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Raoudha El Guefraj : la hausse de la consommation d’eau en bouteille traduit une crise de confiance dans l’eau du robinet

Par Myriam Ben Zineb

Alors que 2,1 milliards de litres d’eau minérale ont été consommés en Tunisie durant les neuf premiers mois de 2025, pour une valeur estimée à 790 millions de dinars, la question dépasse le simple indicateur de niveau de vie. Ce volume traduit-il une amélioration du pouvoir d’achat ou, au contraire, une perte de confiance dans l’eau du robinet ? Invitée lundi 19 janvier 2026 sur Express FM, l’experte en eau et changements climatiques, Raoudha El Guefraj, a livré une analyse sans complaisance.

Une consommation parmi les plus élevées au monde

Comparée à 2024, année durant laquelle la consommation annuelle avait atteint environ 2,7 milliards de litres, la progression n’est pas spectaculaire. En revanche, la consommation moyenne par habitant, estimée à 244 litres par an, place la Tunisie parmi les pays où l’eau minérale est la plus consommée.

Pour l’experte, ce niveau ne s’explique pas uniquement par l’évolution des modes de vie, mais surtout par une dégradation du lien de confiance entre le citoyen et le réseau public. Coupures répétées, eau trouble après des travaux, présence de sable ou de particules, odeur ou couleur inhabituelle : autant de situations qui, même si l’eau reste juridiquement potable, alimentent un sentiment d’insécurité chez l’usager.

Entre obligations légales et réalité du terrain

Raoudha El Guefraj rappelle que la Sonede est légalement tenue d’assurer une eau potable disponible 24 heures sur 24, en quantité suffisante, de qualité conforme et de manière continue. Or, dans la pratique, ces trois critères – quantité, qualité et régularité – ne sont pas toujours réunis simultanément. Certaines régions disposent d’une eau de bonne qualité mais de façon intermittente, d’autres d’un volume suffisant mais d’une qualité instable.

Les changements climatiques accentuent ces fragilités, notamment à travers la dégradation des eaux de surface stockées dans les barrages. La baisse des précipitations et la hausse des températures favorisent la stagnation et l’échauffement de l’eau, ce qui complique son traitement et renchérit les coûts. Les nappes souterraines restent globalement de meilleure qualité, mais sont de plus en plus touchées par la salinisation.

Le paradoxe économique de l’eau

L’experte met en lumière un contraste saisissant : la production annuelle d’eau minérale, estimée à environ 2,7 millions de mètres cubes, représente une fraction infime des volumes distribués par la Sonede, proches de 500 millions de mètres cubes. Pourtant, le chiffre d’affaires du secteur de l’eau embouteillée avoisine 500 millions de dinars, dépassant largement les recettes de l’opérateur public.

Ce déséquilibre illustre, selon elle, le coût élevé de l’eau conditionnée, comparé à une eau du robinet vendue à des tarifs très bas, alors même qu’elle nécessite des investissements lourds : réhabilitation des réseaux, modernisation des stations de traitement, dépollution, dessalement et renforcement des systèmes de contrôle. À titre d’exemple, le coût réel du mètre cube d’eau dessalée peut atteindre 3,2 dinars alors que les premiers paliers tarifaires facturés au citoyen ne dépassent que quelques centaines de millimes.

Droit fondamental et équité sociale

Pour Raoudha El Guefraj, l’eau est un droit humain fondamental, mais sa production et sa distribution ont un coût réel. Toute réforme tarifaire doit donc être progressive et socialement équitable, afin de préserver les catégories vulnérables qui n’ont pas les moyens de se tourner vers l’eau embouteillée et dépendent entièrement du service public.

Gouvernance et transparence en question

L’experte alerte enfin sur un déficit de gouvernance et de communication. Les données relatives aux ressources hydriques, au niveau des barrages et aux perspectives d’approvisionnement ne sont pas suffisamment partagées avec le public. Or, sans information claire, régulière et accessible, il est impossible de restaurer la confiance ni d’impliquer durablement les citoyens dans l’effort d’économie d’eau.

Sa conclusion est sans appel : la crise que traverse le secteur n’est pas seulement climatique, elle est aussi institutionnelle et financière. Sans investissements structurels, sans réforme de la gouvernance et sans transparence, la dégradation du service public risque de s’accentuer, poussant davantage de Tunisiens vers l’eau minérale et creusant, au passage, les inégalités et la pression sur les budgets des ménages.

M.B.Z

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