La révolution bancaire n’est plus une hypothèse. En Europe, un emploi sur dix est menacé par l’automatisation. Aux États-Unis, l’IA restructure déjà les organigrammes. La Tunisie avance à pas mesurés, entre modernisation partielle et inertie bureaucratique. Ce qui se joue ailleurs aujourd’hui redessinera inévitablement le paysage bancaire tunisien demain.
Appelons le Sami. Il est trentenaire et cadre supérieur dans une entreprise privée. Sami n’a pas remis les pieds dans son agence bancaire depuis des mois. Non par défiance, ni par conflit, mais par simple inutilité.
Ses virements sont effectués depuis son téléphone, ses relevés téléchargés en quelques secondes, ses chéquiers commandés via l’application, ses paiements exécutés par Mastercard et le cash dont il dispose est retiré au DAB sans passer par un guichet.
Son chargé de clientèle à la banque existe toujours, sans doute. Mais il n’a plus d’utilité tangible dans sa vie quotidienne. La banque est devenue un service dématérialisé, presque invisible.
Sami n’est pas une exception. Il est l’avant-garde d’un mouvement profond. La banque, en tant que lieu physique et relation humaine régulière, est en train de s’effacer derrière l’usage numérique. Et cette transformation, ailleurs, a déjà des conséquences massives sur l’emploi.
Europe : 200.000 postes sur la sellette
Le choc ne se limite pas à des projections théoriques. Il a déjà commencé.
Selonune étude de Morgan Stanley relayée par le Financial Times et reprise par Les Échos, plus de 200.000 emplois pourraient disparaître dans le secteur bancaire européen d’ici à 2030. Cela représente près de 10 % des effectifs du secteur. Le chiffre n’est pas symbolique. Il est structurel. Il signifie qu’un emploi bancaire sur dix est potentiellement automatisable à court ou moyen terme.
Les fonctions visées sont clairement identifiées : back-office, middle-office, conformité, traitement administratif, analyse standardisée du risque. Autrement dit, tout ce qui relève de processus répétitifs et normés, désormais accessibles aux algorithmes.
La France illustre déjà cette dynamique
La banque française Société Générale (dont l’UIB est une filiale en Tunisie) a annoncé la suppression de 1800 postes d’ici fin 2027 dans le cadre de sa réorganisation et de la rationalisation de ses réseaux. La banque évoque des départs naturels et des mobilités internes, mais le signal est clair : le modèle se contracte.
De son côté, BNP Paribas a prévu environ 1.200 suppressions de postes dans certaines activités, notamment dans la gestion d’actifs, là encore sous l’effet de la digitalisation et de l’automatisation des processus.
Au total, près de 3.000 suppressions de postes ont été annoncées ces derniers mois dans les grandes banques françaises, tandis que les syndicats estiment que jusqu’à 50.000 emplois pourraient être menacés à plus long terme si la dynamique actuelle se poursuit.
Dans le même temps, le réseau physique se réduit. Des milliers d’agences ont fermé en Europe ces dernières années, conséquence directe de la baisse de fréquentation et du transfert massif des opérations vers le numérique. Les banques limitent progressivement la manipulation d’espèces en agence, privilégient les automates pour les dépôts et les retraits, et redéfinissent la relation client autour de plateformes digitales. Conséquence, il n’y a presque plus de hold-up, puisque les agences bancaires ne disposent plus de cash.
Ce mouvement n’est pas conjoncturel. Il ne s’explique ni par une crise passagère ni par un simple ajustement budgétaire. Il correspond à une transformation profonde du modèle bancaire européen, désormais structuré autour de la technologie, de la donnée et de l’intelligence artificielle.
États-Unis : l’intelligence artificielle comme doctrine stratégique
Aux États-Unis, la vague technologique qui secoue le secteur bancaire est déjà entrée dans le concret opérationnel, et pas seulement dans les discours de stratégie.
Sur le front de l’intelligence artificielle, les grandes banques de Wall Street ne voient plus l’IA comme un gadget ou une amélioration cosmétique, mais comme un levier structurel de productivité et de transformation des métiers. Selon une enquête rapportée par Business Insider, réalisée auprès de 240 dirigeants de services financiers, 28 % d’entre eux anticipent une réduction des effectifs liée à l’IA.
Sur le terrain, rapporte Reuters, l’investissement en capitaux et en ressources humaines est impressionnant. Bank of America, par exemple, a consacré treize milliards de dollars (37,5 milliards de dinars) à son budget technologique en 2025, dont une part significative est dédiée à l’intégration de l’intelligence artificielle dans ses opérations quotidiennes – notamment via son assistant virtuel Erica, qui a déjà géré plus de trois milliards d’interactions clients et accompli des tâches qui, sans automatisation, auraient requis l’équivalent de 11.000 employés humains.
Les autres grandes banques ne sont pas en reste. JPMorgan a consacré 18 milliards de dollars à la technologie en 2024, intégrant des plateformes d’IA à grande échelle à travers ses divisions, de la banque de détail aux marchés de capitaux, rapporte Business Insider. De la même manière, Citigroup a formé des milliers d’employés pour agir comme “AI stewards” (agents d’intelligence artificielle), tandis que Goldman Sachs et Wells Fargo ont eux aussi affirmé que l’intelligence artificielle allait remodeler leurs opérations, accroître la productivité et, dans certains cas, réduire des fonctions traditionnelles.
Ce que ces chiffres illustrent, c’est que l’introduction de l’intelligence artificielle dans les banques américaines ne se limite pas à des tests isolés, mais s’inscrit dans des budgets massifs, des réorganisations internes profondes et des ajustements des pratiques de travail, qui combinent automatisation des tâches routinières et redéploiement des talents humains vers des fonctions jugées à plus forte valeur ajoutée. Dans plusieurs cas, la technologie a commencé à remplacer des processus qui, encore récemment, étaient considérés comme indissociables de l’activité bancaire traditionnelle.
La Tunisie entre modernisation partielle et inertie structurelle
Ce qui arrive aux Etats-Unis aujourd’hui arrivera en Europe demain et en Tunisie après-demain.
Chez nous, les usages ont évolué plus vite que les organisations. Les applications bancaires sont devenues courantes. Les virements en ligne, la consultation des comptes et l’usage des DAB se sont généralisés.
Mais derrière cette façade numérique subsistent des rigidités inquiétantes. Nos banques sont restées conservatrices, malgré le progressisme de façade.
Les plafonds de virements restent faibles et contraignants. Les agences manipulent encore massivement du cash. Les procédures internes demeurent lourdes et dépendantes de validations humaines multiples. La digitalisation touche l’interface client, mais beaucoup moins les processus internes. Peu de banques autorisent le paiement par téléphone mobile au lieu de la carte bancaire.
L’exemple de la monétique est révélateur. Un entrepreneur souhaitant mettre en place une plateforme d’e-commerce peut attendre des semaines, parfois des mois, pour obtenir une réponse, et uniquement via le chef d’agence qui sert d’intermédiaire. Le dossier circule, s’enlise, revient avec des demandes complémentaires. Et cela ne se passe pas dans une banque publique, mais dans une grande banque privée.
En Europe, le même service est accordé en 24 heures, entièrement en ligne, sans médiation physique. Le contraste est saisissant.
Ce banquier qui fait attendre des mois un client désireux d’investir dans le commerce électronique n’est pas seulement archaïque. Il est économiquement dangereux pour sa propre banque. Il pousse le client vers des alternatives, locales ou étrangères, et renvoie une image de lenteur incompatible avec l’économie numérique et sa banque prétendument à la pointe.
Banques en ligne : un retard stratégique
Autre symptôme du paysage bancaire tunisien : l’absence d’une véritable offensive des banques en ligne.
En Tunisie, des acteurs comme Flouci ou IXI existent. Ils représentent une tentative de modernisation. Mais leur visibilité reste limitée, leur communication modeste, leur politique commerciale peu agressive.
À l’international, les néobanques investissent massivement dans le marketing, multiplient les offres promotionnelles, simplifient l’expérience client au point de rendre obsolètes certaines banques traditionnelles. Elles ciblent la jeunesse, les indépendants, les travailleurs numériques.
En Tunisie, aucune véritable guerre commerciale numérique n’a encore éclaté. Le marché semble attendre et on joue le corporatisme et le protectionnisme à outrance sous l’œil complice de la Banque centrale. Or l’histoire montre que lorsqu’un acteur agressif émerge, le basculement peut être rapide. On ne peut pas aller à l’encontre de l’évolution.
Le silence avant la tempête
Le protectionnisme et le conservatisme actuels sont cependant éphémères.
La question n’est plus de savoir si le secteur bancaire tunisien sera bouleversé. Elle est de savoir quand et comment.
Les chiffres européens sont publics. Les stratégies américaines sont documentées. Les clients tunisiens adoptent déjà les usages numériques. Pourtant, le débat national sur l’impact de l’intelligence artificielle et de la digitalisation sur l’emploi bancaire reste inexistant.
Dans les conseils d’administration, les mots « productivité », « rationalisation », « optimisation » circulent. Mais ils ne sont pas traduits en débat public, ni même dans les assemblées générales.
Or la transformation ne prendra pas la forme d’un choc brutal. Elle viendra par étapes : des postes non remplacés, des agences fusionnées, des services centralisés, des fonctions automatisées.
Ce qui se passe aujourd’hui en Europe et aux États-Unis se passera inévitablement en Tunisie. Avec quelques années de décalage, peut-être. Mais sans exception.
La révolution bancaire est déjà en marche. Elle est technologique, silencieuse et stratégique. Et lorsqu’elle produira pleinement ses effets, il sera trop tard pour feindre la surprise.
Penser que la Tunisie échappera à ce qui se joue aujourd’hui en Europe et aux États-Unis relève de l’illusion. Ce qui est structurel ailleurs finit par devenir inévitable ici. Les clients désertent déjà les agences, les applications font l’essentiel du travail, l’intelligence artificielle est capable d’analyser, de scorer, de conseiller. Le modèle bancaire traditionnel, lourd en ressources humaines et en infrastructures physiques, devient de plus en plus difficile à justifier économiquement devant des actionnaires toujours désireux d’optimisation des ressources et de plus de dividendes.
Raouf Ben Hédi











2 commentaires
le financier
Pas grave ils pourront se recycler dans les societes communautaires
Vladimir Guez
Anthropic a révélé la semaine dernière une solutions qui a provoqué un mini crack boursier sur tout le secteur des logiciels.
Se sont des destructions d’emplois massive qui se préparent aux US et en Europe dans les emplois d’ingénieurs.
Sont touchés aussi les grandes banques d’affaires, les agences de notations et la gestion de capital.
Les banques tunisiennes sont touchées par la digitalisation qui frappe ici avec dix ans de retard.