Le Conseil national du parti Al Jomhouri a tenu, le 15 février 2026, une réunion dans un contexte national jugé extrêmement critique, marqué par l’entrecroisement des crises politiques, économiques et sociales ainsi que par l’aggravation des risques régionaux et internationaux. Dans son communiqué de clôture, le parti estime que la Tunisie traverse non pas une crise conjoncturelle passagère, mais une impasse globale résultant de choix politiques et économiques ayant, selon lui, réinstallé une logique de pouvoir individuel, entravé la transition démocratique, affaibli les institutions de l’État et alourdi les charges pesant sur la société.
Situation politique : inquiétudes face aux atteintes aux libertés
Le Conseil national considère que la phase actuelle se caractérise par des violations systématiques des droits et libertés et par un recul dangereux des acquis de la révolution et des garanties constitutionnelles pour lesquelles les Tunisiens ont lutté.
Selon le communiqué, la concentration des pouvoirs entre les mains d’une seule autorité a affaibli le principe de séparation des pouvoirs, paralysé les mécanismes de contrôle et transformé les institutions en instruments exécutifs soumis à une logique décisionnelle individuelle. Le parti estime que la question dépasse désormais les divergences politiques pour relever d’une transformation de la nature même du système vers un pouvoir personnel dominé par l’exécutif.
Al Jomhouri exprime sa condamnation explicite du recours au décret-loi 54, qu’il considère comme un instrument de restriction de la liberté d’expression visant journalistes, blogueurs, militants et opposants, et susceptible de réinstaurer un climat de peur et d’autocensure.
Le Conseil national fait également part de sa vive inquiétude face au gel du Conseil supérieur de la magistrature et à la prise en charge effective de ses prérogatives par la ministre de la Justice, ainsi qu’au recours aux décrets pour les nominations et mutations de magistrats. Ces pratiques, selon le parti, portent atteinte à l’indépendance du pouvoir judiciaire, pilier fondamental de l’État de droit.
Le communiqué rappelle aussi le refus d’instaurer une Cour constitutionnelle, qualifiée de pierre angulaire de tout système démocratique garantissant le respect de la Constitution et l’équilibre des pouvoirs. Son absence ouvrirait la voie à des interprétations unilatérales des textes.
Le parti dénonce par ailleurs la transformation des médias publics en instruments gouvernementaux soumis à une logique d’instrumentalisation politique, ce qui viderait le pluralisme médiatique de sa substance et porterait atteinte au droit des citoyens à une information libre et équilibrée.
Dans l’ensemble, ces mesures traduisent, selon le communiqué, une orientation politique visant à étouffer le pluralisme politique et civil et à gérer les affaires publiques par décrets plutôt que par un processus législatif participatif.
Al Jomhouri estime que le rétablissement du processus démocratique passe par la libération des détenus politiques, l’abrogation des textes liberticides, la garantie de l’indépendance de la justice, la mise en place de la Cour constitutionnelle, la neutralité des médias publics et l’ouverture d’un dialogue national inclusif.
Situation économique et sociale : une crise structurelle profonde
Le Conseil national estime que la crise économique n’est plus conjoncturelle mais structurelle, révélant l’épuisement du modèle de développement actuel et son incapacité à créer richesse, emplois et justice sociale.
Le communiqué souligne la faiblesse persistante de la croissance, la hausse du chômage — notamment chez les jeunes diplômés —, l’aggravation de la dette publique et le coût croissant de son service, limitant la capacité d’investissement de l’État. Il évoque également l’érosion du pouvoir d’achat sous l’effet d’une inflation ressentie comme supérieure aux chiffres officiels, en particulier pour les produits alimentaires et les services essentiels.
Le parti relève aussi un recul préoccupant de l’investissement national et étranger, lié à l’incertitude réglementaire, à la complexité administrative, à la difficulté d’accès au financement et à l’instabilité du cadre législatif. Cette situation affaiblit l’attractivité économique du pays et freine le renouvellement du tissu productif.
Le Conseil national exprime également son inquiétude face à la dégradation des piliers de l’État social :
- Santé : les hôpitaux publics subissent une pression croissante, un manque aigu de personnel et d’équipements ainsi qu’une fuite accélérée des compétences médicales. La pénurie de médicaments, notamment vitaux, suscite une inquiétude quotidienne et met en lumière la fragilité du système de santé.
- Éducation : baisse de la qualité des services, dégradation des infrastructures, surpopulation scolaire et faibles investissements dans la recherche et la formation menacent le capital humain et l’égalité des chances.
- Caisses sociales : déséquilibres financiers cumulés menaçant leur pérennité en l’absence de réformes structurelles.
Le parti constate également l’aggravation des disparités régionales et l’élargissement de la pauvreté et de la précarité sociale.
Sur le plan environnemental, il alerte sur la détérioration de la situation écologique, notamment à Gabès et dans le bassin minier, où la pollution industrielle et l’exploitation minière affectent la santé publique, les écosystèmes et les activités économiques locales. Le parti appelle à une politique environnementale stricte fondée sur l’application de la loi, la transparence des données environnementales et la justice territoriale.
Al Jomhouri affirme que la justice sociale constitue une condition essentielle de la stabilité nationale et appelle à un plan de sauvetage économique reposant sur une réforme fiscale équitable, la lutte contre l’évasion fiscale, le soutien à l’investissement productif, la réhabilitation des services publics et la réforme des caisses sociales dans le cadre d’un dialogue national transparent.
Contexte régional et international
Dans un contexte de transformations géopolitiques profondes et d’affaiblissement du droit international face aux rapports de force, le Conseil national exprime son inquiétude face à la poursuite de la guerre à la bande de Gaza et réaffirme sa solidarité avec le peuple palestinien.
Il met également en garde contre les tensions internationales croissantes et leurs répercussions politiques, économiques et sécuritaires, tout en soulignant la nécessité d’une diplomatie nationale active défendant les intérêts stratégiques et la souveraineté du pays.
Le parti insiste sur l’importance de revitaliser l’Union du Maghreb arabe afin de renforcer l’intégration régionale et appelle à une politique étrangère équilibrée, éloignée des logiques d’alignement.
Décisions du Conseil national
Le Conseil national annonce le lancement d’un processus de refondation du projet démocratique progressiste afin de rassembler les forces démocratiques autour de principes communs et de l’État de droit.
S’inspirant de l’expérience du Parti démocratique progressiste, il prévoit l’ouverture de larges consultations politiques et organisationnelles et la mise en place de deux commissions nationales :
- Commission d’organisation et de structuration : chargée d’élaborer une nouvelle architecture régionale flexible et efficace.
- Commission politique : chargée d’évaluer la période écoulée et de définir les fondements politiques et programmatiques de la refondation.
Ces travaux devraient aboutir à l’organisation d’une université d’été, étape clé avant la tenue du septième congrès au début de la prochaine année politique.
Al Jomhouri conclut en affirmant que le moment actuel est décisif et exige clarté, courage politique et action collective, réitérant son engagement à défendre les libertés, la dignité des Tunisiens et l’avènement d’un État démocratique fondé sur le droit, les institutions et la justice sociale.
S.F










