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Le bruit comme système politique

Par Mohamed Salah Ben Ammar

Par Mohamed Salah Ben Ammar

Rumeur, calomnie et polémique sont devenues, en Tunisie, des instruments ordinaires de fabrication de l’opinion publique.

Depuis 2011, la Tunisie a connu révolutions, transitions et constitutions successives. Les formes du pouvoir ont changé, parfois brutalement. Un élément, en revanche, est resté constant : le bruit. Un bruit persistant, résilient, indifférent aux régimes. Un bruit qui ne conteste pas : il recouvre. Il ne débat pas : il sature.

Ce bruit n’est pas un simple désordre médiatique. Il constitue un écosystème. Un système où la rumeur remplace l’information, où la calomnie tient lieu d’argument et où la polémique se substitue à la pensée. Un espace public envahi non par le silence, mais par un excès de paroles creuses, destinées moins à éclairer qu’à neutraliser.

Des trajectoires d’adaptation au pouvoir

Dans cet univers, la politique est souvent une carrière avant d’être une conviction. Certains l’ont commencée à l’université, poursuivie sur les plateaux de télévision, et n’y ont jamais ajouté de vision durable. Ils ont compris très tôt que les convictions s’usent plus vite que l’exposition médiatique, et que le vacarme protège mieux que la cohérence.

Il y a aussi les survivants. Ceux qui ont traversé tous les pouvoirs en sachant toujours s’y ajuster. Bourguiba, Ben Ali, la révolution, le pluralisme, l’autoritarisme recomposé. Leur ligne n’est ni idéologique ni morale : elle est géographique. Toujours à proximité du centre de gravité du pouvoir, là où les ruptures sont moins risquées.

Présentés comme des témoins objectifs, ils livrent des demi-vérités historiques, des souvenirs arrangés, des scènes auxquelles ils ont presque assisté. Leur véritable compétence n’est pas l’analyse, mais l’adaptation. Ils savent quand parler, quand nuancer, quand se taire. Ils expliquent que la démocratie a été mal comprise, que la liberté a été excessive, que le peuple demandait de l’ordre. Le peuple est omniprésent dans leur discours. Il est absent du débat.

À côté d’eux, certains journalistes — pas tous — participent à cette mécanique. Les questions sont parfois remplacées par des préambules, les enquêtes par des contextualisations, la critique par une pédagogie prudente. On n’y défend rien frontalement : on explique, on nuance, on met en perspective. Une pratique qui, de fait, transforme une partie de l’espace médiatique en porte-voix du régime, sans jamais l’assumer explicitement.

Une chaîne de normalisation

Viennent ensuite les experts permanents. Omniprésents, polyvalents, disponibles à toute heure. Droit constitutionnel le matin, sécurité nationale à midi, morale politique le soir. Ils parlent longtemps, avec sérieux, sans jamais frôler une ligne dangereuse. Leur compétence principale consiste à anticiper ce que le pouvoir va penser, puis à l’expliquer.

Et puis il y a les aboyeurs. Ceux qui ne nuancent pas. Ils crient, insultent, désignent. Traîtres, complots, ennemis intérieurs. Leur fonction est simple : saturer l’espace public, fabriquer des polémiques pour éviter les faits, rendre la brutalité acceptable et la répression légitime.

L’ensemble fonctionne avec une efficacité redoutable. Les aboyeurs crient, les experts analysent, les journalistes normalisent, les responsables politiques justifient. Les responsabilités se diluent. Personne ne décide clairement, mais tout avance.

Lorsqu’un opposant est arrêté, on analyse. Lorsqu’un média est poursuivi, on parle de régulation. Lorsqu’un avocat est convoqué, on évoque des procédures. La violence est là, bien réelle, mais enveloppée dans un langage rassurant.

Ce système ne repose pas sur un homme seul. Il repose sur une chaîne humaine qui transforme l’autoritarisme en gestion ordinaire. Une domination sans uniformes visibles, sans silences trop flagrants, mais abondamment expliquée et commentée.

Une démocratie étouffée par le vacarme

La Tunisie ne manque pas de talents. Elle en a même un excès dans un domaine précis : l’art de s’adapter au pouvoir. Tant que cet écosystème continuera de manipuler les faits par la rumeur, de gouverner l’opinion par la calomnie et de neutraliser toute contestation par la polémique, le pays pourra changer de régime autant qu’il le voudra.

La démocratie, elle, ne pourra ni vivre ni s’épanouir dans ce vacarme permanent. Car une démocratie ne se nourrit ni de soupçons, ni de cris, ni de récits fabriqués. Elle suppose des faits, des responsabilités et du courage. Tant que le bruit fera loi, les perdants resteront les mêmes : les citoyens tunisiens, privés non seulement de choix politiques réels, mais aussi du droit fondamental à une parole publique honnête.

BIO EXPRESS

Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014

Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

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3 commentaires

  1. Rationnel

    8 février 2026 | 17h54

    Ce système n’est pas une exception tunisienne mais un phénomène planétaire. Le mensonge comme méthode de gouvernance est au cœur de ce que le sociologue Raphaël Liogier appelle l’industrialisation du mensonge dans son livre « Success. L’industrialisation du mensonge » (2026). Il décrit un système mondial fondé sur l’apparence et la performance creuse qui est aujourd’hui au bord de l’effondrement. Le livre de Liogier est une œuvre majeure pour comprendre notre époque car il distingue la réussite réelle du success qui cherche seulement à saturer l’espace visuel. Nous ne sommes plus dans une société de l’information mais dans une société de l’exhibition où le bruit est le ciment du système.

    Selon Liogier la solution réside dans le mysticisme. La Tunisie est l’un des rares pays capables d’apporter une réponse à cette crise universelle car le mysticisme y est un élément structurel. Notre géographie même est spirituelle avec une majorité de villes nommées d’après des saints comme Sidi Bou Saïd ou Sidi Bouzid.

  2. Roberto Di Camerino

    8 février 2026 | 15h11

    Merci Docteur: Médecin de métier, vous avez pratiqué plus d’une fois l’autopsie du système politique tunisien. Avec un regard froid et des mots justes, vous en avez mis à nu les dérives et les mensonges, sans complaisance ni détour. Merci pour cette lucidité rare et ce courage constant.

  3. Hannibal

    8 février 2026 | 14h40

    Le bruit est l’outil du populisme.
    Il exacerbé par les réseaux sociaux et par des médias peu indépendant.
    Ce n’est pas une spécificité tunisienne dans le monde actuel : buzz, bruit, instantanéité, superficialité, … sont devenus la norme et menacent les sociétés humaines.
    Dans les pays qui conservent une certaine démocratie et une justice assez indépendante, la justice ne s’en sert pas comme outil mais se base sur des faits pour conserver une certaine crédibilité… Et ce n’est pas le cas de la (in)justice tunisienne.