Le Syndicat des pharmaciens d’officine de Tunisie (Spot) a lancé, mercredi 14 janvier 2026, un avertissement sans équivoque aux autorités, affirmant que le secteur des pharmacies privées se trouve au bord de l’effondrement. Refusant toute solution de rafistolage ou toute gestion conjoncturelle de la crise, le syndicat appelle à des décisions structurelles urgentes pour garantir la disponibilité du médicament et la pérennité du système de santé, tout en rejetant toute tentative de faire des pharmaciens les boucs émissaires des dysfonctionnements de la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam) et, plus largement, du système de protection sociale.
Un secteur à la limite de la rupture
Dans un communiqué rendu public le même jour, le bureau national du Spot indique avoir pris connaissance des informations publiées sur la page officielle de la présidence de la République à propos de la récente réunion avec le ministre des Affaires sociales, ainsi que des appels à rompre avec les erreurs du passé ayant conduit, selon lui, le secteur à une situation critique.
Le syndicat estime que la pharmacie privée ne peut plus supporter des solutions partielles ou provisoires. Il considère que la situation actuelle exige des décisions claires et structurelles, et non une gestion graduelle de la crise. Le Spot juge réducteur de limiter la crise aux seules créances impayées auprès de la Cnam, soulignant que l’enjeu dépasse largement la question du règlement des dettes pour toucher à la continuité de l’accès aux médicaments et à la sauvegarde du service public de santé.
« Le pharmacien n’a pas créé la crise »
Le communiqué insiste sur le fait que les pharmaciens n’ont pas créé la crise mais en sont les principales victimes. Le Spot rappelle que les officines n’ont aucune maîtrise sur les prix des médicaments, les mécanismes de financement, les délais de remboursement, le cadre législatif ou les décisions politiques. Malgré cela, elles ont continué à financer de facto un système qui, selon le syndicat, n’a jamais reconnu cet effort et leur impute aujourd’hui la responsabilité d’échecs qu’elles n’ont pas contribué à provoquer.
Le Spot souligne également que les pharmacies privées ne constituent ni un lobby financier ni un groupe économique structuré, mais un tissu de petites entreprises indépendantes. Il met en avant le rôle social joué par ces officines, notamment dans les quartiers populaires et les régions intérieures, rappelant les investissements réalisés à crédit, l’engagement durant les crises sanitaires et la continuité de l’approvisionnement en médicaments durant des périodes où le système public connaissait de graves défaillances.
Fin de convention et absence de garanties
Sur le plan contractuel, le syndicat précise que la situation actuelle ne résulte pas d’une rupture unilatérale. Il indique que la convention liant les pharmaciens à la Cnam est arrivée automatiquement à échéance le mercredi 31 décembre 2025, sans qu’un renouvellement ne soit engagé, en raison de l’absence de garanties minimales permettant d’assurer son succès.
Dans ce contexte, le Spot affirme refuser toute solution qui ne garantirait pas clairement une rupture avec les pratiques ayant conduit à l’impasse actuelle. Il conditionne toute reprise du cadre conventionnel à des engagements précis, notamment la garantie effective de l’approvisionnement des pharmacies en médicaments, le respect des engagements antérieurs visant à restaurer la confiance, la sécurisation matérielle et juridique du pharmacien au sein du système de santé, ainsi que la mise en place de mécanismes empêchant la reproduction de la crise et assurant la durabilité du secteur.
La rencontre Kaïs Saïed – Issam Lahmar
La publication de ce communiqué intervient à la suite d’une rencontre tenue le lundi 12 janvier 2026 au palais de Carthage entre le président de la République, Kaïs Saïed, et le ministre des Affaires sociales, Issam Lahmar. Cette réunion a été consacrée à l’examen de la situation des caisses sociales, en particulier celle de la Caisse nationale d’assurance maladie.
À cette occasion, le chef de l’État a donné ses instructions pour remédier à la situation dans les plus brefs délais et trouver des solutions urgentes permettant d’assurer une couverture sanitaire adéquate à l’ensemble des assurés sociaux, quels que soient leurs régimes d’affiliation à la Cnam. Il a insisté sur la nécessité de mobiliser l’ensemble des acteurs du système de protection sociale afin de surmonter les difficultés actuelles et de mettre fin à la souffrance des citoyens.
Kaïs Saïed a rappelé que le droit à une couverture sociale et sanitaire répondant aux attentes des citoyens constitue un droit fondamental. Il a estimé inacceptable que les objectifs pour lesquels les caisses sociales ont été créées soient détournés de leur vocation première.
En conclusion, le président de la République a insisté sur la nécessité d’élaborer une nouvelle vision globale pour l’ensemble des caisses sociales, rompant avec les choix antérieurs ayant conduit à la détérioration de leurs équilibres financiers et à une dégradation directe de la qualité des services attendus par les citoyens.
Rappel : une crise structurelle et persistante
Le communiqué du Spot survient dans un contexte de tension déjà documenté. La crise actuelle fait suite à l’échec des négociations entre le syndicat et la Cnam, ainsi qu’à l’absence de solutions concrètes concernant les retards de paiement des créances dues aux pharmaciens.
L’expert en protection sociale Badr Smaoui a rappelé, dans une interview publiée par l’agence Tap, que la Cnam se trouve dans une situation paradoxale : elle afficherait un excédent théorique d’environ 900 millions de dinars, tout en souffrant d’un manque réel de liquidités l’empêchant de régler ses dettes envers les pharmaciens, les médecins et d’autres prestataires privés. Cette contradiction soulève des interrogations, notamment sur l’absence de renouvellement de l’accord avec les pharmaciens.
Parallèlement, la contribution sociale solidaire (CSS), réintroduite par le gouvernement dans la Loi de finances 2026 après un premier rejet par la commission des Finances du Parlement, illustre les tensions persistantes entre le législatif et l’exécutif. Présentée comme une mesure exceptionnelle destinée à combler le déficit des caisses sociales, elle n’a été adoptée que pour l’année 2026, faute de données détaillées sur l’efficacité des dispositifs précédents.
L’expert en sécurité sociale Hedi Dahmen a expliqué que cette contribution constitue un mécanisme indispensable pour assurer le financement des caisses sociales, avec une recette attendue d’environ un milliard de dinars en 2026. Il a toutefois souligné qu’il s’agit d’une solution provisoire, avertissant que sans cette mesure, les pensions auraient été menacées dès les mois de mars et avril 2026.
Des délais de paiement intenables
Ces derniers mois, le Spot a multiplié les communiqués pour refuser que les pharmacies privées servent de variable d’ajustement aux dysfonctionnements du système. La suspension du tiers payant, annoncée le mercredi 3 décembre 2025 et confirmée le lundi 8 décembre 2025, n’avait pas pour objectif de pénaliser les citoyens, mais résultait de l’absence d’un cadre légal clair, de retards persistants de paiement et de l’absence de garanties concrètes.
Depuis plusieurs mois, les pharmaciens dénoncent des délais de paiement très supérieurs aux engagements initiaux. Alors que l’accord prévoyait un règlement sous quatorze jours, les délais ont atteint 150 jours. En 2024, un délai exceptionnel de soixante jours avait été accepté. Ces retards ont fragilisé la trésorerie des officines, compliqué le règlement des fournisseurs et de la Pharmacie centrale tunisienne, et exposé certaines pharmacies, notamment dans les régions intérieures, à un risque réel de faillite.
I.N.













