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Abolition de l’esclavage : la détention de Saadia Mosbah et d’Abdallah Saïd pointée du doigt

Par Myriam Ben Zineb

À l’occasion de la Journée nationale de l’abolition de l’esclavage, le Collectif contre la criminalisation de la solidarité et du travail humanitaire et civil a publié, vendredi 23 janvier 2026, un communiqué d’une rare sévérité, dans lequel il établit un parallèle direct entre l’héritage de l’esclavage et ce qu’il décrit comme une dérive contemporaine de la justice et du discours politique en Tunisie.

Dans ce texte, le Collectif affirme ne pas se contenter d’un devoir de mémoire, mais vouloir « interpeller et confronter », estimant que l’esclavage ne se manifeste plus seulement par des chaînes visibles, mais aussi par « des discours, une justice instrumentalisée et des politiques de représailles dissimulées sous le vernis du droit ».

Le communiqué met au cœur de son propos les cas de Saadia Mosbah, présidente de l’association Mnemty, et d’Abdallah Saïd, fondateur de l’association Enfants de la Lune à Médenine, tous deux actuellement en détention. Deux dossiers distincts, mais que le Collectif considère comme révélateurs d’une même logique : celle d’une répression visant des acteurs engagés dans l’action humanitaire et la défense des droits humains, et marquée, selon lui, par une dimension raciale assumée ou sous-jacente.

Une détention prolongée malgré l’effondrement des accusations, selon le Collectif

S’agissant de Saadia Mosbah, le Collectif rappelle que son arrestation s’inscrit dans un climat de discours alarmistes évoquant un supposé « changement démographique » et des financements massifs et occultes. Des allégations que l’organisation affirme avoir été « intégralement réfutées » par les données officielles et les documents d’enquête. « Il n’y a ni fonds suspects, ni projets de repeuplement, ni modification de la composition démographique », souligne le texte, tout en s’interrogeant sur la persistance des poursuites et de la détention malgré l’absence, selon lui, d’éléments matériels probants.

Dans son communiqué, le Collectif pose une série de questions à forte portée politique et morale : pourquoi juger des intentions plutôt que des faits ? Pourquoi l’action humanitaire, lorsqu’elle est portée par une femme noire, devient-elle en elle-même un motif de suspicion ? Et la justice est-elle réellement aveugle, ou « voit-elle… et choisit-elle » ?

Le tribunal a rejeté, le lundi 22 décembre 2025, la demande de libération de Saadia Mosbah, dont l’audience a été reportée au 26 février 2026. Détenue depuis le 5 mai 2024, elle est poursuivie pour des faits de blanchiment d’argent. Sa défense a dénoncé une « injustice procédurale », estimant que la durée légale de la détention préventive — fixée à 14 mois — est largement dépassée. L’avocat Chawki Tabib a affirmé qu’elle était incarcérée depuis plus de 19 mois, qualifiant le dossier de « gonflé médiatiquement, procéduralement et politiquement ». De son côté, Me Monia Abed a plaidé pour une approche humaine, rappelant l’âge de la prévenue, son caractère pacifique et l’absence, selon elle, de tout risque justifiant son maintien en détention.

Abdallah Saïd, entre humanitaire et soupçon sécuritaire

Le communiqué du Collectif s’attarde également sur le cas d’Abdallah Saïd, médecin et président de l’association Enfants de la Lune, détenu depuis novembre 2024. Poursuivi dans une affaire liée au financement étranger de son organisation, accusée d’avoir apporté une aide humanitaire à des migrants dans le Sud tunisien, il fait face à des chefs d’inculpation particulièrement lourds, allant jusqu’à « complot contre l’État » et « modification de la composition démographique du pays ».

Le Collectif dénonce une « rhétorique xénophobe relookée en argument d’État », estimant que le pouvoir s’appuie sur un discours sécuritaire autour d’un prétendu « plan de changement démographique » pour criminaliser l’action humanitaire. Il décrit Abdallah Saïd comme un médecin au parcours irréprochable, engagé depuis plus de trente ans dans la santé publique et l’action sociale, sans distinction d’origine ou de couleur de peau, et dont les structures associatives ont, selon lui, joué un rôle majeur dans l’intégration et l’accompagnement des populations vulnérables à Médenine.

« Une reproduction moderne de l’esclavage »

Dans une formulation particulièrement dure, le Collectif affirme que lorsque « ceux qui défendent la dignité sont emprisonnés, que les discours de haine restent impunis et que des narrations racistes deviennent le socle de décisions judiciaires », il ne s’agit plus d’erreurs isolées mais d’un système qui reproduit l’esclavage « avec des outils modernes ».

Réclamer la libération de Saadia Mosbah et d’Abdallah Saïd relève, selon le texte, non pas de l’émotion, mais d’une position politique et morale fondée sur des principes clairs : présomption d’innocence, respect de l’État de droit et refus de la criminalisation de la solidarité. « Aucun sens à l’abolition de l’esclavage si la prison devient le sort de celles et ceux qui poursuivent son combat », insiste le communiqué.

Le Collectif appelle explicitement à la libération immédiate de Saadia Mosbah et d’Abdallah Saïd, plaçant leur sort au cœur d’un débat qu’il veut éthique, politique et profondément lié à l’histoire et à l’avenir des droits humains en Tunisie.

M.B.Z

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