Que fera la Tunisie des Daechiens de retour au pays ?
La question ressurgit par intermittence, éclipsée par d’autres urgences, avant de revenir en boomerang le jour où il ne sera plus possible de l’éluder.
Le retour de Tunisiens ayant combattu aux côtés de Daech dans les anciens bastions de l’organisation terroriste est désormais une perspective concrète. Le sujet est évoqué depuis des années comme une menace diffuse, sans qu’aucune stratégie claire n’ait jamais été formulée pour y faire face.
Le président de l’Observatoire tunisien des droits de l’Homme avance le chiffre de 6500 combattants tunisiens parmi les 24.000 détenus dans les camps et prisons de Daech. Cette estimation, largement relayée, repose sur des données anciennes datant de 2016-2017 et reste aujourd’hui difficile à vérifier. Si plusieurs milliers de Tunisiens ont effectivement rejoint les rangs jihadistes depuis 2011, leur nombre actuel serait plutôt de quelques centaines, selon des évaluations plus récentes.
Mais au-delà des chiffres, un constat s’impose : face à leur retour, l’État paraît totalement désarmé. Aucun discours officiel sur la déradicalisation, aucune vision sur leur intégration, aucun cadre clair sur leur prise en charge judiciaire. Le terrorisme n’appartient pas encore au passé tunisien. Il y a quelques semaines à peine, le pays a été frappé par un attentat qui a coûté la vie au martyr des forces de l’ordre, Marouane Kadri.
Alors que le pays traverse crises politiques, recompositions du pouvoir et changements institutionnels successifs, ce dossier a été relégué au second plan. Femmes, enfants, ex-combattants restent dans l’angle mort des politiques publiques, suspendus à un vide institutionnel préoccupant. À court terme, ils devront pourtant cohabiter avec une société tunisienne déjà fragilisée, traversée par de profondes lignes de fracture. Quelle place leur sera accordée ? Comment éviter que leur retour ne ravive des tensions déjà à fleur de peau ?
Une autre population « dont on ne sait que faire »
Ce malaise ne concerne pas uniquement les jihadistes de retour. La Tunisie peine tout autant à gérer une autre présence jugée « indésirable » : celle des migrants subsahariens.
Visibles dans l’espace public, concurrençant parfois les plus pauvres parmi les Tunisiens, relégués dans des campements de fortune en attendant un hypothétique passage vers l’Europe, ces migrants se retrouvent piégés entre des frontières qu’ils franchissent et d’autres que la Tunisie est chargée de surveiller. Faute de politique claire, ils demeurent bloqués dans un pays qui ne sait ni les intégrer ni les protéger.
Au lieu d’un débat sérieux sur leur situation, ils deviennent les cibles faciles de la stigmatisation, du racisme assumé et du déni de leurs droits humains les plus élémentaires.
Le discours officiel, les présentant comme une « menace démographique », ne fait qu’aggraver la situation. Il ouvre la voie aux pires dérives et banalise des propos qui auraient, il y a peu encore, suscité un rejet unanime.
Ainsi, une chroniqueuse connue, reconvertie en commentatrice politique improvisée, a récemment suggéré d’empêcher les femmes migrantes de procréer, allant jusqu’à évoquer une contraception imposée. Une sortie d’une violence sidérante, désormais discutée sur un plateau de télévision.
Comment en est-on arrivé à ce point, où des idées autrefois reléguées aux marges deviennent matière à débat public ?
Mais, l’indignation initiale s’est vite évaporée, laissant place à un retour à la normale où les discours racistes ont continué à s’exprimer sans réel coût.
En effet, ni la chaîne, ni l’auteure de ces propos n’ont estimé nécessaire de présenter des excuses. Certains se sont même empressés de justifier l’injustifiable, arguant qu’elle n’avait fait qu’exprimer ce que beaucoup pensent en silence.
Pendant que ces dérapages sont relégués à l’oubli, d’autres continuent de croupir en prison pour avoir eu l’audace de réfléchir à une politique migratoire cohérente.
Minneapolis, ou l’indignation à distance
Dans le même temps, une partie de l’opinion tunisienne s’est vivement émue des événements survenus à Minneapolis, aux États-Unis.
La mort d’Alex Pretti, infirmier de 37 ans, nouvelle victime des agents fédéraux de l’immigration, a déclenché une vague de colère et des manifestations massives, malgré un froid glacial. Des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue pour dénoncer ce qu’elles décrivent comme une « police d’État » et la brutalité infligée à des migrants perçus comme des « voisins ».
Face à ce spectacle, de nombreux Tunisiens ont salué ce qu’ils ont vu comme « un coup de projecteur cruel sur les contradictions des démocraties occidentales, souvent érigées en modèles de respect des droits humains ». Mais cette admiration reste confortable et lointaine. Car une question demeure : « Que se passerait-il si, en Tunisie, une manifestation pacifique réclamant le respect des droits des migrants subsahariens voyait le jour ? », s’interroge avec justesse l’activiste Mehrez Belhassen.
Dans ce cas de figure, il ne faudrait pas s’étonner de la violence des réactions, des accusations immédiates de trahison et de complot, ainsi que du déchaînement médiatique. A la hauteur de la peur que suscite “l’autre” dans notre pays. Oui car, si beaucoup se réjouissent de voir l’Amérique « tomber le masque », ils ne le font pas par attachement à la justice, mais pour se rassurer moralement.
Une hypocrisie bien installée
Au fond, ce n’est pas la sécurité qui est invoquée, mais le droit de haïr sans avoir à se justifier. La liberté fascine tant qu’elle s’exerce ailleurs.
Cette hypocrisie sélective face à « l’autre » met à nu une réalité dérangeante : la manière dont une société décide, sans scrupule, qui mérite droits, dignité et protection, et qui peut en être privé sans état d’âme. Elle révèle aussi son incapacité à anticiper les dossiers les plus sensibles et sa propension à transformer chaque impensé politique en source de tensions supplémentaires…










