La Tunisie examine un mécanisme de conversion de ses dettes en investissements directs dans des projets de développement. Une initiative séduisante sur le papier, mais pour l’économiste Aram Belhadj, docteur en sciences économiques et enseignant-chercheur à l’Université de Carthage, l’opacité des modalités pourrait limiter ses retombées réelles sur l’économie tunisienne. Dans un statut publié sur Facebook le mercredi 28 janvier 2026, l’universitaire a livré son analyse critique du récent conseil ministériel restreint (CMR) consacré à ce programme.
Une idée jugée positive sur le principe
Dans son analyse, Aram Belhadj commence par rappeler que la conversion de dettes en investissements constitue, en théorie, un mécanisme positif, en particulier pour un pays débiteur comme la Tunisie. Cette approche est généralement présentée comme un outil permettant d’alléger la pression du service de la dette tout en orientant les ressources vers des projets productifs susceptibles de soutenir la croissance et le développement.
Toutefois, l’économiste insiste sur le fait que la pertinence de ce mécanisme dépend entièrement de ses conditions de mise en œuvre. Selon lui, lorsque ces conditions ne sont pas clairement définies et communiquées, l’opération peut perdre son sens économique et budgétaire.
Des zones d’ombre sur la nature financière de l’opération
Le premier point de vigilance soulevé par Aram Belhadj concerne la nature exacte des montants concernés par la conversion. L’économiste s’interroge notamment sur le périmètre financier de l’opération : s’agit-il de montants relevant du service de la dette, c’est-à-dire des échéances à court ou moyen terme, ou bien de l’encours global de la dette ?
Cette distinction est, selon lui, fondamentale pour évaluer l’impact réel du programme sur les finances publiques. En l’absence de précisions à ce sujet, il devient difficile d’apprécier si la conversion annoncée permettra effectivement de soulager la trésorerie de l’État ou si elle ne concerne qu’une partie marginale de l’endettement.
Quelle forme pour la conversion des dettes ?
L’économiste pointe également l’opacité entourant la formule retenue pour la transformation des dettes en investissements. Plusieurs options sont théoriquement possibles : conversion sous forme de dons, participation au capital de projets ou d’entreprises, ou encore mécanismes hybrides associant financement et prise de participation.
Or, l’absence d’informations sur la formule choisie empêche, selon Aram Belhadj, d’évaluer pleinement la portée économique de l’opération. L’économiste ne met pas ici en avant la question de la participation au capital, mais s’interroge surtout sur l’orientation sectorielle des montants convertis : seront-ils dirigés vers des secteurs stratégiques à fort potentiel, ou vers des activités non stratégiques à faible rentabilité, ce qui en réduirait fortement l’impact économique ?
Le choix des secteurs et la question de la rentabilité
Aram Belhadj insiste sur l’importance de diriger les ressources vers des secteurs stratégiques à fort potentiel économique et social.
À l’inverse, avertit-il, une affectation des montants convertis à des secteurs non stratégiques ou à faible rentabilité réduirait considérablement l’impact du mécanisme, en limitant ses retombées sur la croissance, l’emploi et la création de valeur à moyen et long termes.
L’enjeu central de la gouvernance
Au-delà des aspects financiers et sectoriels, l’économiste met l’accent sur l’absence, à ce stade, de critères clairs de gouvernance. Il évoque explicitement la nécessité de mécanismes transparents, de dispositifs de suivi rigoureux et d’une communication régulière autour de ces opérations.
Sans ces garanties, estime-t-il, la conversion des dettes en investissements pourrait perdre toute crédibilité. Dans son statut, Aram Belhadj va jusqu’à qualifier une telle situation de « défaut de paiement non déclaré », si l’opération devait se limiter à un réaménagement opaque des engagements financiers de l’État sans réelle création de valeur économique.
Les éléments avancés par l’exécutif
Dans son communiqué publié le mardi 27 janvier 2026, la présidence du gouvernement a indiqué que le conseil ministériel restreint a été consacré à l’examen du programme de conversion des dettes tunisiennes en investissements dans des projets de développement jugés prioritaires.
Selon l’exécutif, cette approche vise un double objectif : alléger le poids du service de la dette extérieure et mobiliser des financements orientés vers des projets à impact économique, social et environnemental, tout en respectant les choix nationaux de développement et les orientations du président de la République, Kaïs Saïed. Les secteurs évoqués concernent notamment l’emploi, la santé, l’agriculture, les infrastructures, les énergies renouvelables et la sécurité hydrique et alimentaire.
Ce conseil a, en conclusion, recommandé de poursuivre les discussions avec les partenaires internationaux afin de concrétiser ces projets dans le cadre du mécanisme de conversion des dettes, dans l’objectif de soutenir la croissance économique, de créer des emplois et de promouvoir un développement équitable et inclusif.
Une mise en garde adressée aux décideurs
À travers cette prise de position, l’enseignant-chercheur ne rejette pas le principe de la conversion des dettes, mais appelle à un cadrage rigoureux et à une transparence accrue. Son analyse s’inscrit dans un contexte où la Tunisie cherche des solutions alternatives pour gérer un endettement élevé, tout en préservant sa souveraineté économique et sa crédibilité financière auprès de ses partenaires internationaux.

I.N.










