Renvoi d’un dossier politico-terroriste sensible au 6 février, récit très orienté diffusé par une page réputée proche des milieux judiciaires officiels, contexte politique intérieur fragilisé et durcissement international à l’égard de certaines branches des Frères musulmans : la convergence de ces éléments alimente aujourd’hui une hypothèse lourde de sens. Celle d’une possible dissolution d’Ennahdha coïncidant avec le 13e anniversaire de l’assassinat de Chokri Belaïd. Une hypothèse qui mérite d’être examinée à la lumière des faits.
Vendredi 23 janvier, la chambre pénale spécialisée dans les affaires terroristes près le tribunal de première instance de Tunis s’est penchée sur un dossier lourd, mêlant accusations de complot, de planification d’attentats contre des figures politiques, judiciaires et médiatiques. À l’issue de l’audience, l’affaire a été renvoyée au 6 février prochain.
Un simple renvoi de procédure, en apparence. Mais une date qui, dans la mémoire politique tunisienne, n’est jamais neutre : le 6 février marque l’anniversaire de l’assassinat de l’avocat et dirigeant de gauche Chokri Belaïd, tué en 2013 dans un crime qui continue de hanter la vie publique tunisienne.
Ce seul élément ne permet évidemment aucune conclusion. Mais il intervient dans une séquence où d’autres signaux, plus politiques que judiciaires, commencent à s’accumuler.
Un récit propagandiste très orienté
Le lendemain de l’audience, samedi 24 janvier, une longue publication a été diffusée par la page Facebook « El Massar », réputée proche des milieux judiciaires officiels. Cette page s’est déjà distinguée par le passé par la diffusion d’informations exclusives qui se sont, très souvent, révélées exactes.
Le texte publié samedi ne se limite pas à un compte rendu factuel de l’audience. Il propose un récit détaillé, structuré et orienté, où chaque prévenu cité est systématiquement relié — directement ou indirectement — au parti islamiste Ennahdha ou à des cercles proches de ses anciens responsables.
Selon cette publication, le dossier concernerait une « cellule de repérage, de recrutement et de planification » accusée d’avoir projeté l’assassinat de personnalités politiques, judiciaires et médiatiques. Plusieurs noms sont cités :
Fathi Damak, présenté comme le principal financier du groupe ; Kais Baccar, officier de sécurité à la direction des frontières et des étrangers ; Belhassen Nakkach, membre du bureau régional d’Ennahdha à Ben Arous ; Ali Ferchichi, membre du même bureau régional et ancien conseiller sécuritaire du ministre de l’Intérieur Ali Larayedh ; Tahar Boubahri, ancien conseiller sécuritaire d’Ali Laarayedh, actuellement en fuite selon la page ; Kamel Aïfi, cadre d’Ennahdha, également en fuite ; Mustapha Khedhr, coordinateur sécuritaire d’Ennahdha, ainsi que d’autres noms mentionnés comme étant impliqués à différents degrés.
Le texte insiste lourdement sur l’existence supposée d’un « appareil sécuritaire parallèle » lié à Ennahdha, évoque le nom de Mustapha Khedhr (souvent cité dans le débat public autour de la notion de « chambre noire ») et suggère une chaîne de responsabilité qui remonterait vers les plus hauts niveaux du parti islamiste. Surtout, le texte évoque à plusieurs reprises Ali Larayedh.
Il s’agit là d’un récit extrêmement accusatoire, qui dépasse largement le cadre d’un compte rendu d’audience. Un point qui mérite d’être rappelé avec force : ce récit est celui d’une page Facebook réputée proche du régime et non celui d’un jugement.
Quand l’information devient narration politique
La particularité de cette publication n’est pas seulement son contenu, mais sa construction. Le vocabulaire employé, l’enchaînement des arguments, la sélection des éléments mis en avant et ceux laissés dans l’ombre dessinent une véritable narration politique.
L’impression qui se dégage n’est pas celle d’une simple volonté d’informer, mais celle d’un effort pour produire une conclusion implicite : Ennahdha ne serait pas seulement concernée par des comportements individuels, mais par un système organisé.
La page insiste fortement sur le lien qu’il y a entre les différents prévenus et Ennahdha. Entre les lignes, le rédacteur de la page veut impliquer le parti d’une manière ou d’une autre.
Il ne s’agit pas ici d’affirmer que cette conclusion est fondée. Il s’agit de constater que c’est bien la direction que prend le récit proposé au public.
Une date hautement symbolique
Le renvoi de l’affaire au 6 février interroge quant à lui. Il peut parfaitement s’expliquer par des raisons procédurales ordinaires : organisation du rôle, disponibilité des parties, exploitation de supports techniques, délais d’expertise. Mais ce serait une erreur journalistique de ne pas y voir une intention politique, d’autant plus qu’il y a eu des précédents.
Le symbole est suffisamment fort pour susciter des interrogations, d’autant plus que la publication d’El Massar fait de l’assassinat de Chokri Belaïd un pivot central de son argumentation, établissant un lien direct entre les faits jugés aujourd’hui et le crime de 2013.
Cette convergence entre calendrier, narration et charge émotionnelle n’est pas anodine dans un pays où la mémoire politique reste profondément marquée par cet assassinat.
Un contexte national propice aux décisions spectaculaires
Cette séquence judiciaire s’inscrit aussi dans un contexte politique intérieur particulier. Depuis plusieurs mois, le pouvoir peine à proposer des réponses tangibles aux difficultés économiques et sociales du pays. La situation des finances publiques, la dégradation des services essentiels et l’absence de réformes visibles nourrissent un malaise persistant dans l’opinion. La réforme de la loi des chèques a porté un sérieux coup à l’économie et des milliers de Tunisiens en souffrent. La réforme du code du travail n’a pas résolu le problème du chômage et du travail précaire. Elle l’a peut-être même accentué.
Les inondations observées la semaine dernière ont amplifié le malaise ambiant. Elles ont brutalement mis en lumière l’état des infrastructures, la vulnérabilité de larges zones urbaines et le déficit de préparation des autorités face aux crises concrètes du quotidien. La séquence a fortement marqué l’espace public et fragilisé l’image d’efficacité que le pouvoir tente d’entretenir.
Dans ce contexte, les décisions à forte portée symbolique peuvent devenir un instrument politique central. Un « coup » spectaculaire, touchant un acteur aussi clivant qu’Ennahdha, pourrait produire un effet de mobilisation émotionnelle, voire un regain de popularité auprès d’une partie de l’opinion. Ce constat ne préjuge pas d’une intention, mais il éclaire la logique politique dans laquelle certaines hypothèses prennent corps.
Un contexte international qui pèse
Cette séquence tunisienne intervient également dans un contexte international nouveau. Le 13 janvier, les États-Unis ont annoncé le classement comme « organisations terroristes étrangères » de trois branches des Frères musulmans : égyptienne, jordanienne et libanaise. La décision a été justifiée par Washington par des accusations de liens avec le Hamas et de soutien matériel à des activités violentes.
Même si toutes les branches de la confrérie ne sont pas concernées, cette décision marque un tournant : la qualification de certaines organisations issues de l’islam politique comme terroristes est désormais assumée officiellement par la première puissance mondiale.
Plusieurs analystes internationaux soulignent que ce type de décision peut servir de levier aux régimes autoritaires pour renforcer la répression contre leurs opposants islamistes.
Là encore, il ne s’agit pas d’établir un lien mécanique avec la situation tunisienne. Mais ignorer ce contexte serait intellectuellement une erreur.
Une hypothèse qui circule
C’est à la croisée de ces éléments que naît aujourd’hui cette hypothèse : et si la séquence judiciaire actuelle, la narration développée par certains relais réputés proches des milieux officiels, la charge symbolique du 6 février et le contexte international formaient les pièces d’un même puzzle politique ?
Autrement dit : la possibilité que le pouvoir cherche à construire un dossier permettant, à terme, de justifier juridiquement une mesure exceptionnelle contre Ennahdha, allant jusqu’à la dissolution.
Il faut être clair : aucune annonce officielle ne va dans ce sens à ce stade. Aucune procédure de dissolution n’a été engagée publiquement. Aucun responsable n’a évoqué ouvertement cette option. Nous sommes donc bien dans le registre de l’analyse et de l’hypothèse, pas dans celui de l’information établie.
Des éléments concrets à examiner
Sans verser dans l’affirmation gratuite, plusieurs faits objectifs et vérifiables sont devant nous : une affaire terroriste documentée, examinée par une juridiction spécialisée et renvoyée au 6 février ; une publication détaillée d’El Massar, page réputée proche des milieux judiciaires officiels, qui développe une narration cohérente et très accusatoire à l’égard d’Ennahdha, avec des noms, des fonctions et une architecture de responsabilités ; un usage manifeste de codes narratifs politiques (mise en scène de la date, centralité du dossier Belaïd, insistance sur la notion d’« appareil parallèle ») qui dépasse le cadre d’un simple compte rendu d’audience ; un contexte national marqué par l’absence de toute action concrète et palpable par les citoyens ; un contexte international marqué par le durcissement américain à l’égard de certaines branches des Frères musulmans, et par les analyses d’experts soulignant que ce type de décisions peut servir d’outil de pression contre les oppositions islamistes dans des régimes autoritaires.
Pris isolément, chacun de ces éléments peut avoir une explication autonome. Pris ensemble, ils dessinent une séquence politique qui mérite d’être interrogée, analysée et mise en perspective.
La question n’est donc pas d’affirmer un scénario, mais d’observer une dynamique : celle d’une construction progressive d’un récit public autour d’Ennahdha, à la croisée du judiciaire, du politique et du symbolique.
Une mécanique politique en marche
À ce stade, une chose s’impose : si une dissolution d’Ennahdha devait intervenir, le moment serait idéal pour le pouvoir. Le contexte social est tendu, la déception est palpable, l’exécutif manque de résultats concrets à mettre en avant, et l’opinion reste profondément marquée par le traumatisme des assassinats politiques. Une décision spectaculaire contre un adversaire historique constituerait, politiquement, un levier puissant de reconquête symbolique.
La séquence observée ces derniers jours ressemble à une mécanique parfaitement huilée : un dossier judiciaire sensible remis au centre du débat public, une date lourdement chargée de sens, puis une publication longue et structurée d’El Massar, qui ne se contente pas d’informer mais construit un récit, nomme, relie, suggère, accuse et, surtout, prépare les esprits.
Ce type de publication ne sert pas seulement à diffuser une information. Il sert aussi à tester, à mesurer les réactions, à sonder l’opinion, à habituer progressivement le public à une idée qui, quelques semaines plus tôt, aurait semblé impensable. C’est un mécanisme classique dans les grandes séquences politiques : on installe le récit avant d’installer la décision.
Le pouvoir a objectivement tout à gagner d’une telle issue : elle lui permettrait d’apparaître comme celui qui « tranche », qui « purge », qui « met fin » à un chapitre honni de l’histoire récente. Elle lui offrirait un récit mobilisateur à défaut de résultats économiques, sociaux ou institutionnels. Et elle s’inscrirait dans une dynamique régionale et internationale désormais assumée à l’égard de certaines branches de l’islam politique.
Reste une inconnue majeure : la réalité des intentions. Mais une certitude demeure : la séquence actuelle n’est pas neutre, elle est construite, et elle suit une logique politique identifiable. Ce qui se joue autour du 6 février dépasse largement le sort d’un dossier judiciaire. C’est un moment de bascule possible dans l’équilibre politique tunisien — et chacun, au sommet comme dans l’opinion, en a pleinement conscience.
Raouf Ben Hédi











5 commentaires
tanit
Il serait temps, non seulement de dissoudre ce maudit parti religieux politique, mais aussi arrêter tous ses responsables nationaux et régionaux, et ce n’est les preuves qui manquent.
Il faudrait aussi interdire clairement, dans la constitution, de faire référence à la religion en politique.
Tunisino
La religion est avant tout des valeurs sauf que les islamistes sont des nuls. La religion est à exploiter comme moteur de progrès, ses bonnes valeurs sont à intégrer dans les lois et la culture des citoyens comme la lutte contre les drogues, la corruption, l’irresponsabilité, et tout ce qui nuit au développement durable et au confort social. Certes toute référence à la religion dans la politique est à éviter pour s’écarter de toute sensibilité, mais combattre la culture du pays est contreproductif à tous les niveaux, surtout qu’environ 100% des tunisiens sont musulmans, ils détestent la religion toute une vie et passent aux prières juste avant de quitter la vie!
A4
La « pieuvre » n’est-elle pas déjà morte ?
LA PIEUVRE (2)
Ecrit par A4 – Tunis, le 22 Avril 2023
La pieuvre noire est archi morte
Elle ne peut plus ni geste ni mot
Elle qui se croyait toujours forte
La voilà écrasée par ses maux
La voilà raide derrière la porte
Sur le chemin de Guantanamo
Elle s’en va seule comme une orpheline
Qui n’a ni compagnon ni ami
Si aujourd’hui elle courbe l’échine
Ce n’est qu’à cause de ses infamies
C’est bien elle la cause de cette ruine
De tous ces cyclones et tsunamis
Ses dieux aussi l’ont abandonnée
Sont devenus sourds à ses prières
Ils n’ont pas voulu lui pardonner
Ses trahisons et sale caractère
Il faut dire qu’elle a tout siphonné
Avec une haine de meurtrière
Personne ne veut plus la côtoyer
Se mettre avec elle du même bord
Ils préfèrent la laisser se noyer
Sans aucun regret et sans remord
Car elle est bien morte en premier
Dans tous les cœurs sains qui battent encore
Utente Google
Enchallah men fommkomm el Rabbi !
Tunisino
Ce n’est pas nouveau, le travail de l’opinion publique se fait suivant des démarches connues, vers le bien ou vers le mal des citoyens, cela dépend de l’honnêteté des dirigeants. Tant qu’à Nakba, il a conduit le pays à un désastre, d’où sa dissolution est impérative, tout comme le RCD. Ceci est dit, le pays a toujours besoin de partis politiques pour cadrer les citoyens et former des politiciens, suivant un projet stratégique national qui couple le présent au futur et la qualité de vie aux libertés, en harmonie avec la culture du pays. Pour la Tunisie, le nombre nécessaire et suffisant de partis politiques est de trois: Droite, Centre, Gauche. C’est le paysage de 2014 qui doit normalement régner: le centre à environ 45%, la droite à environ 35%, et la gauche à environ 20%.