IVD cherche des coups d’éclat. Elle a besoin de figures emblématiques de l’ancien régime pour justifier sa mission, pour prouver son efficacité, pour exister politiquement. Imed Trabelsi, symbole honni du clan Ben Ali, devient alors une prise idéale.

Un accord est conclu entre lui et l’Instance. Le principe est clair : en échange d’un témoignage public et d’une coopération avec le processus de justice transitionnelle, une issue judiciaire favorable lui est promise. Le montant évoqué dans le cadre de l’arbitrage atteint 235 millions de dinars. Surtout, l’idée d’une libération devient crédible. Elle est suggérée. Encouragée. Entretenue.

Le 19 mai 2017, Imed Trabelsi témoigne à la télévision. La séance est mise en scène, médiatisée, présentée comme une victoire personnelle de Sihem Ben Sedrine. L’homme avoue, accuse, raconte, implique. Il livre un récit spectaculaire qui permet à la présidente de l’IVD d’occuper l’espace public, de soigner son image, de se présenter comme celle qui a réussi à faire tomber les figures de l’ancien régime.

Pendant quelques jours, l’IVD jubile. Sihem Ben Sedrine communique. Elle capitalise. Elle construit son récit. Puis plus rien. Imed Trabelsi reste en prison.

L’accord ne produit aucun effet concret. Les engagements disparaissent dans le flou administratif et judiciaire.

Pire encore, lorsque la justice s’intéresse aux conditions de ce témoignage, lorsque le ministère public ouvre une instruction le 22 mai 2017 sur le déroulement même de la séance, Sihem Ben Sedrine refuse de transmettre l’enregistrement complet de l’audition. Une opacité qui alimente les soupçons, les interrogations et les accusations de manipulation.

En 2021, l’accord d’arbitrage entre l’IVD et Imed Trabelsi est officiellement annulé par la justice.

Résultat : l’homme aura servi de pièce de communication à l’IVD et de trophée médiatique à Sihem Ben Sedrine. Mais concrètement, il n’aura rien obtenu.

L’IVD, elle, aura eu sa séquence télévisée. Sa présidente, son moment de gloire.

Et Imed Trabelsi, une fois l’utilité passée, a été renvoyé à sa cellule, comme un figurant dont on n’a plus besoin.

Un accord validé… puis vidé de sa substance

Pendant longtemps, l’affaire semblait figée. Puis, contre toute attente, un tournant judiciaire intervient. Le 18 août 2023, la Cour de cassation valide l’accord de réconciliation pénale conclu entre Imed Trabelsi et l’IVD.
Sur le papier, la décision est lourde de sens : elle consacre juridiquement un accord qui a été contesté, et redonne une crédibilité à une procédure que beaucoup considéraient comme morte et enterrée.

Pour Imed Trabelsi cette validation fait naître un espoir tangible. Celui d’une issue. D’un dénouement judiciaire après des années d’enfermement et d’incertitude. Mais cet espoir sera de courte durée.

Entre-temps, le paysage institutionnel a été profondément remodelé. En novembre 2022, le président Kaïs Saïed crée une nouvelle commission nationale de conciliation pénale en janvier 2023. Cette instance, présentée comme un pilier de son projet politique, vient balayer les mécanismes de conciliation mis en place depuis 2011.

Résultat : l’accord validé devient, dans les faits, inopérant. Non pas annulé, mais rendu caduc par un changement de règles en cours de route. Imed Trabelsi se voit contraint de déposer un nouveau dossier auprès de cette commission en mai 2023, repartant quasiment de zéro.

Or cette nouvelle structure s’enlise rapidement. Les dossiers s’accumulent, les décisions tardent, les perspectives se brouillent.

L’horizon s’était éclairci un instant pour Imed Trabelsi. Il s’est aussitôt refermé. Et l’homme, une fois encore, reste derrière les barreaux, prisonnier non seulement de son passé, mais aussi des errements successifs de l’État censé le juger.

Quinze ans de détention, dans l’indifférence générale

Imed Trabelsi a observé plusieurs grèves de la faim. Il a multiplié les appels. Il a tenté d’alerter.

Mais personne n’écoute. Ni les médias. Ni l’opinion publique. Ni les élites politiques. Son nom est devenu toxique. Son passé trop lourd. Son personnage trop repoussoir pour mériter encore une attention.

Résultat : un homme a passé plus du quart de sa vie en prison, et cela ne choque plus personne.

Imed Trabelsi n’est pas une victime innocente. Il a été un voyou. Un prédateur. Un homme nuisible. Mais il n’a assassiné personne. Il n’a pas commis d’attentat. Il n’a pas été reconnu coupable de crimes de sang.

La vraie question, inconfortable mais nécessaire est la suivante : peut-on sérieusement considérer qu’un homme mérite quinze ans de détention pour des faits financiers, dont une grande partie repose sur des dossiers rendus juridiquement incohérents par les décisions mêmes de l’État qui l’accuse ?

Peut-on appeler cela justice, lorsque l’État confisque les biens puis poursuit pour insolvabilité ?

Peut-on parler d’État de droit quand un accord signé avec une institution officielle de l’État est utilisé pour la communication avant d’être purement et simplement enterré ?

Peut-on continuer à détourner le regard simplement parce que le personnage est antipathique ?

Imed Trabelsi est un voyou, c’est un fait, personne ne le conteste.

Mais quinze ans de prison, dans un système judiciaire aux logiques parfois absurdes, aux accords bafoués et aux procédures interminables, posent une question qui dépasse sa personne : celle de la justice elle-même.

À force de vouloir punir un symbole, on a fini par fabriquer autre chose : un détenu sans horizon, un dossier sans issue, et une justice qui ne convainc plus personne.

Raouf Ben Hédi

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2 commentaires

  1. golf.gabes

    15 janvier 2026 | 18h08

    Hélas, une pseudo révolution , pseudo démocratie et autant d’autres noms que sais-je !! Des apprentis sorciers dans touts les étages des voleurs dans les organes de l’état, un peuple appauvrit, la Tunisie a reculée de plus de 50 ans et les générations à venir vont payer les pots cassés.
    Des bougres qui s’alimentent en information chez Facebook et Tik tok et ignorent les vrais journaux et les journalistes d’investigation, je trouve dommage, l’héritage du fondateur de notre pays délabré par des ignorants…..

  2. ZARZOUMIA

    15 janvier 2026 | 18h06

    trabelsi et ben sedrine , ne méritent pas qu’on se rappelle des dechets de l’histoire à travers votre article .