À une semaine de la Saint-Valentin, la députée Fatma Mseddi a choisi d’ouvrir, sur sa page Facebook, une parenthèse inattendue, suspendant pour un instant le tumulte du discours politique pour s’aventurer sur un terrain plus intime et universel, celui des sentiments et de l’amour, qu’elle aborde avec des accents de réflexion morale et sociale.
Loin des bancs du Parlement et des joutes partisanes, l’élue s’est muée, samedi 7 février 2026, en pédagogue des sentiments, prodiguant à ses concitoyens une leçon de morale affective, presque une homélie civique dédiée aux cœurs fatigués.
Selon la députée, si nombre de Tunisiens ont cessé de croire à l’amour entre un homme et une femme, ce n’est pas par désenchantement romantique, mais parce que l’amour lui-même aurait été dévoyé, réduit à une transaction. Argent, intérêt, apparence, opportunité migratoire, exploitation : la liste qu’elle dresse a la rigueur d’un inventaire à la Prévert, mais sans la poésie. L’amour, nous dit-elle, serait devenu un marché, et le sentiment, une marchandise.
Dans cette économie sentimentale qu’elle décrit, les rôles sont clairement distribués. Celui qui aime sincèrement est affublé de l’étiquette peu flatteuse de « naïf », tandis que celui qui calcule, qui optimise et qui négocie ses émotions est sacré « intelligent ». Le renversement des valeurs est, selon elle, consommé. Et la députée, telle une observatrice lucide des mœurs contemporaines, tranche : l’amour, en Tunisie, n’est pas mort. Ce sont la sincérité et la pureté de l’intention qui ont rendu l’âme.
À l’approche du 14 février, elle rappelle alors que la fête de l’amour ne saurait se résumer à une rose offerte à la hâte ou à un geste symbolique consommé en vingt-quatre heures. L’amour véritable, insiste-t-elle, se décline en vertus durables : respect, clarté, responsabilité et fidélité. Autant de mots qui résonnent comme un serment, sinon comme un rappel à l’ordre moral. Car aimer, selon cette vision, n’est pas consommer l’autre, mais bâtir avec lui. Une conception presque architecturale du sentiment, où l’on construit patiemment au lieu d’user et de jeter.
Reste la question finale, posée avec une gravité toute rhétorique : que faut-il faire pour que l’amour revienne ? La députée ne fournit pas de réponse clé en main. Elle laisse à chacun le soin de prolonger la réflexion, comme si cette interrogation relevait désormais de la responsabilité collective. Après tout, si l’amour est devenu une affaire publique sur un réseau social, pourquoi ne pas en faire un chantier national ?

À cette méditation sur l’amour idéalisé, les internautes ont opposé une réponse d’un tout autre registre, plus rugueuse, plus terrestre, et surtout infiniment plus ironique. Sous la publication de la députée, la parole populaire s’est invitée, non pour contester frontalement le propos, mais pour en déplacer radicalement le centre de gravité. Car, à en croire ces réactions, l’amour ne saurait être détaché de son écosystème social, économique et moral.
Pour l’un des commentateurs, l’amour est un sentiment fragile, conditionné par un minimum de dignité quotidienne. Comment aimer, s’interrogent-ils, quand l’attachement au pays lui-même est mis à rude épreuve ? Comment croire à l’autre quand la défiance s’est installée partout : dans les institutions, dans les lieux de décision, dans le travail, dans les transports, jusque dans les gestes les plus ordinaires de la vie ? L’amour, dit-il en substance, ne prospère pas dans un climat d’humiliation permanente.

Le tableau dressé est sans indulgence. Selon le même internaute, le citoyen tunisien, chez lui, allume la télévision et découvre que le mensonge s’exprime avec assurance, que les figures douteuses sont élevées au rang de références, et que chacun s’autorise à disserter sur tout, sauf sur ce qu’il maîtrise. À l’extérieur, la désillusion se poursuit : produits de première nécessité livrés à la fraude, professions nobles dévoyées, responsable politique insincère, boucher malhonnête, artisans et médecins aux tarifs jugés exorbitants, services d’urgence saturés, cafés où même l’eau est diluée, taxis qui refusent la course avant même le départ. Une litanie presque méthodique, comme si chaque interaction sociale venait grignoter un peu plus la capacité d’aimer.
Un autre commentaire a été formulé sous forme d’un constat à la fois triviale et symbolique : « De grâce, Madame la députée, l’amour a besoin d’eau : il ne peut éclore dans la soif. Or, à Sfax, l’eau est coupée depuis trois jours. Nous aimerions simplement pouvoir nous laver afin de pouvoir nous aimer ; faute de quoi, notre odeur repousse, et plus personne n’ose s’approcher de nous…Et merci ! »

Chez d’autres commentateurs, la créativité ironique a atteint son apogée avec des solutions novatrices pour « faire revenir l’amour » : instaurer un circuit direct du producteur au consommateur, augmenter les salaires des fonctionnaires, promulguer une loi obligeant à aimer le président Kaïs Saïed, ou encore créer une entreprise communautaire. Autant de propositions qui empruntent au lexique économique et politique, comme pour rappeler, avec une malice assumée, que l’amour ne renaîtra peut-être pas par des exhortations morales, mais par des conditions de vie plus justes.




Ainsi, face à l’appel sentimental de la députée, les internautes ont répondu par une leçon de réalisme social. Moins lyriques, sans doute, mais profondément ancrés dans le quotidien. Comme si, en filigrane, ils rappelaient que l’amour, avant d’être un idéal, est devenu un luxe — et qu’en Tunisie, même les sentiments doivent composer avec les pénuries.
N.J










