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Un État qui moralise faute de gouverner

Par Nizar Bahloul

Il y a des communiqués qui renseignent, d’autres qui alertent, et puis il y a ceux qui trahissent et provoquent les moqueries. Celui publié le 30 janvier 2026 par le ministère du Commerce, mettant en garde contre l’utilisation et la distribution de café de contrebande, appartient clairement à cette dernière catégorie. Il ne dit pas seulement quelque chose sur le café. Il dit surtout beaucoup sur l’état de l’action publique en Tunisie.

Le ministère appelle les consommateurs, et plus particulièrement les propriétaires de cafés, à cesser d’acheter du café issu des circuits informels, au motif que ce produit serait potentiellement dangereux pour la santé.

L’argument est pour le moins léger. Le ministère de la Santé n’a, à ce jour, émis aucune alerte sanitaire publique sur le sujet. Aucun chiffre n’est avancé. Aucun lot précis n’est identifié. Aucun indicateur ne vient étayer l’accusation. On met en garde, sans démontrer. On alerte, sans documenter.

À qui revient la responsabilité ?

La question centrale est pourtant simple. Si le café de contrebande occupe une place aussi importante sur le marché tunisien, est-ce la faute du consommateur ou celle de l’État ? Est-ce le cafetier qui doit être tenu pour responsable, ou l’administration qui n’a pas su contrôler ses frontières, surveiller ses circuits et organiser un marché fonctionnel ?

Dans un contexte de cherté généralisée, le consommateur tunisien n’est pas dans une posture idéologique. Il est dans une logique de survie économique. Quand le café issu des circuits officiels est vendu à un prix élevé, parfois proche du double de celui du café informel, et que sa qualité est jugée inférieure par de nombreux professionnels, le choix du consommateur n’est ni militant ni frauduleux. Il est rationnel. On ne peut pas reprocher à une population sous pression économique de chercher le produit le moins cher, surtout lorsqu’il est perçu comme meilleur.

Au lieu de régler le problème à la source, en baissant les prix et en améliorant l’offre officielle, le ministère choisit la solution la plus simple : faire la leçon au consommateur et le culpabiliser. Une manière commode d’éviter toute remise en cause de son propre échec.

Un monopole d’État hors du temps

Il faut rappeler une réalité fondamentale : le café basique est importé sous monopole public. Ce choix, hérité d’une autre époque, produit mécaniquement pénurie, rigidité et marché parallèle. Dans n’importe quelle économie moderne, la libéralisation encadrée d’un tel produit aurait permis de faire baisser les prix, d’améliorer la qualité et d’assécher naturellement les circuits informels.

Au lieu de cela, l’État conserve un monopole inefficace, impose un produit cher, puis exige des citoyens qu’ils le respectent au nom d’une légalité qu’il n’est plus capable de rendre acceptable. C’est une logique inversée : on ne rend pas le marché attractif, on demande au consommateur d’être discipliné.

Quand la police remplace l’administration

L’autre dérive est tout aussi préoccupante. Sur instructions politiques, police et garde nationale sont appelées à lutter contre la spéculation, à contrôler des stocks, à interpréter des situations commerciales complexes. Ce n’est pas leur mission. Ce n’est pas leur compétence. Et surtout, ce n’est pas leur responsabilité.

Les forces de l’ordre ont déjà des priorités autrement plus lourdes : lutte contre le terrorisme, contre les réseaux de drogue, contre la délinquance, contre l’émigration clandestine. Les mobiliser sur des produits alimentaires, c’est reconnaître implicitement l’échec du ministère du Commerce à faire son travail. C’est aussi disperser des ressources sécuritaires déjà fortement sollicitées, au risque de les détourner de leurs véritables missions.

Ce communiqué sur le café n’est donc pas un accident isolé. Il s’inscrit dans une méthode devenue presque systématique : lorsque le ministère est incapable de réguler un marché, il ne corrige pas ses propres défaillances. Il change de registre. Il passe de la régulation à la répression, de l’économie à l’injonction, et finit par judiciariser ce qui relève pourtant d’un fonctionnement normal du marché.

Les bananes, ou la même logique à l’œuvre

Le café n’est, à ce titre, qu’un exemple parmi d’autres. Le plus récent concerne un produit tout aussi banal : la banane.

Dans ce cas aussi, des prix sont fixés administrativement, sans que les moyens de les faire respecter ne soient réellement mis en place. Sur le papier, le kilo doit se vendre entre cinq et sept dinars. Sur le terrain, la réalité est tout autre : les prix s’envolent et atteignent parfois les vingt dinars le kilo.

À titre de comparaison, en Europe – où le pouvoir d’achat est pourtant largement supérieur – le kilo de bananes ne dépasse pas les deux euros. Or, qu’ils soient européens ou tunisiens, les importateurs s’approvisionnent tous en Amérique latine, aux mêmes prix. La question mérite donc d’être posée : d’où viennent ces écarts ?

La réponse est connue. Elle tient principalement aux droits de douane et aux taxes à la consommation imposés par l’État, qui alourdissent mécaniquement le prix final payé par le consommateur. Autrement dit, l’État qui affirme vouloir préserver le pouvoir d’achat (c’est ce que martèle tout le temps Kaïs Saïed) est aussi celui qui contribue directement à l’érosion de ce même pouvoir d’achat.

Face à cet écart, le ministère ne s’interroge pas sur les causes réelles. Il ne regarde ni les volumes, ni les circuits, ni les dysfonctionnements de la chaîne de distribution. Il choisit, là encore, la voie la plus expéditive : la sanction.

Un importateur s’est ainsi retrouvé la semaine dernière en prison pour avoir stocké des bananes encore vertes. Une pratique pourtant normale dans ce secteur, puisque ces fruits nécessitent une période de maturation avant d’être mis sur le marché. Ce qui relève d’un fonctionnement professionnel élémentaire a été interprété comme de la spéculation. Résultat : une incarcération, une désorganisation du marché et, mécaniquement, une tension supplémentaire sur les prix.

Café ou bananes, peu importe le produit. Ce qui frappe, c’est la méthode.

Un État qui sermonne faute de gouverner

Le communiqué du ministère du Commerce n’est pas une simple maladresse. Il est le symptôme d’un État qui ne gouverne plus, mais qui moralise. Un État qui échoue à agir sur les causes structurelles des dysfonctionnements économiques et demande aux citoyens d’en assumer les conséquences. Un État qui conserve des monopoles inefficaces, tolère des distorsions de prix, puis reproche aux consommateurs de s’y adapter.

Et quand un État en arrive là, ce n’est pas le café qui pose problème.

C’est la conception même de la responsabilité publique.

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5 commentaires

  1. Vladimir Guez

    Répondre
    3 février 2026 | 12h05

    L’Etat est le problème, pas la solution.

    Il faudrait une révolution culturelle rapide pour sortir de ce mindset socialo étatique dans lequel baigne les esprits depuis les 70’s .
    Malheureusement c’est devenu un trait culturel transmis de génération en génération. Meme les jeunes qui n’ont pas vu de « Ailleurs  » pensent comme cela .

    +1 pour témoigner du respect pour le courage et la droiture de ce journal.

  2. zaghouan2040

    Répondre
    3 février 2026 | 4h21

    Avant tout, je renouvelle mon respect profond pour le courage et les sacrifices consentis par Mr Bahloul et son équipe; un héroïsme quotidien et silencieux, sous-estimé par l’opinion publique.

    J’espère que lorsque cette dictature prendra fin l’histoire de BN, devenu exemple d’engagement intellectuel et moral, sera gravée en lettres d’or.

    Pour revenir à l’article les dysfonctionnements tragi-comique relatés illustrent bien l’incapacité de ce qui reste de cet Etat à gérer les fondamentaux de la vie économique et sociale; si l’on analyse la lutte contre la spéculation l’économie informelle et donc la corruption force est de constater un échec pathétique-et lourd de conséquences pour le pauvre citoyen lambda, totalement dépassé par les évènements.
    L’Etat aussi est dépassé, impuissant; Et pour cause : aucune lutte sérieuse contre la mafia ne peut être menée lorsque cette lutte est placée sous la responsabilité de la N’Dranghetta ou la Camorra. C’est ce que n’a pas voulu comprendre le régime; De bonne ou mauvaise foi.

    Prenons un exemple concret et parlant : il se vend a Moncef Bey, depuis l’été dernier au moins, des climatiseurs industriels: dimensions de la bête : 2,5 mètres de hauteur sur 1,75.

    Il est peu probable qu’un climatiseur industriel de ce type puisse etre dissimulé dans une boite de Ferrero Rocher.

    Et pourtant cet équipement industriel a été acheminé illégalement, soit par voie terrestre soit par voie maritime, sans contrôle ni taxes douanières.

    Mesure t-on vraiment la signification et la portée d’un tel « dysfonctionnement  » ?

    Le fait que l’économie informelle -et le blanchiment d’argent – soit devenus un rouage essentiel de l’économie tunisienne, au détriment de son secteur réellement productif, est un défi et une menace où les sentences moralisatrices ont peu d’effet,

  3. Un étartour qui mollahrdise...

    Répondre
    2 février 2026 | 23h16

    … tout fautif de Kou(p)verner.

  4. HatemC

    Répondre
    2 février 2026 | 19h15

    Cet article marque une rupture nette avec l’article  » Visa, talents et fuite des cerveaux « .
    Là où le texte sur la migration se complaisait dans un narratif de « victime de l’extérieur », celui-ci pratique une autopsie sans concession des défaillances de l’État tunisien.

    L’article rappelle une loi économique de base …. LE CONSOMMATEUR EST UN AGENT RATIONNEL

    – Le constat …
    Si le café de contrebande gagne du terrain, ce n’est pas par manque de patriotisme, mais parce qu’il est moins cher et de meilleure qualité.

    – La racine identifiée …
    Le monopole d’État sur le café.
    En gardant le contrôle exclusif sur l’importation, l’État crée lui-même la pénurie et la médiocrité.

    Le doigt est mis sur le vrai mal tunisien … le refus de réformer les structures.

    En Tunisie, le politique tente de commander à l’économie par décrets, mais l’économie finit toujours par reprendre ses droits via le marché parallèle.

    C’est ce genre d’analyse qu’il faudrait effectivement soumettre aux décideurs ….

    L’inflation en Tunisie n’est pas seulement le résultat d’une conjoncture mondiale (guerre en Ukraine, hausse des prix de l’énergie), elle est structurellement aggravée par le rôle de l’Office du Commerce de la Tunisie (OCT) et les divers monopoles d’État.

    Lorsqu’un produit (café, sucre, thé, riz) est sous monopole d’État, son prix et sa disponibilité dépendent d’une seule entité. Forcément les dérapages sont visibles …

    – L’État tunisien traverse une crise de liquidités en devises. Comme l’OCT est le seul autorisé à acheter, si les caisses de l’État sont vides, personne ne peut importer. Résultat : Pénurie.

    – La pénurie créée par l’État pousse le produit vers le marché informel.
    Le vendeur « au noir » prend un risque (amendes, prison) et répercute ce risque sur le prix.
    Résultat : Le consommateur paie 2 à 3 fois le prix officiel.

    Si les solutions sont connues (ouverture à la concurrence, régulation plutôt que gestion directe), le passage à l’acte bloque pour trois raisons :

    – La peur sociale : L’État craint que sans le système de compensation (Caisse Générale de Compensation), les prix n’explosent. Pourtant, le marché informel prouve que les prix ont déjà explosé.

    – Le poids des syndicats : Les offices de l’État emploient des milliers de personnes. Une libéralisation remettrait en cause ces structures souvent en sureffectif.

    – Le contrôle politique : Contrôler l’estomac du peuple est un outil de pouvoir. Déléguer cela au secteur privé, c’est perdre un levier de pression social.

    Le maintien de ces monopoles crée une économie de l’ombre.
    Chaque fois qu’un député ou un ministre refuse de réformer l’OCT ou le système de distribution, il subventionne indirectement les contrebandiers et punit les citoyens les plus pauvres qui n’ont pas accès aux circuits « VIP » ou informels …. HC

  5. Hannibal

    Répondre
    2 février 2026 | 18h39

    Il ne manque plus que d’avoir des clones de chesmou partout, qui pondent de communiqués lunaires.
    C’est des containers de café qui sont tombés en mer à cause des tempêtes et qui ont échoué sur non côtes, ou des ânes qui ont échappé à la surveillance de leurs maîtres propriétaires de plantations de café en Ethiopie, au Kenya, ou en Côte d’Ivoire.

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