Parfois, pour comprendre le présent, il est utile d’aller vers le passé. Et en retournant dans ce passé, je redécouvre Léon Tolstoï (écrivain russe, 1828-1910). Et grâce à l’ancien Premier ministre français Dominique de Villepin, je découvre « La Mort d’Ivan Illitch » (1886). Un livre qui ne parle pas de mort, mais de vie.
Ivan Illitch est un citoyen ordinaire. Il a fait ce qu’on lui a appris à faire. Il a réussi à être bien vu, à être à sa place. Il aime les choses correctes, la conversation qui ne dérange pas. Il veut une existence sans aspérité, comme un dossier bien tenu, une procédure bien conduite.
Ivan Illitch n’a pas choisi une vie mauvaise. Il a choisi une vie conforme. Une vie réglée. Une vie socialement approuvée. Une vie où l’essentiel est remplacé par le convenable.
C’est le premier miroir que le livre nous tend : on peut se tromper de vie sans jamais commettre de faute visible.
La question qui finit toujours par nous rattraper
À la fin de sa vie, juste avant sa mort, Ivan Illitch ne souffre pas tant de son corps que d’une douleur plus profonde : la pensée que sa vie a peut-être été mauvaise. Qu’il s’est peut-être trompé d’orientation. Qu’il a peut-être vécu à côté de lui-même.
Tolstoï nous entraîne alors vers l’expérience la plus vertigineuse du texte : la confrontation avec la seule question qui compte et que l’on repousse toute une existence, jusqu’à ce qu’elle nous saisisse dans la chair : ai-je vraiment vécu ?
Ce texte parle à notre époque. En Tunisie comme ailleurs.
Dominique de Villepin le formule avec justesse : « Notre époque produit en masse des vies remplies, mais vides tout à la fois. Des vies remplies de tâches, d’écrans, d’urgences, de preuves à fournir. Vides de silences, de présences, de sens. Nous risquons d’habiter une vie comme il faut, au lieu d’habiter une vie vraie. »
Tolstoï révèle comment une société entière fabrique des hommes qui se protègent derrière le « normal », derrière le « réussi », derrière le « correct ». Et comment la mort arrache brutalement toutes ces protections.
Il décrit la tyrannie du regard social. Ivan Illitch s’est construit pour être approuvé, pour être dans la norme, et cette norme l’a lentement vidé de lui-même.
« On peut gagner le théâtre de la vie et perdre en même temps sa vie », note M. de Villepin.
La leçon la plus profonde de Tolstoï n’est pas morale, elle est existentielle : il ne nous parle pas de la fin, il nous apprend comment il aurait fallu vivre.
Une seule phrase compte, conclut le politicien français : « ne laissez pas votre vie devenir correcte, faites en sorte qu’elle devienne vraie ».
Quand Tolstoï cesse d’être russe et devient tunisien
C’est ici que Tolstoï cesse d’être un écrivain du XIXe siècle et qu’il devient un observateur aigu de la Tunisie du XXIe.
Ce que Tolstoï nous apprend aussi, c’est que les gens qui acceptent une vie correcte sont ceux qui dérangent le moins. Ceux qui se plient au moule traversent les régimes sans heurts. Ceux qui vivent sans singularité, sans voix propre, sans pensée libre, ne posent jamais problème.
Prenez Mourad Zeghidi, Borhen Bssaïs, Ahmed Souab, Kamel Letaïef.
Ils auraient pu choisir une carrière tranquille. Fonctionnaire discret. Parcours conforme. Vie acceptable. Ils ne seraient pas en prison aujourd’hui.
La société tunisienne et la peur de la différence
La société tunisienne rejette tout ce qui ne lui ressemble pas. Y compris au sein des familles. Elle veut des enfants normaux, moulés, conformes.
Il suffit qu’un enfant soit homosexuel pour qu’il soit rejeté. Parfois, on préfère un enfant délinquant à un enfant gay ou une enfant lesbienne.
Même logique pour les athées, rejetés par la société comme par leurs propres familles.
La norme rassure. La différence inquiète. L’excellence dérange.
Le président « normal » et la société qui lui ressemble
Kaïs Saïed est ce qu’on appelle un président « normal » — j’emprunte l’expression à François Hollande. Normal au sens où il correspond exactement à ce que la société attend : un homme qui lui ressemble. Qui ne soit pas riche. Qui ne soit pas très cultivé. Qui n’ait pas voyagé. Qui ne dérange pas dans ses conversations. Qui n’apporte pas d’éclairage extérieur. Qui ne se distingue pas.
Kaïs Saïed n’a jamais voyagé avant d’être président. Son horizon se limite à une boulangerie de Cité Ennasr, une piscine au Belvédère, une crèmerie à Lafayette et une maison de culture au centre-ville.
Il veut que tous les Tunisiens aient la même vie que lui. Il a même un jour critiqué le fait que les boulangeries proposent plusieurs types de pain, lui qui ne connaît que la baguette.
Le crime d’être différent
Mourad Zeghidi et les autres prisonniers politiques ne sont pas comme Ivan Illitch.
Ils ont choisi d’être différents. Ils ont lu. Ils ont voyagé. Ils ont découvert d’autres cultures. Ils ont voulu importer le meilleur de ces cultures. Et c’est précisément cela qui dérange la zone de confort collective — et, par extension, celle de Kaïs Saïed.
Les hommes d’affaires emprisonnés ne sont pas comme Ivan Illitch non plus. Ils ont réussi financièrement. Ils ont voyagé. Ils ont brillé. Et c’est là leur crime.
La Tunisie de Kaïs Saïed n’aime pas ce qui dépasse. Elle veut un seul moule. Une seule norme. Un seul type d’homme.
Celui qui lit trop dérange.
Celui qui parle trop bien dérange.
Celui qui réussit trop dérange.
Alors on colle des étiquettes : « Tu te crois supérieur parce que tu parles en fghançais. », « Si tu es riche, c’est que tu es corrompu. » Ou comme paraphraser un con qui a dit un jour à notre journal qui se distingue : « tu fais beaucoup de business et peu de news ». Car même faire du business dérange les gens normaux. Comme si tous les Tunisiens devaient être fonctionnaires ayant du mal à boucler leurs fins de mois.
La jalousie des « normaux »
Il y a aussi, derrière cette mécanique, un sentiment rarement assumé mais profondément actif : la jalousie sociale.
Les « gens normaux » supportent mal ceux qui se distinguent. Ceux qui lisent davantage. Ceux qui parlent mieux. Ceux qui pensent plus loin. Ceux qui réussissent plus haut. Non pas parce qu’ils font du mal, mais parce qu’ils rappellent aux autres ce qu’ils n’ont pas osé devenir.
Dans cette société, la réussite intellectuelle est vécue comme une provocation. La réussite sociale comme une offense. La singularité comme une arrogance. Alors on ne cherche pas à s’élever : on cherche à rabaisser. On ne veut pas progresser : on veut que l’autre chute.
Kaïs Saïed ne fait qu’épouser cette psychologie collective. Il a puni ceux qui se distinguaient politiquement. Il punit aujourd’hui ceux qui se distinguent intellectuellement. Et il bénéficie, pour cela, d’une forme de complicité silencieuse : celle d’une partie de la société qui ne supporte pas de voir certains briller.
Ce n’est pas seulement le pouvoir qui sanctionne les élites.
C’est une société entière qui demande, parfois, qu’on les punisse pour s’être élevées.
Il y a les normaux. Et il y a les autres.
Tolstoï décrivait au XIXe siècle une société qui fabriquait des hommes conformes et punissait ceux qui s’écartaient du modèle.
La Tunisie vit aujourd’hui exactement cela.
Ivan Illitch a payé d’avoir vécu une vie correcte.
En Tunisie, on paie aujourd’hui d’avoir voulu vivre une vie vraie.
C’est peut-être là notre plus grand drame : dans ce pays, ce ne sont plus les vies vides qui sont sanctionnées, ce sont les vies pleines.
Ivan Illitch a compris trop tard qu’il s’était trompé de vie.
En Tunisie, certains ont compris très tôt qu’il fallait vivre autrement.
Et c’est précisément pour cela qu’ils sont aujourd’hui en prison.











7 commentaires
riadh.elhafdhi
Les dictatures fomentent l’oppression, la servilité et la cruauté; mais le plus abominable et qu’elles fomentent l’idiotie.
Jean Louis Borges.
NB: la Tunisie est dirigé par des dictateurs, des Rois étrangers ou des puissance coloniales depuis l’an 1631. La bêtise, la servilité et la passivité face à la vie ont plus qu’eu le temps de s’installer dans notre « culture ».
Mhammed Ben Hassine
Mr Nizar
Vous nous noircissent d’avantage un tableau déjà suffisamment noire
Article bien tissé
Merci
A4
Majoritaires, les canards boiteux imposent leur démarche !!!
LES CANARDS
Ecrit par A4, Tunis le 30 Septembre 2013
Quand soudain tourne le vent
Les canards sauvages s’envolent
Volent en vé le chef devant
En priant le dieu Eole
D’être avec les survivants
Après cette course folle
Contre marée, contre vent
Contre mer et ses atolls
Ils ne peuvent même en bavant
L’œil rivé sur la boussole
Que traîner le fainéant
Dont les ailes sont un peu molles
Qui plane péniblement
En pitoyable guignol
Quand soudain c’est la tempête
Nuages bas, sans lumière
Sans vol plané des mouettes
Où tous les chants doivent se taire
Quand se cachent même les roussettes
En remontant l’estuaire
Tous les vers et anguillettes
Filent à l’intérieur des terres
Quand cette foule inquiète
Fuit le déluge, sa galère
Elle se bloque à la goulette
Face aux gros maquereaux qui errent
Ne pensant qu’à faire la fête
Dans le lit de la rivière
Quand sonne l’heure du voyage
Et qu’il faut tout emporter
Faire très vite tous ses bagages
Prendre ses antiquités
Préparer un attelage
De quatre bêtes bien montées
Avec rênes et cordages
Pour grande vélocité
N’oubliez pas cet adage
Qui dit en toute clarté:
« On a beau crier de rage
Frapper fort et fouetter
C’est la bête sans courage
Qui impose ses ratés ! »
Quand soudain sans crier gare
Nous vint la « révolution »
On s’est dit en vieux ringard
Elle est là la solution
Oubliant que c’est un art
Qui demande formation
Et que jamais les ignares
Ne pratiquent l’évolution
Regardons dans le miroir
Perdons vite nos illusions
Ce n’est pas avec ces tares
Qu’on franchit le Rubicon
En pataugeant dans le noir
A la vitesse des plus cons !!!
Hannibal
Normal = Banal
Un banal ne permet pas de tirer vers le haut.
tanit
Un excellent article qui met le doigt là où ça fait mal, là où la mentalité doit changer si l’on veut aller de l’avant.
En résumé, le régime est le miroir du peuple.
Meskina Tounès !
Vladimir Guez
Excellent!
Je suis sûr tout le monde sera d’accord avec vous et que ne personne ne va se reconnaître là dedans. 😉
le financier
Cela me rappelle une chronique » un jour un livre »
Comme je le dis souvent , ce ne seront pas les suedois qui se batteront pour les conditions de vie des tunisiens . Les Tunisiens meritent le pays qu ils ont et ce n est pas une question de religion ou civilisation, regardez singapour l indonesie …
Concernant vos conclusions elles sont toutes juste a l exception la soit disante que les tunisiens ont un pb avec la difference ( comme si les autres peuple du monde adorait les gays …)
Vous avez donné le reel pb dans le paragraphe suivant , le tunisien est juste jaloux de la reussite de l autre . Non pas parcequ il pourrait faire mieux , mais dzns un pays pauvre , il se doute que ce que son voisin prend en terme d argent reussite voudra dire qu il y en aura moins pour lui .
Le gateau est trop petit et le meilleur moyen ( dans leur logique ) d avoir une part c est de crever son voisin , arnaquer son voisin en lui vendant un terrain plus cher qu il vaut . Que le boulanger arnaque son client pour garder + d argent dans sa poche , de meme pour le bijoutier et l or , le vendeur de materiel de construction …
Ainsi ce genre d attitude né de la privation , du manque de perspective future alors que l etat fourni une perspective pauvre mais stable . L incertitude dans le futur cree la jalousie …car il n y aura pas de place pour tt le monde .
C est la croissance , le travail qui fera renaître la tunisie et non pas le kolkhouz ou les idee du partage de la misere