Il y a des drames qui relèvent de l’absurde. Et puis il y a ceux qui relèvent de la négligence. La différence est importante, presque philosophique. L’absurde suppose l’imprévisible, l’inévitable, une forme de chaos du monde. La négligence, elle, a des causes, des responsables, des enchaînements parfaitement humains. Elle aurait pu être évitée. Elle aurait dû l’être.
La mort de cet élève de dix ans à Teboursouk n’a rien d’absurde. Elle est d’une logique tragique. Un mur vétuste, relevant d’une administration publique, s’effondre sur un enfant qui se rend à l’école. Ce n’est pas une fatalité, ce n’est pas un coup du sort. C’est la conséquence mécanique d’années de laisser-aller, de reports, de dossiers qu’on ne traite pas, de risques qu’on banalise jusqu’au jour où ils tuent.
Un mur ne tombe pas par surprise. Un mur se fissure, penche, se fragilise, alerte visuellement bien avant de céder. Lorsqu’il finit par s’écrouler, ce n’est pas un événement soudain, c’est l’aboutissement d’une longue chaîne d’indifférence. Et cette chaîne, tout le monde la connaît.
Il y a un an à peine, ailleurs dans le pays, d’autres enfants mouraient déjà écrasés par le mur de leur école. Les mêmes commentaires, les mêmes promesses d’enquête, les mêmes visites officielles au pas de course, les mêmes déclarations sur la sécurité des établissements publics. Puis le temps a fait son œuvre. Il a recouvert l’indignation d’une fine couche d’oubli. Jusqu’au prochain mur.
Mourir sans responsable
Ce qui frappe, dans ce drame, ce n’est même plus l’effondrement matériel. C’est l’effondrement du réflexe de responsabilité. À peine l’enfant décédé, un responsable régional s’est empressé de préciser que le mur ne relevait pas de son département. Sous-texte à peine voilé : cette fois, ce n’est pas “notre” mur. Comme si la tragédie devenait plus acceptable lorsqu’elle relève d’un autre guichet.
On aurait presque cru entendre un soupir de soulagement bureaucratique : la mort est terrible, certes, mais on a évité le pire.
Voilà où nous en sommes. La priorité n’est plus d’empêcher les drames, mais de ne pas en porter la signature.
Cette fragmentation de la responsabilité est le symptôme d’un État qui ne pense plus en termes de protection, mais en termes de dédouanement. Un État qui ne prévient rien, n’anticipe rien, ne répare rien. Un État qui intervient après coup, dans la mise en scène de la réaction, jamais dans la culture de la prévention.
Arriver après la catastrophe, promettre des sanctions, annoncer des commissions, cela nourrit le récit d’un pouvoir “présent”. Présent après le drame, précisément là où sa présence en amont aurait rendu ce drame inutile.
Un État sans boussole
Mais au fond, le problème va au-delà du réflexe de dédouanement. Ce qui transparaît, c’est un État qui fonctionne sans boussole, presque sans cerveau collectif. Non pas un État stratège qui hiérarchise mal ses priorités, mais un État qui ne pense plus en système.
L’entretien des infrastructures, la cartographie des risques, la prévention élémentaire — tout cela suppose des autorités capables d’anticiper, de planifier, de suivre. Or ce que révèlent ces drames à répétition, c’est l’inverse. Une gestion au jour le jour, fragmentée, réactive, où l’urgence permanente sert d’alibi à l’absence de vision. On ne gouverne plus, on colmate ; on ne prévoit plus, on improvise. Et l’improvisation, en matière de sécurité publique, finit toujours par se payer au prix fort.
Cette déliquescence n’a rien d’abstrait. Un État aléatoire transforme la sécurité des citoyens en loterie — avec, de temps à autre, un drame pour rappeler que ce dysfonctionnement n’est pas théorique.
La tragédie devient outil de communication
À cela s’ajoute un phénomène plus troublant encore : la manière dont certaines sphères médiatiques propagandistes récupèrent ces tragédies. On ne parle plus d’un enfant mort par négligence structurelle, mais d’un moment d’unité nationale, de solidarité, de compassion officielle. On déplace subtilement le centre de gravité de la responsabilité vers l’émotion, de la faute vers la consolation.
Et dans ce glissement, la question essentielle, « pourquoi cela continue-t-il d’arriver ? », disparaît.
Plus dérangeant encore est ce rituel où les victimes ou leurs proches se retrouvent, exposés ou sous pression, à remercier les autorités pour leur présence ou leur soutien. Comme si l’attention post-drame effaçait la responsabilité pré-drame. Comme si l’empathie institutionnelle devenait une monnaie qui solde les manquements.
L’idée ici n’est pas de juger des parents en état de choc, mais de comprendre un système qui transforme la colère légitime en gratitude attendue.
Dans un tel climat, la tragédie cesse d’être un signal d’alarme. Elle devient un épisode. Elle s’intègre dans un cycle : drame, émotion, communication, oubli. Puis répétition.
Le vrai danger n’est pas seulement dans les murs qui menacent de tomber. Il est dans l’habituation collective. Dans cette normalisation insidieuse du risque public. Dans cette idée que mourir par négligence fait désormais partie du paysage. Dans l’intériorisation progressive de la résignation, où la contestation s’efface au profit de l’acceptation, où la dénonciation des responsabilités cède la place à la loyauté réflexe envers le pouvoir. Comme si demander des comptes relevait de l’excès, et remercier relevait du devoir.
La décrépitude du quotidien
Un pays ne se décrépit pas seulement par l’économie ou la politique. Il se décrépit lorsque l’entretien du quotidien cesse d’être une priorité. Quand réparer un mur devient secondaire. Quand la sécurité devient une ligne budgétaire qu’on reporte. Quand la vie ordinaire perd de sa valeur concrète.
La décrépitude n’est pas spectaculaire. Elle est lente. Elle s’installe dans les détails, dans les infrastructures, dans les trottoirs fissurés, dans les bâtiments qu’on regarde pencher en se disant « ça tiendra bien encore un peu ». Jusqu’au jour où cela ne tient plus.
Alors non, ce n’est pas l’absurde. L’absurde serait une consolation intellectuelle. Cela permettrait de dire que personne n’y pouvait rien. Or tout le monde sait que ce n’est pas vrai.
Ce mur raconte quelque chose de très simple. Un État qui ne protège plus finit par exposer. Et un pouvoir qui refuse la remise en question finit par transformer chaque drame en simple incident de parcours.
Le plus inquiétant n’est pas que les murs tombent. C’est qu’ils continueront de tomber tant que leur chute ne coûtera politiquement rien à ceux qui auraient dû les réparer.
Des murs qui tombent, un État qui s’effrite
Pour finir, réduire ces drames à une simple question de murs fissurés serait encore minimiser le problème. Car ces effondrements matériels sont surtout les symptômes visibles d’un effondrement plus large. Ce qui se délite, ce n’est pas seulement les briques rouges, c’est la cohérence de l’action publique, la continuité de l’État, la notion même de service rendu au citoyen. Un mur qui tombe n’est que la manifestation physique d’institutions qui se relâchent et de contrôles qui ne se font plus.
À force de fonctionner dans l’urgence et dans la réaction tardive, l’État finit par perdre sa fonction préventive — qui est pourtant sa justification la plus fondamentale. Un État qui n’assure plus l’entretien du réel finit par gouverner dans le virtuel : discours, symboles, annonces. Mais la réalité, elle, reste physique. Les murs obéissent à la gravité, pas aux éléments de langage. Et lorsque le réel rattrape la rhétorique, l’édification et la construction tombent en ruines.
Quand un pays en arrive là, la question n’est plus, comment un mur a pu tuer un enfant ? La question devient, combien d’autres murs attendent leur tour ?











3 commentaires
Rationnel
Pourquoi ce catastrophisme ? Un mur qui s’écroule ne signifie pas que l’État s’effrite. Ces murs tombés étaient inutiles. On peut d’ailleurs s’interroger sur l’origine de cette tradition consistant à ériger des remparts massifs autour des écoles : pourquoi privilégier des murs opaques plutôt que de simples clôtures ?
L’État tunisien demeure relativement solide, contrairement à la majorité des pays arabes (Irak, Syrie, Somalie, Soudan, Libye, Yémen) ou certains États africains proches comme le Mali, le Burkina Faso ou le Niger. La Tunisie est jusqu’ici épargnée par cette « guerre non déclarée » qui a fait des centaines de milliers de victimes, opposant le bloc islamiste (Arabie Saoudite, Qatar, Pakistan, Somalie, armée soudanaise) au bloc pro-israélien (Israël, Émirats arabes unis, RSF au Soudan, Éthiopie, Somaliland).
L’économie reste stable et le pays possède un potentiel extraordinaire. En réalité, ce sont les murs faisant obstacle au progrès qui commencent à céder, tandis que les défenseurs de l’ancien ordre perdent peu à peu leur influence et leur mainmise sur l’économie. Le futur du pays est brillant comme le soeil qui sera la source du progres.
Hannibal
Il faut que l’État arrête de foncer sur des murs parce qu’à force, ils tombent.
l’État considère ces murs comme traîtres, non conformes au mandat donné par le peuple tunisien le 17/12/2025 et il leur annonce l’heure de la reddition des comptes. Il va même construire un Mornaguia-2, une prison de haute sécurité pour les murs.
Gg
Et la même cause matérielle : pas de ferraillages dans les murs, pas drainage des eaux de ruissellement.
Ceci + cela= mur qui s’effondre.
Mais voyez bien la cause: n’importe quel maçon un tant soit peu formé vous dira que ce mur ne pouvait que tomber un jour où l’autre.
Mêmes cause pour les murs de l’école qui s’etaient effondrés, mêmes effets. On appelle cela de je-m’en-foutisme!