Condamné en appel à huit ans de prison dans l’affaire Instalingo, l’ancien ministre de l’Investissement et de la Coopération internationale continue de clamer son innocence à travers la voix de son fils. Lettres poignantes, incohérences procédurales, dossier jugé vide par la défense : derrière le nom d’un accusé, c’est d’abord l’histoire d’un homme, d’un parcours et d’une fracture intime que révèle cette affaire.
Le 14 janvier 2026, date anniversaire non officielle de la Révolution tunisienne, Riadh Bettaïeb a été condamné en appel à huit ans de prison. La coïncidence n’est pas passée inaperçue. Son fils Anass Bettaïeb y voit un symbole cruel : celui d’une révolution qui promettait liberté et justice, et qui se referme aujourd’hui sur ceux-là mêmes qui avaient cru en son projet.
Dans une lettre publiée le jour même, il écrit sans détour : « Cette décision est loin d’être un jugement de justice. C’est un jugement politique, prononcé sciemment le jour de la commémoration de la Révolution tunisienne. »
Au-delà du débat judiciaire, ce sont d’abord des mots d’enfant, devenus ceux d’un homme qui défend son père, qui frappent par leur sobriété et leur gravité.
Un dossier qui interroge jusque dans ses fondements
Au cœur de sa dénonciation, une question simple : que reproche-t-on concrètement à Riadh Bettaïeb ?
Selon la lettre du fils, l’interrogatoire mené lors de l’instruction n’aurait duré qu’une quinzaine de minutes. Les questions auraient porté essentiellement sur des faits datant de 2014 à 2016, soit plusieurs années avant la période à laquelle serait censé avoir débuté le supposé complot, situé par l’accusation autour du 25 juillet 2021.
Plus troublant encore, toujours selon la famille, l’un des éléments centraux du dossier serait une photo publique prise en 2016 avec le président turc Recep Tayyip Erdoğan, lors d’un événement politique international.
« Quel crime y a-t-il à rencontrer le président d’un pays avec lequel la Tunisie entretient des relations diplomatiques, politiques et économiques historiques ? », interroge le fils. Une question d’autant plus dérangeante que Riadh Bettaïeb, lorsqu’il était ministre, avait rencontré de nombreux responsables étrangers dans le cadre officiel de ses fonctions.
Le parcours d’un homme d’État
Riadh Bettaïeb n’est pas un inconnu de la vie publique tunisienne. Ancien opposant sous Ben Ali, contraint à l’exil en France pendant près de vingt ans, il revient en Tunisie après la révolution de 2011.
Il devient ministre de l’Investissement et de la Coopération internationale dans le gouvernement de Hamadi Jebali entre décembre 2011 et mars 2013. À ce poste, il a piloté plusieurs dossiers structurants pour le pays, notamment l’inscription de la Tunisie dans le processus de l’OCDE et la négociation du partenariat privilégié avec l’Union européenne.
Deux processus que, comme le souligne son fils, l’État tunisien continue aujourd’hui d’utiliser, tout en ayant condamné celui qui les a portés.
L’affaire Instalingo, une machine judiciaire lourde
La condamnation de Riadh Bettaïeb s’inscrit dans le vaste dossier dit « Instalingo », devenu en quelques années l’un des dossiers judiciaires les plus emblématiques du moment politique actuel.
Les verdicts rendus en février 2025 ont frappé par leur sévérité exceptionnelle, avec des peines allant jusqu’à plusieurs dizaines d’années de prison. En janvier 2026, la cour d’appel a quasiment confirmé l’ensemble de ces condamnations, sans infléchissement notable.
Un seul aménagement a été accordé : celui de la journaliste Chadha Haj Mbarek, dont la peine est passée de cinq ans de prison ferme en première instance à deux ans avec sursis en appel, lui permettant de recouvrer la liberté. Pour tous les autres condamnés majeurs du dossier, les peines ont été maintenues.
Cette fermeté judiciaire, revendiquée par les autorités comme une réponse à une menace contre la sûreté de l’État, est perçue par une partie de l’opinion comme le symptôme d’une justice devenue instrument de rapport de force politique. C’est dans ce climat lourd, tendu et hautement symbolique que s’inscrit aujourd’hui le cas de Riadh Bettaïeb.
Une affaire tentaculaire aux contours politiques assumés
Instalingo est à l’origine le nom d’une société de communication basée à Kalâa Kebira, spécialisée dans la production de contenus numériques et la gestion de pages sur les réseaux sociaux. L’enquête ouverte en 2021 pour soupçons d’atteinte à la sûreté de l’État, de blanchiment d’argent et de manipulation de l’opinion a progressivement pris une ampleur inattendue.
Le dossier a rapidement débordé le cadre de l’entreprise elle-même pour englober un large éventail de personnalités : responsables politiques, journalistes, blogueurs, influenceurs, anciens cadres sécuritaires. Une mécanique judiciaire d’une ampleur rarement observée en Tunisie.
Parmi les condamnations les plus spectaculaires :
Rached Ghannouchi, président d’Ennahdha, condamné à 22 ans de prison, peine confirmée en appel.
Rafik Abdessalem, ancien ministre des Affaires étrangères, condamné par contumace à 34 ans.
Soumaya Ghannouchi, condamnée à 25 ans par contumace, et Mouadh Ghannouchi à 35 ans.
L’influenceur Salem Lekhili, condamné à 54 ans de prison, la peine la plus lourde du dossier.
Plusieurs hauts cadres de l’État, politiciens et influenceurs sur les réseaux sociaux ont également écopé de peines allant de cinq à plus de vingt ans.
L’un des aspects les plus déroutants du dossier reste le cas de Lazhar Loungou, ancien haut cadre du ministère de l’Intérieur. Longtemps accusé, par plusieurs avocats et observateurs, d’avoir joué un rôle dans la construction même du dossier Instalingo lorsqu’il était en fonction, il s’est retrouvé lui-même poursuivi et condamné à quinze ans de prison dans cette même affaire.
Autre zone d’ombre relevée durant le procès : celle de Taoufik Charfeddine, ancien ministre de l’Intérieur et, à un certain moment, proche du président Kaïs Saïed. Lors de l’audience du 28 janvier 2025, plusieurs avocats de la défense ont explicitement demandé sa convocation par la cour. Son nom a été, selon des témoins présents à l’audience, l’un des plus cités par les avocats, certains l’accusant de manipulation malveillante du dossier. Malgré ces demandes répétées, malgré les missives et rapports produits durant l’instruction, il n’a été ni convoqué, ni entendu, ni inquiété dans cette affaire. Une absence que la défense a qualifiée de « criante » au cœur même du procès.
Ces éléments, ajoutés à la diversité des profils poursuivis et à la lourdeur des peines prononcées, ont contribué à faire d’Instalingo non plus seulement un dossier judiciaire, mais un objet politique à part entière, scruté, commenté et contesté bien au-delà des prétoires.
Une douleur intime, loin des postures politiques
Mais derrière les qualifications pénales, les polémiques et les débats juridiques, ce sont parfois des mots simples qui disent le mieux la fracture.
Dans sa lettre de février 2025, publiée après la première condamnation de son père, Anass Bettaïeb parlait déjà d’«enterrement de la vérité » et de «suppression morale ». Un an plus tard, le ton est moins lyrique, mais plus grave encore : «La révolution est non seulement trahie, mais aujourd’hui méthodiquement enterrée. Pourtant, malgré la répression, la mémoire, elle, ne sera jamais condamnée. »
Ce n’est pas un slogan. C’est le constat amer d’une famille qui voit un père, un homme, un parcours, réduit à un numéro de dossier.
L’affaire Bettaïeb, au fond, dépasse le cas individuel. Elle pose une question essentielle à toute société qui prétend encore à l’État de droit : peut-on condamner lourdement un homme sans que l’opinion publique ne comprenne clairement ce qu’on lui reproche ?
Tant que cette question restera sans réponse claire, le malaise persistera. Et avec lui, ce sentiment diffus mais profond que quelque chose, dans la justice tunisienne d’aujourd’hui, s’est dangereusement éloigné de sa promesse première.
Maya Bouallégui










