Cela fait un peu cliché de rappeler qu’aujourd’hui cela fait quinze ans que la Révolution du 14-Janvier a eu lieu. C’est la date à laquelle le président de l’époque, feu Zine El Abidine Ben Ali, avait fui le pays à bord d’un avion de ligne en direction de l’Arabie saoudite.
Dans les jours suivants, un sentiment de solidarité nationale s’est propagé et nous étions tous fiers de cet accomplissement qui nous permettrait de mettre les jalons d’une nouvelle Tunisie. Mais des années plus tard, la solidarité s’est effilochée et nous en sommes aujourd’hui à un point où l’on remet en cause la nature de ce qui s’est passé ce jour-là.
La bataille du récit et la réécriture de la Révolution
C’est d’abord le sommet de l’État, en la personne de Kaïs Saïed, qui a décidé que la révolution ne se fêterait plus le 14 janvier de chaque année, mais le 17 décembre. La symbolique, si chère à notre président, est claire dans cette démarche qui vise à asseoir une autre lecture historique et officielle de la révolution. Les faits historiques du 14-Janvier sont volontairement minimisés et marginalisés au profit de la « vraie » révolution menée par les jeunes dans les régions de Sidi Bouzid, Thala et Kasserine. La révolution est réduite à sa dimension pure et romanesque du jeune désarmé qui manifeste pour son pays devant des forces armées. En revanche, sa dimension politique et historique, qui s’articule autour de la fuite du président en exercice et de la convocation des hauts représentants de l’État pour aller vers une transition, est volontairement évincée, car dangereuse.
Le régime en place aura beau essayer d’effacer une partie de l’Histoire ou de privilégier une vision par rapport à une autre, rien ne pourra, de toute manière, effacer les faits et la réalité de ce qui s’est passé. Mais il ne s’agit pas là d’une particularité du régime actuel. Même si les gouvernements précédents, depuis janvier 2011, n’ont pas tenté de coup aussi profond à la symbolique révolutionnaire, ils ont tous tenté, d’une manière ou d’une autre, de réécrire l’Histoire et de faire dire aux faits ce qu’ils ne disent pas ou, pire encore, d’inventer carrément. Tous les mouvements politiques, tous les partis, toutes les mouvances sans exception ont tenté de tirer avantage de la Révolution et de son fait historique. Certains, d’ailleurs, par la négation même de ce qui s’est passé et par l’affirmation que ce n’est pas une révolution.
C’est la ligne tenue par la cheffe du Parti destourien libre, Abir Moussi, qui est actuellement injustement emprisonnée. Cette haine du 14-Janvier et le souvenir de la déchéance du tout-puissant Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), parti au pouvoir, ont été ravivés ces derniers jours par l’affichage d’une photo, lors d’une manifestation pour la défense des droits, montrant Kaïs Saïed et Ben Ali côte à côte. Les soutiens et les fans du PDL, qui ne sont pas franchement connus pour leur mesure et leur calme, se sont ligués pour défendre l’idée selon laquelle la Tunisie ne vivait pas sous une dictature à l’époque de Ben Ali. Ils répètent également que ce qui s’est passé le 14 janvier 2011 n’est pas une révolution.
Évidemment, la piste du complot étranger est privilégiée et chacun y va de sa lecture. Toutes convergent vers l’idée que nous ne vivions pas sous une dictature et que c’était mieux avant. C’est d’ailleurs un fait incontestable de leur point de vue, car beaucoup d’entre eux ont perdu des avantages et des privilèges à cause de la Révolution. Ils étaient, ou prétendaient être pour la plupart, proches du pouvoir, des cercles du parti unique ou parfois des membres de la famille régnante, surtout du côté Trabelsi. Ils se targuaient d’être introduits et d’avoir les numéros de téléphone de tel cousin ou de telle tante pour montrer, socialement, à quel point ils étaient influents. C’était un système qui n’avait que des avantages pour eux et il est tout à fait logique que sa chute leur soit si douloureuse.
Mais malgré tout le bruit dont ils sont capables, malgré tous leurs efforts et parfois toutes leurs insultes, il restera un fait historique appelé le 14-Janvier. Un régime politique corrompu, clientéliste et irrespectueux des droits et des libertés du peuple s’est effondré ce jour-là et son président a fui le pays. Rien ne pourra changer cette réalité.
Quinze ans plus tard : continuité des pratiques et retour de la prison
Établir un bilan de ce qui s’est passé en Tunisie depuis le 14 janvier 2011 est une tâche confiée aux historiens dès que la distance sera suffisante pour revenir sur cette Révolution avec un esprit apaisé et rationnel. Mais, entre-temps, deux réalités s’imposent à nous. La première est que tous ceux qui ont gouverné ce pays depuis la Révolution ont tenté, avec des fortunes diverses, de remplacer Ben Ali et son clan à la tête du régime. Trop peu ont tenté de changer réellement le système. L’on a vu exactement les mêmes pratiques se répéter, comme les tentatives de mainmise sur la justice ou sur les médias, ou encore l’implication de la famille dans la chose politique, et parfois financière. Tous ont cherché à occuper la place pour entretenir les mêmes pratiques et les mêmes politiques, même si cela se passait dans un climat relativement démocratique.
La deuxième est que plusieurs parmi ceux qui se trouvaient devant le ministère de l’Intérieur le 14 janvier 2011 se trouvent aujourd’hui en prison. Ayachi Hammami, Ahmed Néjib Chebbi, Ahmed Souab ou encore Jaouhar Ben Mbarek sont derrière les barreaux pour des accusations diverses. Des journalistes, des hommes et femmes politiques, des responsables d’ONG et des candidats à l’élection présidentielle sont actuellement emprisonnés. Est-ce cela que nous voulions le 14 janvier ? Aurait-on cru, ne serait-ce qu’une seconde, que l’on en serait là quinze ans plus tard ? Jamais.











3 commentaires
zaghouan2040
Ce ne fut pas une Révolution. Ce fut, comme le confirment les faits aujourd’hui, une révolte populaire fruit du cumul de décennies de désespoirs et d’injustices qui perdurent. Il y eu à un moment donné un basculement.
les 400 morts et disparus lors de ces troubles majeurs n:ont pas été assassinés par des snipers étrangers.
Malaise dans les rangs. Cachez donc ces monstres qui rodent parmi nous.
L’esprit d’une révolution démocratique solidaire citoyenne humaniste n’existe plus. Ennahdha et ses commanditaires l’ont broyé depuis longtemps. Il faut dire que l’ignorance et l’incivilité de la populace les ont grandement aidés.
et le fait qu’en 2026 nous soyons a nouveau piégés pris en otage par la même structure benaliste qui prévalait lors de lhorreur silencieuse des années 2000 en dit long sur la véritable nature de la société tunisienne et son incapacité structurelle à bâtir un Etat de Droit
securitaires tunisiens
zaghouan2040
Ce ne fut pas une Revolution. Ce fut, comme le confirment les faits a
Hannibal
KS va modifier le mois de janvier par décret. Il sera ainsi:
1, 2, 3, …., 13, 15, …, 30, 31, 32.
Le 14 Janvier 2011 reste la date de l’union, certes éphémère, du peuple tunisien.
Elle reste la date où certains membres influents des forces de sécurité / des armées de l’époque ont eu un retour de conscience et une conviction que le pays était entrain de converger vers une union salutaire.
Malheureusement cette union a volé en éclats à cause de politiciens de m…. et des opportunistes qui ont dû bagou. Juste après le 14 janvier 2011, on croyait que le peuple était entrain d’atteindre sa maturité politique. C’était un mirage !
Est-ce que le scénario du 14 janvier 2014 peut se répéter malgré la division savamment orquestrée par le régime en place ? Oui! Soyons optimistes! Il suffit que la conscience que j’évoquais précédemment revienne et qu’on ne répète pas les mêmes erreurs.