En février 2023, Kaïs Saïed visitait la Siphat et s’inquiétait de sa situation. En 2026, les chiffres publiés par l’entreprise dressent un tableau plus sombre encore : action effondrée, comptes absents depuis 2019, endettement proche de 150 millions de dinars — 18 fois son chiffre d’affaires —, effectifs en baisse continue et dettes fiscales et sociales de plusieurs dizaines de millions de dinars. Dans le même temps, la semaine dernière, des journalistes ont été condamnés à trois ans et demi de prison pour des affaires financières portant sur des montants sans commune mesure.
En février 2023, le président de la République s’était rendu à la Société des industries pharmaceutiques de Tunisie (Siphat). La scène avait marqué, notamment avec le show qu’a réalisé le gouverneur de Ben Arous de l’époque, Ezzedine Chelbi : le chef de l’État s’était dit préoccupé par la situation de l’entreprise et s’était enquis personnellement de son état. À l’époque, l’entreprise était déjà présentée comme en difficulté.
Trois ans plus tard, janvier 2026, les documents publiés par la société elle-même la semaine dernière, permettent d’en mesurer l’évolution.
La Siphat reste détenue à 67,77 % par la Pharmacie centrale de Tunisie. Environ 20 % de son capital est coté en bourse. Elle appartient donc à la fois au secteur public et au marché, avec les exigences de transparence que ce statut suppose.
Une valeur boursière divisée par plus de trois
En 2014, l’action Siphat cotait 11,3 dinars. Elle ne cote aujourd’hui que 3,45 dinars.
En une décennie, plus des deux tiers de la valeur ont disparu.
Ce sont des milliers de petits actionnaires, souvent des épargnants ordinaires, qui ont vu leur investissement s’éroder progressivement, sans qu’aucune communication financière complète ne vienne éclairer cette trajectoire.
Les derniers états financiers publiés par la Siphat remontent à l’exercice 2019.
Ils avaient été rendus publics avec retard, en octobre 2021, et faisaient apparaître un déficit de 14,472 millions de dinars.
Depuis lors, aucun bilan, aucun compte de résultat, aucun rapport de commissaire aux comptes n’a été publié. La société se limite à la diffusion d’indicateurs d’activité trimestriels, présentés comme « provisoires et non certifiés ».
Ce silence contraste avec les obligations imposées aux entreprises privées tunisiennes, y compris les plus petites : la réglementation exige la publication des états financiers dans les six mois suivant la clôture de l’exercice, sous peine de sanctions pénales pour les dirigeants.
La Siphat, société cotée et détenue majoritairement par l’État, n’a pas publié de comptes certifiés depuis six ans sans réaction aucune de la part des autorités, que ce soit la justice ou le gendarme de la bourse le CMF. Visiblement, les lois qu’on impose au secteur privé ne sont pas les mêmes qu’on impose au secteur public.
Une activité réduite à un chiffre d’affaires dérisoire
Selon les indicateurs arrêtés au 31 décembre 2025, rendus publics la semaine dernière le chiffre d’affaires annuel de la Siphat atteint 8,147 millions de dinars.
La société n’a réalisé aucune activité à l’export au quatrième trimestre 2025, ni en production ni en vente.
Pour une entreprise pharmaceutique industrielle, opérant dans un secteur réputé parmi les plus rentables au monde, et même en Tunisie, ces niveaux d’activité interpellent.
Ce qui interpelle le plus, c’est le niveau d’endettement, nettement supérieur au chiffre d’affaires.
Endettement phénoménal
Ainsi, on lit que l’endettement de la Siphat atteint 149,8 millions de dinars à fin 2025, soit plus de 18 fois son chiffre d’affaires annuel (8,147 millions de dinars).
Parmi ces dettes figurent 55,9 millions de dinars dus au fisc et aux caisses sociales. Dans le détail, l’endettement est ventilé comme suit :
39,8 millions de dinars dus aux caisses sociales (CNAM et CNRPS),
16,1 millions de dinars dus à l’administration fiscale,
Près de 58,8 millions de dinars de passif courant (fournisseurs et concours bancaires),
Plusieurs crédits anciens toujours en cours.
L’endettement global dépasse donc très largement le chiffre d’affaires annuel déclaré par la société.
Une entreprise qui réduit ses effectifs
Les mêmes documents indiquent que la Siphat comptait 379 agents permanents à fin 2025, contre 425 un an plus tôt, soit une baisse de 11 % en douze mois.
En 2019, l’entreprise employait encore 548 salariés. En six ans, ses effectifs ont donc reculé de 30,8 %.
Cette évolution intervient alors même que les autorités affirment faire de l’emploi une priorité nationale.
On a carrément modifié le code du travail en 2025 pour encourager l’embauche. Sauf que voilà, dans les faits et sur le terrain, on constate que les entreprises publiques sont en train de débaucher, soit l’exact contraire des affirmations propagandistes du régime.
Une situation qui tranche avec le contexte judiciaire récent
Ces éléments apparaissent dans un contexte particulier.
La semaine dernière, les journalistes Borhen Bssaïs et Mourad Zeghidi ont été condamnés à trois ans et demi de prison pour des affaires liées à des soupçons financiers et fiscaux. Plusieurs hommes d’affaires sont aujourd’hui poursuivis ou incarcérés pour des dossiers portant sur des montants parfois très inférieurs à ceux évoqués dans les indicateurs de la Siphat.
Dans le même temps, une entreprise publique accumule des dettes fiscales et sociales représentant plusieurs fois son chiffre d’affaires annuel, ne publie plus ses comptes depuis 2019 et poursuit pourtant son activité sans qu’aucune clarification publique ne soit apportée.
L’avenir de la Siphat, un contraste de plus en plus difficile à justifier
Kaïs Saïed a exprimé à plusieurs reprises son refus catégorique de toute privatisation des entreprises publiques. La Siphat s’inscrit pleinement dans ce choix politique, maintenue dans le giron de l’État malgré une situation financière et opérationnelle de plus en plus dégradée.
Pourtant, dans le même secteur pharmaceutique, plusieurs entreprises privées tunisiennes affichent des performances solides, investissent et dégagent des bénéfices confortables.
Unimed, par exemple, continue de publier d’excellents résultats financiers (et dans les délais), alors même que son dirigeant est incarcéré dans le cadre d’un dossier judiciaire portant sur des soupçons de malversations financières. L’entreprise, elle, reste rentable, structurée et transparente dans sa communication financière.
La comparaison est d’autant plus saisissante que, d’un côté, une entreprise publique endettée à hauteur de près de 150 millions de dinars, sans états financiers publiés depuis 2019, continue d’opérer sans clarification officielle sur son avenir.
De l’autre, des entreprises privées soumises à des obligations strictes de transparence, à la pression du marché et parfois à des poursuites judiciaires visant leurs dirigeants, continuent de fonctionner, d’investir et de créer de la valeur.
Trois ans après la visite présidentielle à la Siphat, les chiffres disponibles décrivent une entreprise plus endettée, plus affaiblie, plus opaque qu’alors.
Et ils posent une question qui dépasse largement le cas de cette seule société : quelles règles s’appliquent réellement aux entreprises publiques en Tunisie, jusqu’où l’État peut-il continuer à différer un débat devenu inévitable sur leur avenir et jusqu’à quand Kaïs Saïed va-t-il refuser la privatisation d’entreprises qui coûtent beaucoup plus au contribuable que ce qu’elles lui rapportent ?
Maya Bouallégui











Commentaire
Abdallah Jaouabi
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