Par Mehdi Taje*
De la survie à l’opportunité dans un monde fragmenté
La fin d’un monde confortable : quand la géopolitique entre brutalement dans le compte de résultat
Durant des décennies, les chefs d’entreprise ont pu considérer la géopolitique comme un bruit lointain, relevant des chancelleries, des diplomates ou des analystes de télévision. Ce temps est définitivement révolu. Nous changeons de monde et aucun retour en arrière n’est possible. Les entreprises tunisiennes ne sont pas à l’abri dans une bulle les protégeant des fortes turbulences internationales et régionales. Le Maghreb risque d’être sévèrement transformé et nul doute que la Tunisie sera impactée.
Nous sommes entrés dans un monde où les décisions politiques détruisent ou créent de la valeur économique à une vitesse supérieure à celle des marchés. Tarifs douaniers, sanctions, guerres hybrides, contrôles technologiques, fragmentation du commerce mondial, mega chocs, polycrises, conflits armés, tensions géoéconomiques : ce qui était exceptionnel est devenu structurel.
Le rapport « Building Geopolitical Muscle »[1] du World Economic Forum (12 janvier 2026), fondé sur plus de 55 entretiens de dirigeants mondiaux, est sans ambiguïté :
« La géopolitique conditionne désormais l’investissement, l’accès aux marchés, la continuité des chaînes de valeur et même l’innovation ».
Pour les entreprises tunisiennes, cette réalité est encore plus brutale :
- Elles sont petites, ouvertes et dépendantes de l’extérieur ;
- Elles n’ont aucun pouvoir de fixation des règles ;
- Mais elles sont directement exposées à toutes les décisions prises ailleurs.
La vraie question n’est plus « faut-il faire de la géopolitique ? » La question est : combien cela coûte de ne pas en faire.
Ignorer la géopolitique : une illusion de rationalité, un risque stratégique majeur
De nombreux dirigeants pensent encore : « Nous faisons du business, pas de la politique ». Ils se focalisent sur le local en ignorant les transformations mondiales et régionales, se pensant à l’abri.
Il s’agit d’une erreur conceptuelle majeure.
En effet, aujourd’hui :
- Un tarif douanier peut effacer une marge annuelle ;
- Une décision réglementaire peut rendre un marché inaccessible ;
- Une crise géopolitique peut rompre une chaîne logistique du jour au lendemain ;
- Un repositionnement stratégique des grandes puissances peut marginaliser un pays entier et reconfigurer une région selon de nouvelles lignes de force. Notre voisinage stratégique va être bousculé et obéir à de nouvelles dynamiques et règles : une nouvelle grammaire géopolitique et géoéconomique va émerger.
Le rapport du WEF souligne un point clé :
Les entreprises qui subissent le plus les chocs géopolitiques sont celles qui les traitent uniquement comme des « risques » et non comme des variables stratégiques intégrées à la décision.
Autrement dit : l’entreprise qui ne pense pas géopolitiquement ne « reste pas neutre », elle devient vulnérable et exposée.
Le concept clé : le « muscle géopolitique » de l’entreprise
Le World Economic Forum développe une notion centrale : le muscle géopolitique.
Ce n’est ni :
- Un rapport académique ;
- Ni une veille d’actualité ;
- Ni une note ponctuelle en cas de crise.
C’est la capacité organisationnelle à transformer un choc géopolitique en décision business rapide et chiffrée.
Selon le rapport, les entreprises les plus performantes ne demandent plus : « Que se passe-t-il dans le monde ? ».
Elles demandent :
- « Quel est l’impact sur nos coûts, nos marchés, nos investissements ? » ;
- « Quand agir, comment et en fonction de quel arbitrage ? ».
La géopolitique devient un outil de pilotage stratégique.
Ce que gagne concrètement un chef d’entreprise tunisien
1. Export et industrie : passer de sous-traitant exposé à fournisseur stratégique
A titre illustratif et compte tenu de notre forte dépendance à l’égard du marché européen, sans analyse géopolitique, l’entreprise tunisienne :
- Subit les décisions européennes ;
- Perd des marchés du jour au lendemain ;
- Se retrouve en concurrence par les prix avec des pays plus subventionnés et compétitifs.
Avec une analyse géopolitique intégrée, l’entreprise tunisienne est en mesure d’anticiper :
- Les politiques européennes de nearshoring ;
- Le risque que l’Europe avec l’arrivée des extrêmes droites et la montée des nationalismes, pratique la même politique que les Etats-Unis de Trump en rapatriant ses industries critiques et sensibles, y compris de son voisinage sud ;
- Les secteurs stratégiques relocalisés (automobile, câblage, composants, mécanique) ;
- Les critères politiques derrière les appels d’offres.
Gain concret pour le chef d’entreprise tunisien :
- Sécurisation de contrats à long terme ;
- Montée en gamme ;
- Réduction du risque commercial qui est anticipé.
Ceux qui anticipent les mouvements géopolitiques deviennent des partenaires. Ceux qui ne les voient pas restent des fournisseurs remplaçables.
2. Agro-industrie et huile d’olive : transformer une contrainte en prime stratégique
Une erreur fréquente est relevée : percevoir l’export uniquement comme une question de qualité et de prix.
Pourtant, une réalité géopolitique s’impose : l’agroalimentaire est devenu :
- Un enjeu de sécurité alimentaire ;
- Un sujet réglementaire hautement politisé ;
- Un instrument de diplomatie économique.
Ainsi, à titre illustratif, une entreprise tunisienne qui intègrerait ces paramètres pourrait :
- Anticiper les normes environnementales et autres européennes ;
- Se positionner sur des marchés premium ;
- Valoriser la dimension stratégique méditerranéenne.
Gain concret pour le chef d’entreprise tunisien :
- Meilleure valorisation des produits ;
- Accès à des marchés moins volatils ;
- Réduction du risque réglementaire.
3. Logistique et services : quand la fiabilité devient un avantage concurrentiel
Une idée centrale doit être gardé à l’esprit : dans un monde instable et imprévisible, la continuité vaut plus que le prix.
Le rapport du WEF montre que certaines entreprises gagnent des parts de marché uniquement parce qu’elles ont démontré leur capacité à opérer en environnement hostile.
Pour un acteur tunisien :
- Anticiper les risques maritimes ;
- Adapter ses routes et assurances ;
- Informer proactivement ses clients, etc.
Gain concret pour le chef d’entreprise tunisien :
- Fidélisation des clients internationaux ;
- Renforcement de la réputation ;
- Justification de marges supérieures.
4. Finance et investissement : réduire le coût du capital
Les marchés financiers intègrent désormais le risque géopolitique dans leurs décisions.
Une entreprise capable de démontrer :
- Qu’elle comprend son environnement géopolitique et la marche accélérée du monde ;
- Qu’elle anticipe les chocs et les ruptures ;
- Qu’elle adapte ses investissements,
Gagne en crédibilité,réduit son coût du capital et attire des partenaires plus solides.
Ce que le dirigeant tunisien perd s’il ne change rien
En étant schématique mais clair : un chef d’entreprise qui ignore la géopolitique perd :
- De la visibilité stratégique ;
- De la résilience opérationnelle ;
- Il subit les chocs et gère dans l’urgence en prenant souvent de mauvaises décisions et donc perd de l’argent ou remet en cause la rentabilité et la pérennité de son entreprise ;
- De la compétitivité par rapport aux concurrents ;
- Des opportunités de marché que d’autres saisiront ;
- De la crédibilité auprès des partenaires internationaux, etc.
En résumé, le chef d’entreprise confond :
- Stabilité passée et stabilité future ;
- Rationalité économique et aveuglement stratégique.
La géopolitique n’est plus un luxe intellectuel
Le rapport du World Economic Forum est formel :
Les entreprises qui survivront et prospéreront sont celles qui auront transformé la géopolitique en capacité opérationnelle.
Pour l’entreprise tunisienne, la géopolitique n’est pas une contrainte supplémentaire. C’est un levier de différenciation dans un monde où la naïveté stratégique coûte cher.
Dans le monde qui vient, la compétitivité ne se jouera pas seulement sur le prix mais sur la compréhension des rapports de force et des bouleversements géopolitiques et géoéconomiques mondiaux et régionaux qui vont bouleverser les règles du jeu.
BIO EXPRESS
Mehdi Taje – Directeur de Global Prospect Intelligence, Senior expert en analyse géopolitique et en méthodologies de la prospective et de l’anticipation
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.
[1] Consultable au lien suivant : https://www.weforum.org/publications/building-geopolitical-muscle-how-companies-turn-insights-into-strategic-advantage/










