Certains individus étonnent. D’autres détonnent carrément, évoluant dans un univers parallèle. Ahmed Saidani appartient sans discussion à cette seconde catégorie. Député du nouveau Parlement et ancien défenseur zélé du projet présidentiel, l’homme donne l’impression de changer d’orbite au gré de ses humeurs. Inclassable, instable, parfois grotesque, il s’est d’abord fait connaître par sa flagornerie la plus décomplexée à l’égard du régime allant jusqu’à souhaiter la mort des opposants politiques. Il se place aujourd’hui dans le rang de ses plus virulents opposants.
Ses publications, aussi nombreuses que désordonnées, racontent à elles seules ce grand écart : exaltation du pouvoir hier, sarcasmes rageurs le lendemain. Une ligne politique ? Non. Un flux.
Sans prévenir, Ahmed Saidani se met à tirer à balles réelles contre ce régime à qui il doit pourtant son ascension. Il se hasarde à une critique frontale, virulente, parfois plus sévère que celles de l’opposition elle-même. Des attaques si directes que même les adversaires déclarés du pouvoir hésitent à les formuler publiquement. Eux risquent la prison. Chez Saidani, en revanche, la retenue est une option théorique.
Ainsi, aujourd’hui encore, il écrit que Kaïs Saïed « oublie parfois qu’il est président », raillant ce qu’il décrit comme une extension absurde de ses missions : « Il est passé des piscines et des fontaines aux routes et aux canalisations ». Avant d’enfoncer le clou : « À ce rythme, son nouveau titre sera commandant suprême de l’assainissement et de l’évacuation des eaux pluviales ». Le sarcasme est presque jubilatoire.
Un défenseur devenu satiriste
Dans une autre sortie récente, le député s’est livré à une charge moqueuse contre les apparitions médiatiques du chef de l’État, affirmant que celui-ci excelle dans l’art de « multiplier les visites auprès des populations les plus démunies, des sinistrés et des laissés-pour-compte ». Une mise en scène soigneusement huilée que Saidani tourne en dérision, évoquant avec ironie les « visions universelles » et les « approches humanistes capables de sauver l’humanité entière » que le président affectionnerait tant.
Lors des intempéries, il n’a pas hésité à convoquer le spectre de Ben Ali, affirmant que « le pays se perd aujourd’hui entre les mouches vertes et les bottes vertes ». Une formule volontairement provocatrice, censée dénoncer à la fois l’inaction du pouvoir et la confusion politique qui règne au sommet de l’État.
« L’État a perdu la raison. Le président vit sur une autre planète », écrivait-il début novembre, avant de s’interroger publiquement : « Jusqu’à quand durera cette gestion par l’arbitraire ? », fustigeant des nominations qu’il qualifie sans détour de « véritable complot contre l’intérêt national ».
Pris isolément, ce discours pourrait passer pour celui d’un élu en rupture, mû par une soudaine prise de conscience. Mais Ahmed Saidani traîne un lourd passif : celui d’avoir été, jusqu’à récemment, l’un des plus fervents soutiens de Kaïs Saïed.
De la loyauté aveugle à la volte-face
C’était il n’y a pas si longtemps que ça. Saidani, il s’était illustré par des propos d’une gravité extrême, appelant à la liquidation physique des opposants politiques. C’était il y a à peine six mois, le 25 juillet dernier. Le député affirmait alors, sans détour, que « les opposants n’avaient pas leur place sur cette terre ». Aujourd’hui, le voilà débitant des critiques plus violentes encore que celles de ceux qu’il appelait hier à effacer.
Qu’est-ce qui a changé entre-temps ? L’homme ? Le contexte ? Ou simplement le vent ?
À observer sa page Facebook, le glissement est clair. Les critiques se concentrent désormais sur « les proches du président ». Tout en reprochant à Kaïs Saïed de mal s’entourer, Saidani accuse son entourage, et même sa famille, de s’octroyer des pouvoirs illégaux. Il s’en prend aussi aux « mouches vertes », fusion ironique entre les « mouches bleues » d’Ennahdha et la couleur du projet présidentiel, pour désigner les trolls chargés de le lyncher en ligne. Un lynchage si intense qu’il a fini par fermer les commentaires sous ses innombrables publications.
Ahmed Saidani serait-il un défenseur déçu ? Un croyant politique tombé de son piédestal idéologique ? Ses posts racontent en tout cas une trajectoire limpide : l’enthousiasme d’abord, les rappels à l’ordre ensuite, puis la critique déchaînée. Le désarroi précède la déception, la déception nourrit la colère.
Le populisme comme refuge
La critique, désormais, ne s’arrête plus au président. Saidani s’attaque à tout le système : gouvernement, ministres, députés, qu’il observe en se demandant ce qu’il fait parmi eux. Il se pose en corps étranger à un système qu’il prétend mépriser, tout en y restant solidement installé. Il dénonce un régime dont il est pourtant l’un des produits les plus caricaturaux.
Dès lors, la question s’impose : Ahmed Saidani a-t-il simplement senti que le pouvoir approche de sa fin et cherche-t-il à quitter le navire avant qu’il ne coule ?
Ou joue-t-il le rôle, plus confortable, de soupape interne d’un régime désireux de faire croire qu’il tolère la critique venue de ses propres rangs, histoire de répondre à ceux qui dénoncent l’emprisonnement systématique des voix dissidentes ?
Saidani, lui, se justifie sans détour : « Oui, j’ai dit que Kaïs Saïed pouvait être un nouveau Hannibal ou un nouvel Okba. J’attendais de lui une libération nationale. Aujourd’hui, il m’a déçu, comme il a déçu beaucoup de Tunisiens ».
Dans les faits, Ahmed Saidani recycle tous les codes du régime qu’il prétend dénoncer. Il se place du côté des citoyens appauvris et marginalisés, tout en restant parmi ceux qui décident et participent, selon ses propres mots, au pourrissement du système. La cohérence, elle, a visiblement été priée d’aller voir ailleurs.
Reste un populisme brut, sans responsabilité, où tout le monde accuse et où personne n’assume. Pendant ce temps, ses diatribes, ses menaces et ses outrances continuent de glisser entre les mailles d’une justice pourtant réputée pour son zèle sélectif.











Commentaire
le financier
Ce n est juste qu un lache qui veut profiter des avantages d etre dedans tout en se permettant dans un futur de chute de KS de dire qu il etait un opposant declaré