Longtemps reléguée hors du débat public, la réalité des prisons tunisiennes n’a émergé que par la parole de détenus politiques. Leurs témoignages ont révélé un univers où s’exacerbent l’injustice sociale, la défaillance de l’État et la corruption systémique. Loin d’être une exception, la prison apparaît comme un révélateur brutal des fractures qui traversent la société tunisienne.
Une réalité révélée par la parole des détenus
Ironie amère : depuis les années 1960, la prison tunisienne n’est entrée dans la conscience collective qu’à travers les récits de ses détenus politiques. En brisant le silence, ces témoignages ont levé le voile sur un système longtemps maintenu dans l’ombre. Ils ont mis en lumière une vérité dérangeante : la prison n’est pas une anomalie institutionnelle, mais le lieu où se concentrent et se radicalisent les injustices territoriales, éducatives, économiques, politiques et les dysfonctionnements de la société.
L’enfermement dans nos prisons ne se limite pas à la privation de liberté. Il reproduit et amplifie, derrière les murs, les mêmes logiques d’arbitraire, d’abus de pouvoir, d’exclusion sociale et de corruption. Dans ces conditions, la prison devient l’expression la plus crue de l’injustice sociale institutionnalisée, et il n’est pas étonnant que les prisonniers d’opinion soient les premiers, sinon les seuls, à le dénoncer.
L’aboutissement d’un échec social
La majorité des détenus dits « ordinaires » provient de catégories sociales durablement reléguées aux marges. On y retrouve une proportion significative de personnes souffrant de troubles psychiatriques, d’addictions ou de trajectoires de vie profondément fracturées. La prison n’est pas l’origine de ces parcours brisés ; elle en constitue l’aboutissement.
Ces trajectoires sont marquées par l’échec d’un système éducatif défaillant, par l’absence de perspectives économiques et par une précarité devenue structurelle. À ces individus, la société a refusé l’égalité des chances. Une fois poussés vers la délinquance, elle n’a offert ni réparation ni accompagnement, mais une réponse essentiellement punitive. L’incarcération apparaît alors moins comme une réponse à la criminalité que comme la sanction finale infligée à ceux que la société a d’abord abandonnés.
Des agents pénitentiaires eux aussi abandonnés
Face aux détenus se trouvent les agents pénitentiaires, eux-mêmes pris au piège d’un système défaillant. Ils exercent dans des établissements surpeuplés et délabrés, sans moyens suffisants ni formation adaptée, pour des salaires oscillant entre 800 et 1 500 dinars. Comme de nombreux fonctionnaires, ils font face à un État qui exige beaucoup tout en offrant peu.
Dans ces conditions, leur mission devient presque impossible : maintenir l’ordre dans un environnement socialement et matériellement dégradé. Cette précarité institutionnalisée fragilise l’autorité légitime et favorise des réponses autoritaires ou violentes, reproduisant à l’intérieur des murs la violence sociale que l’État inflige à ses propres agents.
Une corruption structurelle
Dans l’univers carcéral, tout se vend et tout s’achète. Les cigarettes deviennent monnaie d’échange, les trafics de drogue et de téléphones prospèrent, les passe-droits s’organisent avec la complicité de réseaux criminels. Cette corruption n’est pas marginale : elle transpose au cœur de la prison les pratiques qui gangrènent déjà l’administration et l’économie nationales.
Son terreau est bien identifié : salaires indignes, surpopulation, contrôles défaillants, impunité généralisée. Les scandales éclatent, puis s’enlisent, protégés par des solidarités politiques ou claniques. La corruption devient ainsi un mode de survie et un principe d’organisation, instaurant un ordre parallèle fondé sur l’argent et la force, au détriment des plus vulnérables.
Des conséquences humaines durables
Les effets de cette corruption sont lourds. Elle alimente l’insécurité et la violence, creuse les inégalités entre détenus, entrave l’accès aux soins et dégrade les conditions de détention.
En un mot, elle est à la fois à l’origine et la conséquence de la faillite du système. Elle ruine les perspectives de réinsertion, banalise l’arbitraire et installe l’impunité comme norme. À terme, elle déshumanise et fait du désespoir l’horizon ordinaire de l’enfermement.
Les déceptions post-révolutionnaires
Il n’y a aucune raison que la révolution échappe à sa cruelle vérité : ici aussi, elle a déçu. Depuis 2011, les annonces de réforme se sont succédé : loi de 2016, Constitution de 2022, discours sur la dignité et les droits humains. Mais ces textes sont restés largement inappliqués, faute de volonté politique et de moyens concrets. Les formations demeurent insuffisantes, les mécanismes de contrôle ni indépendants ni effectifs, et les infrastructures continuent de se dégrader.
Cette dissonance entre un discours modernisateur et une réalité figée est devenue l’un des traits caractéristiques de la gouvernance post-révolutionnaire.
La prison tunisienne est ainsi bien plus qu’un lieu de punition : elle est un révélateur de la crise de l’État. Elle condense l’injustice sociale, la défaillance des politiques publiques et la corruption érigée en système de survie. Tant que ces maux ne seront pas affrontés à leur racine, la prison continuera de refléter, en version aggravée, les fractures d’une société incapable de se réformer. La question carcérale n’est donc pas périphérique : elle est centrale pour qui veut penser l’État de droit et la dignité humaine en Tunisie.
BIO EXPRESS
Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.










