Par Mohamed Salah Ben Ammar
Gaza sous mandat : anatomie d’un colonialisme de gouvernance
La normalisation d’un mandat colonial
Dix-neuf pays — parmi lesquels plusieurs États arabes tels que l’Arabie saoudite, l’Égypte, les Émirats arabes unis, le Qatar, la Jordanie, le Koweït, Bahreïn et le Maroc, ainsi que des puissances musulmanes non arabes comme la Turquie, l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Pakistan et l’Indonésie — ont rejoint le « Conseil de la Paix » (Board of Peace), une initiative lancée par Donald Trump en janvier 2026. Cette structure, présentée comme une alternative à l’ONU pour superviser la reconstruction de Gaza, a vu sa charte fondatrice signée le 22 janvier 2026 à Davos, lors du Forum économique mondial.
Si l’annonce d’un versement d’un milliard de dollars a occupé l’espace médiatique, elle masque une réalité politique beaucoup plus grave : l’instauration d’un mandat colonial contemporain, adoubé et financé par des régimes arabes autoritaires qui, pour préserver leur survie, ont définitivement renoncé à toute défense des droits palestiniens.
Ce Conseil n’est pas une initiative isolée. Il constitue le second acte des Accords d’Abraham. Après la normalisation diplomatique et sécuritaire avec Israël, voici désormais la normalisation de la tutelle : administrer Gaza sans les Palestiniens, décider de leur avenir sans eux, faire de ce territoire où 70 000 femmes, enfants et hommes sont morts un projet immobilier géré par le gendre de Trump, avec la bénédiction active de régimes arabes non démocratiques incapables de survivre sans la protection militaire, financière et politique des États-Unis — et désormais d’Israël. Tout est indécent, vulgaire, immoral dans ce dossier.
Une charte fondatrice conçue contre le droit international
Le document fondateur est sans ambiguïté. Il ne mentionne ni la Palestine, ni les Palestiniens, ni Gaza. Il ignore le droit au retour consacré par la résolution 194 de l’ONU et le droit à l’autodétermination inscrit dans le Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Cette absence n’est pas une omission : c’est un effacement délibéré.
En revanche, la charte consacre un pouvoir personnel absolu. Donald Trump y est proclamé président à vie, doté d’un veto total et du pouvoir exclusif de nommer de nouveaux États membres. Sa destitution n’est envisageable qu’en cas de démission ou d’un vote unanime constatant son inaptitude — une clause qui rend toute remise en cause impossible.
Ce modèle évoque moins une organisation internationale qu’un protectorat néocolonial, dans lequel le pouvoir réel est concentré hors du territoire administré. Il viole frontalement la Charte des Nations unies et piétine le principe fondamental de la participation des peuples aux décisions qui les concernent.
Une architecture de domination assumée
La structure du Conseil révèle une hiérarchie coloniale classique :
- Au sommet, le Conseil pour la Paix, dominé par Donald Trump, autorité incontestable.
- Au niveau stratégique, un Comité exécutif fondateur contrôlé par Jared Kushner, Marco Rubio et d’autres figures alignées sur les intérêts américano-israéliens.
- À la base, un Comité exécutif pour Gaza composé de technocrates palestiniens — tels qu’Ali Shaaf — dépourvus de tout mandat populaire, chargés d’exécuter des décisions qu’ils n’ont ni conçues ni approuvées.
Cette structure ne vise pas à gouverner avec les Palestiniens, mais à gouverner à leur place, tout en donnant l’illusion d’une participation locale.
Gaza reconfigurée par la force : la politique du fait accompli
Les images satellites et analyses indépendantes montrent une transformation méthodique du territoire :
- Partition territoriale : la « Ligne Jaune » coupe Gaza en deux, renforcée par une tranchée profonde empêchant toute circulation.
- Militarisation permanente : près de cinquante avant-postes militaires israéliens construits depuis le cessez-le-feu, reliés par des routes aux bases et colonies israéliennes, installant une occupation durable.
- Effacement géographique : à Rafah, environ un kilomètre carré a été rasé, compacté et vidé de ses débris pour accueillir la première « communauté planifiée ». Ce remodelage rend matériellement impossible toute restitution future, violant l’esprit — sinon la lettre — du droit international humanitaire.
Le laboratoire sécuritaire : gouverner par la technologie
La mise en œuvre de ce dispositif repose sur le Centre de coordination civilo-militaire (CMCC), organe opérationnel du CENTCOM, le Commandement central de l’armée américaine. Créé une semaine après le cessez-le-feu et basé à Kiryat Gat, en Israël, le CMCC planifie un système de contrôle inédit :
- Surveillance biométrique : l’accès aux zones reconstruites sera conditionné à un enregistrement biométrique centralisé, coordonné avec la COGAT, l’administration militaire israélienne des territoires occupés.
- Contrôle économique : l’abandon forcé de l’économie du cash au profit de portefeuilles électroniques en shekels transforme chaque transaction en donnée surveillée.
- Gouvernance algorithmique : les habitants deviennent des unités administratives gérées, non des citoyens détenteurs de droits politiques.
Une chaîne de commandement coloniale parfaitement lisible
- Pouvoir politique et financier : Conseil pour la Paix (Trump / Kushner)
- Pouvoir militaire global : CENTCOM (États-Unis)
- Pouvoir opérationnel : CMCC (basé en Israël)
- Pouvoir administratif : COGAT (armée israélienne)
- Façade locale : technocrates palestiniens sans souveraineté
La trahison des régimes arabes : de la lâcheté à la complicité
La participation active de régimes arabes autoritaires marque la fin définitive de tout front politique en faveur de la Palestine. Ces pouvoirs — non élus, profondément corrompus, dépendants des rentes sécuritaires occidentales — ont sacrifié la cause palestinienne pour garantir leur propre survie.
Ils ne défendent plus la Palestine : ils la gèrent, comme un dossier encombrant qu’il faut contenir, pacifier, administrer. En intégrant le Conseil, ils valident une transformation historique : la question palestinienne cesse d’être une lutte de libération nationale pour devenir un problème humanitaire sous tutelle sécuritaire étrangère.
Cette trahison n’est pas accidentelle. Elle est structurelle. Ces régimes savent que toute victoire palestinienne réelle — fondée sur la souveraineté, le droit et la mobilisation populaire — constituerait une menace directe pour leurs propres systèmes autoritaires.
Les technocrates palestiniens : alibi moral d’un dispositif colonial
Les technocrates palestiniens sont utilisés comme alibi. Leur rôle est strictement fonctionnel : canaliser l’aide, éviter l’effondrement humanitaire total, servir d’intermédiaires dociles. Ils ne disposent d’aucun pouvoir sur la sécurité, les frontières ou l’économie.
Leur présence permet au Conseil d’affirmer que « les Palestiniens sont impliqués », alors même que toute décision structurante leur échappe. Ils incarnent une dépolitisation forcée de la cause palestinienne.
Le retour du mandat colonial au XXIᵉ siècle
Le « Conseil pour la Paix » ne prépare pas la paix. Il institutionnalise :
- une souveraineté étrangère américano-israélienne,
- une gouvernance indirecte sans représentation populaire,
- une transformation territoriale irréversible,
- un contrôle technologique intégral de la population.
La reconstruction de Gaza, sous ce cadre, ne sera pas une renaissance, mais la construction méthodique d’une nouvelle prison à ciel ouvert, surveillée numériquement, administrée à distance et légitimée par la complicité active des dictatures arabes.
L’ultime imposture serait d’y voir un projet de paix. Comme tous les projets coloniaux, son échec est inscrit dans sa structure même : il a été conçu contre la volonté du peuple qu’il prétend administrer.
BIO EXPRESS
Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











6 commentaires
tanit
» Trahison » ? Sûrement mais ce n’est pas nouveau.
En vérité, ces pays ont privilégié leurs intérêts, et c’est normal.
D’autant plus que la solidarité et l’unité du monde dit « Arabe » – alors que les 4/5 sont arabophones, ce n’est pas la même chose – sont imaginaires.
Je suggère aux dirigeants de la Tunisie de se démarquer du Moyen-Orient, zone poudrière et des Arabes du golfe persique qui préfèrent s’entendre avec leurs cousins juifs d’Israël, que les berbères arabophone du Maghreb.
Posez la question suivante !
Quel serait l’intérêt de la Tunisie d’avoir des relations étroites avec ces barbares du Moyen-Orient ?
La Tunisie se porterait mieux et serait mieux gérée sans les UTOPIQUES panarabistes et l’islamisme.
Gg
C’est ça ou les frères musulmans. Donc pas d’hésitation, et basta les grandes phrases!
Gg
Ajout:
Derrière vos amis du hamas, hezbollah et consort, il y a l’Iran des mollahs.
Si l’Iran était une démocratie, musulmane pourquoi pas, si les femmes y avaient les mêmes droits que les hommes, notamment de s’habiller à leur goût, d’étudier, de travailler, de s’exprimer, si la liberté d’expression y était la règle, et même la liberté de religion et de pratique religieuse, je serais d’accord avec vous.
Mais l’iran est l’atroce dictature religieuse que l’on sait, depuis déjà 47 ans.
Alors non, gardez vos humeurs et vos grands mots pour vous, cher Monsieur. Vous ne vivez pas en Iran, les postures morales sont trop faciles et confortables !
Rationnel
À peine signée à Davos, la charte du Conseil de la Paix (Board of Peace) semble déjà appartenir à une époque révolue. Si cette initiative menée par Donald Trump se présente comme l’avenir de Gaza, elle ignore une mutation géopolitique majeure soulignée par Mark Carney lors de ce même sommet : la fin de l’hypocrisie internationale. Le discours de Carney jugé par un grand nombre d’experts comme le plus important discours du siècle ; est un discours qui marque la fin de l’empire américain.
Le Conseil de la Paix est l’ultime exemple de ce que Carney appelle « vivre dans le mensonge ». Trump utilise les mots paix et reconstruction pour masquer un protectorat qui exclut les Palestiniens de leur propre avenir. Carney avertit : le temps des rituels diplomatiques vides est terminé. Un ordre qui piétine la souveraineté au profit d’un président à vie ne crée pas de stabilité ; il institutionnalise une rupture.
La structure du Conseil repose sur la raison du plus fort: surveillance biométrique, partition territoriale et dépendance monétaire. Carney propose un réalisme fondé sur les valeurs. La puissance ne suffit plus si elle n’est pas ancrée dans des principes: droits humains, intégrité territoriale. Sans cette légitimité, le Conseil n’est qu’un projet immobilier sur une zone de guerre, condamné à la résistance. Le Conseil fait le pari que les États arabes et musulmans resteront des subalternes dociles. Dès que ce Conseil deviendra un fardeau politique, ces alliés de circonstance s’en détourneront pour protéger leurs propres intérêts.
Le Conseil de la Paix tente de résoudre une crise du XXIe siècle avec des outils coloniaux du XIXe. En privilégiant la domination sur le droit, il s’assure son propre échec. Comme le souligne Carney, le monde ne veut plus de simulacres : une paix qui s’écrit sans le peuple concerné n’est qu’une trêve fragile dans un conflit qui s’élargit.
Vladimir Guez
Et alors ?
L’ultime imposture , c’est plutôt la votre . Celle de pousser ces pauvres palestiniens a se battre pour un retour a la situation anté 48.
Le crime c’est ce que vous faites, c’est a dire pouser ces gens a continuer a souffrir par procuration parce qu’il vous est inconcevable d’accepter l’échec et la faillite complète du monde arabe et de ses modèles nationalo-débiles, socialo-debiles, ou islamo-debiles…
Vous ne pouvez pas blâmer d’autres pays de choisir une voie et de rompre avec la débilité.
le financier
Une honte pour l humanité mais rien de nouveau et il y aura un retour du baton comme a chaque fois avec ces rats depuis babylon a ww2 ils seront de nouveau massacré spolié