Par Mohamed Salah Ben Ammar
Il y a des actes qui figent le temps. Le viol d’un enfant n’est pas seulement immonde : c’est la rupture d’un contrat social, la trajectoire d’une vie qui bascule. Les conséquences sont concrètes — corps meurtri, psychisme fracturé — et collectives : la confiance s’effrite, les nuits se parent de peur.
Le monstre est parmi nous
Parler de pédophilie suppose de nommer la réalité froide et précise : il s’agit d’un acte sexuel commis par un adulte sur un mineur, motivé par un désir malsain et souvent masqué par la proximité. Ce crime, contrairement à l’idée du « monstre extérieur », se cache dans l’intime — dans la famille, le voisinage, l’école, les lieux de culte. Les auteurs sont rarement étrangers à l’enfant : ils exploitent la confiance, l’accès, le silence. Les statistiques le confirment : la majorité des agressions viennent de l’entourage.
Dire cela n’est pas chercher des excuses sociologiques pour le coupable. C’est comprendre pour mieux prévenir. La pédophilie a des racines multiples : histoires personnelles de violence, pathologies, impunité, et surtout contextes qui facilitent l’accès et étouffent la parole. S’attaquer au fléau exige de traiter ces causes, et non seulement de s’épancher sur la colère du moment.
Colère légitime, justice fragile
La colère publique est légitime — elle réclame réparation. Mais la justice ne peut se réduire à la vengeance spectacle. Punir est nécessaire ; protéger et prévenir le sont davantage. Nos failles institutionnelles sont manifestes : enquêtes mal conduites, lenteurs judiciaires, absence d’accompagnement psychologique pour la victime, formation insuffisante des professionnels, culture du secret. Tant que ces manques perdureront, d’autres enfants resteront vulnérables.
Briser le secret, briser le cycle
Agir concrètement signifie :
- reconnaître la pédophilie pour ce qu’elle est et former largement enseignants, personnels de santé, forces de l’ordre et magistrats à la détection et à la prise en charge. Les scandales récents dans les Églises d’Australie, de France, de Grande-Bretagne et des États-Unis doivent nous interpeller ;
- offrir un espace de parole aux adultes victimes de crimes sexuels durant leur enfance ;
- créer des filières rapides et spécialisées d’enquête et de soins, avec priorité à la protection immédiate de l’enfant ;
- généraliser l’éducation au corps, au consentement et aux limites, adaptée à chaque âge, dans les écoles. Les débats sur l’éducation sexuelle sont absurdes à l’ère où beaucoup de jeunes découvrent la sexualité à travers la violence de la pornographie ;
- multiplier les centres de soutien psychologique accessibles, anonymes si nécessaire ;
- protéger ceux qui dénoncent, leur offrir l’anonymat s’ils le souhaitent et briser l’omerta en sanctionnant les dissimulations.
Former, écouter, soigner : la vraie réponse
Contrairement à ce qui circule sur les réseaux sociaux, la question centrale n’est pas « quelle peine ? » mais « quelle société ? ». La peine de mort ne règlera aucun problème dans une société qui banalise la brutalité éducative, cache les abus pour préserver une réputation, ferme la porte à la parole et produit les conditions de reproduction des violences sexuelles sur mineurs.
Inversement, une société qui écoute, protège et soigne réduit les risques et répare.
Des acteurs en Tunisie travaillent déjà — associations, médecins, éducateurs, magistrats. Leurs démarches montrent la voie : protocoles d’accueil, formations, campagnes de sensibilisation. Il faut les soutenir, les financer, et rendre leurs méthodes durables et systématiques.
La pédophilie ne se combat pas uniquement par les tribunaux ; elle se combat par la prévention, l’éducation et le soin. Protéger un enfant, c’est faire en sorte qu’il ne soit jamais exposé à ce risque ; c’est, si par malheur il a été victime d’une agression, lui garantir qu’il pourra nommer ce qui lui est arrivé et trouver des adultes compétents et loyaux pour le croire et le soutenir.
Des héros anonymes dans l’ombre
Associations, magistrats, éducateurs : ce sont eux qui incarnent l’espoir dans l’ombre. Leur travail doit devenir public, soutenu et pérenne. Chaque action, chaque formation, chaque campagne de prévention contribue à sauver une vie.
Que voulons-nous devenir ? Une société qui panse et reconstruit, ou une société qui injurie puis oublie ? La réponse se joue aujourd’hui, dans nos débats, nos lois, dans nos écoles, dans la modestie de nos institutions et dans la constance de notre attention aux plus fragiles.
Affronter l’innommable, c’est choisir la vigilance, la constance et l’humanité.
BIO EXPRESS
Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.










