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Infertilité : 20% des Tunisiens peinent à procréer, la loi sur la congélation des ovocytes contestée

Par Nadya Jennene

En Tunisie, la question de la congélation des ovocytes pour les femmes célibataires s’impose aujourd’hui comme un enjeu médical, social et législatif de première importance. La législation actuelle, issue de la loi de 2001, autorise la cryoconservation uniquement dans le cadre de la procréation médicalement assistée (PMA) ou pour des impératifs médicaux, interdisant aux femmes célibataires de recourir à cette procédure pour des motifs non médicaux. Une telle restriction est régulièrement dénoncée par la société civile comme une mesure discriminatoire et inadaptée aux évolutions démographiques et sociétales.

Le recul de l’âge du mariage, l’allongement des études et des carrières professionnelles, ainsi que les mutations sociales et économiques, placent de nombreuses femmes face à un dilemme : concilier leur projet professionnel avec le désir de maternité. Dans ce contexte, la cryoconservation des ovocytes apparaît non seulement comme une réponse médicale, mais également comme un instrument permettant de garantir l’égalité des droits reproductifs et de préserver la fertilité dans un pays où 20% de la population peinent à procréer. 

Interpellé sur la question de la fertilité en Tunisie, Dr Wajdi Agrebi a appelé explicitement à la modernisation de la législation tunisienne afin de permettre aux femmes célibataires de recourir légalement à la cryoconservation de leurs ovocytes, soulignant que cette évolution juridique est essentielle pour répondre aux défis médicaux et sociaux contemporains. Gynécologue obstétricien spécialisé en assistance médicale à la procréation, il a mis en évidence jeudi 5 février 2026 lors de son intervention sur les ondes de la Radio nationale que le taux des difficultés d’infertilité ou un retard de conception parmi la population tunisienne illustre l’ampleur du problème.

Facteurs d’infertilité en Tunisie

La conception d’un enfant repose sur un projet biologique à deux : « Sans spermatozoïde et sans ovocyte, il n’y a pas de grossesse », a rappelé le médecin met tant en lumière l’erreur persistante d’une société qui continue souvent à imputer la responsabilité de l’infertilité exclusivement à la femme.

En Tunisie, tant la femme que l’homme souffrent de problème d’infertilité à des taux relativement proches, soit 30 à 40%, selon ses dires. Les causes médicales de l’infertilité masculine sont variées et bien documentées. Elles concernent principalement la qualité du sperme, évaluée à travers le nombre de spermatozoïdes, leur mobilité, leur morphologie et leur durée de vie dans les voies génitales féminines. Un déficit dans l’un de ces paramètres — nombre insuffisant, mobilité réduite, anomalies morphologiques ou faible viabilité — peut compromettre la fécondation.

D’après Dr Agrebi, les anomalies spermatiques peuvent être liées à plusieurs pathologies : déséquilibres hormonaux perturbant la spermatogenèse, infections et maladies sexuellement transmissibles, anomalies des voies excrétrices, varicocèles de grade avancé ou malformations congénitales comme la non-descente testiculaire, nécessitant une intervention précoce avant l’âge de deux ans pour préserver la fertilité future.

À cela s’ajoutent des causes génétiques et chromosomiques, telles que le syndrome de Klinefelter ou les microdélétions du chromosome Y, et certaines pathologies systémiques, notamment le diabète, pouvant provoquer des troubles comme l’éjaculation rétrograde. Les facteurs comportementaux et environnementaux, tels que le tabac, l’alcool et les drogues, exercent un impact direct et documenté sur la mobilité et la morphologie des spermatozoïdes, réduisant considérablement la capacité de fécondation. Le Dr Akrabi souligne la réalité clinique quotidienne : « Nous voyons des femmes suivre des traitements lourds, tandis que leurs partenaires refusent de modifier leurs habitudes nocives, ce qui compromet les chances de réussite. »

Chez la femme, l’infertilité repose sur des causes tout aussi variées. Les troubles hormonaux occupent une place centrale, incluant le syndrome des ovaires polykystiques, l’hyperprolactinémie, les dysfonctionnements thyroïdiens, la mauvaise qualité ovocytaire ou encore l’insuffisance ovarienne prématurée. Les atteintes des trompes de Fallope, lorsqu’elles sont obstruées, empêchent la rencontre entre spermatozoïde et ovocyte et l’implantation correcte de l’embryon dans l’utérus.

Les pathologies utérines — synéchies, fibromes intracavitaires, malformations congénitales — et l’endométriose, souvent sous-diagnostiquée, représentent également des obstacles importants. L’endométriose peut provoquer des inflammations, des adhérences, altérer la réserve ovarienne et diminuer la qualité ovocytaire, contribuant ainsi à la complexité de la prise en charge de l’infertilité féminine.

Parcours diagnostique et prises en charge

Face à cette diversité de causes, le Dr Agrebi a insisté sur la nécessité d’un parcours diagnostique rigoureux et précoce. L’analyse du sperme constitue le premier examen recommandé : simple, peu coûteux et déterminant, il permet d’éviter des investigations inutiles et de réduire la surcharge émotionnelle pour les couples. Le bilan se complète par des explorations hormonales féminines, une hystérosalpingographie, des échographies pelviennes approfondies, l’évaluation de la réserve ovarienne et la recherche d’infections asymptomatiques. 

En matière d’assistance médicale à la procréation, la Tunisie se distingue sur le continent africain. Les centres spécialisés, dotés de technologies avancées, proposent des solutions allant du déclenchement de l’ovulation à l’insémination intra-utérine, à la fécondation in vitro et à la micro-injection spermatique (ICSI), technique considérée comme la plus avancée.

Toutefois, toute intervention doit, selon le médecin, être précédée d’une phase de conditionnement, comprenant l’arrêt du tabac, de l’alcool et des substances toxiques, la correction du surpoids et l’amélioration générale du mode de vie des deux partenaires. Cette préparation optimise l’efficacité des traitements et augmente les chances de réussite.

Un appel urgent à la réforme législative

Le cadre juridique tunisien, bien que jugé avancé, reste insuffisant concernant la congélation d’ovocytes pour convenance personnelle. Dans un contexte où l’âge moyen de maternité recule et où le projet parental se décale, l’interdiction de congeler ses ovules pour les femmes célibataires apparaît dépassée et discriminatoire. Le Dr Agrebi a ainsi insisté sur l’importance de moderniser la loi pour permettre aux femmes de préserver leur fertilité et de planifier leur maternité de manière autonome.

Pour lui, la cryoconservation des ovocytes apparaît comme un outil médical, éthique et social indispensable pour répondre aux transformations profondes de la société tunisienne et permettre à chaque femme de décider librement du moment où elle souhaite devenir mère.

La question de la cryoconservation des ovocytes a fait l’objet de débats récurrents au sein de l’Assemblée nationale, mais n’a, à ce jour, abouti à aucune proposition de loi concrète. Dans le cadre des discussions sur la loi des finances, la députée Syrine Mrabet a ravivé le débat en 2024, en insistant sur le droit fondamental des femmes à accéder à la maternité et sur l’importance de moderniser le cadre législatif pour répondre aux évolutions démographiques et sociales. Elle avait alors mis en avant la diminution du taux de natalité en Tunisie et souligné la nécessité de prendre en compte le recul de l’âge du mariage et de la maternité, conséquence de transformations économiques, professionnelles et culturelles profondes.

De nombreux spécialistes du domaine, gynécologues et experts en procréation médicalement assistée, estiment qu’aucune objection religieuse majeure ne s’oppose à la pratique de la congélation des ovocytes, dès lors que celle-ci concerne exclusivement les ovules de la patiente et leur utilisation ultérieure. La procédure ne fait appel à aucun don externe et ne modifie en rien le cadre éthique et religieux traditionnel de la procréation, ce qui la distingue des techniques de gestation pour autrui ou des dons gamétiques, plus controversés dans certains contextes.

Cependant, malgré ces arguments et les revendications citoyennes, la Tunisie demeure en retrait par rapport à plusieurs pays arabo-musulmans qui ont déjà adopté des législations autorisant l’autoconservation des ovocytes pour des motifs sociaux ou médicaux. Ce retard apparaît d’autant plus paradoxal que le pays a longtemps été considéré comme un pionnier en matière de droit reproductif, notamment en légalisant tôt la procréation médicalement assistée pour les couples hétérosexuels et mariés.

À titre comparatif, les Émirats arabes unis offrent un cadre légal avancé en matière de cryoconservation. Depuis les réformes de 2021, la congélation d’ovocytes est légalement autorisée et accessible aux femmes célibataires, pour des motifs médicaux ou sociaux. Les ovules peuvent y être conservés pour une période initiale de cinq ans, renouvelable au-delà, offrant ainsi une flexibilité et une sécurité démographique et biologique significatives.

N.J

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