Une entreprise privée dans la même situation aurait déjà fermé ses portes ou comparu devant le tribunal. Les Ciments de Bizerte, société publique largement détenue par l’État, continue pourtant d’exister malgré des pertes lourdes et une incapacité à honorer ses dettes. Au-delà des chiffres, c’est une question simple qui se pose : la loi s’applique-t-elle de la même manière à tous ?
Il y a des chiffres qui ne mentent pas. Et ceux des Ciments de Bizerte racontent une histoire inquiétante.
Selon ses états financiers 2024, la société affiche une perte nette de 44,79 millions de dinars. Ses commissaires aux comptes émettent une opinion non modifiée, mais attirent explicitement l’attention sur une « incertitude significative liée à la continuité de l’exploitation ». Autrement dit : l’entreprise pourrait ne pas être en mesure de poursuivre normalement son activité.
Pour une société privée, une telle formulation déclenche immédiatement l’alarme et même des procédures judiciaires. Pour une entreprise publique, elle semble n’être qu’une mention technique.
Une industrie à l’arrêt
Le fait le plus marquant est pourtant industriel, avant d’être financier : la production de clinker est à l’arrêt.
Les indicateurs 2025 publiés la semaine dernière confirment que la production de clinker est restée à zéro tonne sur l’ensemble de l’année. Cela signifie que la cimenterie ne produit plus sa matière première essentielle. Elle se limite au broyage de clinker importé ou acquis localement.
La direction elle-même reconnaît que « la persistance de l’arrêt de la production de clinker […] a contribué à l’aggravation de sa crise financière ».
Une cimenterie qui ne produit plus son clinker n’est plus vraiment une cimenterie. Elle devient un simple transformateur dépendant de fournisseurs extérieurs.
Des capitaux propres sauvés par la pierre, pas par le ciment
À la lecture du bilan 2024, les capitaux propres apparaissent positifs, à 143 millions de dinars. Mais ce chiffre mérite d’être lu attentivement.
En 2024, la société a procédé à une réévaluation de ses immeubles, générant une réserve spéciale de 166,5 millions de dinars.
Sans cette opération patrimoniale, la situation serait bien plus dégradée. Les capitaux propres ne sont pas restaurés par la performance industrielle, mais par la valorisation des actifs immobiliers.
Ce n’est pas le four qui sauve l’entreprise. C’est le foncier.
Un chiffre d’affaires en hausse… trompeur
Les indicateurs d’activité 2025 montrent une progression du chiffre d’affaires annuel, passé de 30,88 millions de dinars en 2024 à 40,51 millions en 2025.
Cette hausse de 31 % peut donner l’illusion d’un redressement. Mais elle intervient dans un contexte où la production propre reste nulle. L’activité repose essentiellement sur le broyage de clinker importé et sur des revenus annexes, notamment liés au déchargement de coke de pétrole.
Il ne s’agit donc pas d’une relance industrielle, mais d’un ajustement commercial pour maintenir une présence minimale sur le marché.
Une dette lourde et des engagements non honorés
L’endettement reste massif. En 2025, le total des dettes financières s’élève à 122,36 millions de dinars, pour un capital social d’environ 44 millions de dinars.
La société reconnaît par ailleurs, dans ses indicateurs publiés la semaine dernière, ne pas avoir pu honorer ses engagements envers ses fournisseurs et ses banques. En clair, la société est un mauvais payeur.
Dans le secteur privé, une entreprise qui accumule des pertes importantes, cesse sa production principale, affiche une dette supérieure à deux fois son capital, et admet ne plus pouvoir payer ses dettes et ses obligations fiscales, serait immédiatement placée sous administration judiciaire. Pour beaucoup moins que cela, on a des hommes d’affaires en prison.
Une perte allégée par l’amnistie fiscale
La perte nette 2024 de 44,79 millions de dinars aurait pu être encore plus importante. Les commissaires aux comptes attirent en effet l’attention sur l’effet de l’amnistie fiscale à laquelle la société a adhéré.
Cette mesure lui a permis d’éviter la constatation de pénalités de retard pour près de 4,9 millions de dinars et de reprendre des provisions pour risque fiscal à hauteur de 3,77 millions de dinars.
En d’autres termes, une partie de l’allègement du résultat provient d’une décision fiscale de l’État. L’entreprise publique bénéficie ainsi d’un traitement qui atténue mécaniquement la gravité de ses pertes.
Le contraste qui parle de lui-même
Au même moment, sur le même marché, un acteur privé évolue dans un environnement identique. En 2025, Carthage Cement a produit 1,4 million de tonnes de clinker, selon ses indicateurs d’activité 2025 publiés il y a une vingtaine de jours, quand la cimenterie publique de Bizerte en produisait zéro. Le chiffre d’affaires annuel de la société privée atteint 383,4 millions de dinars, soit près de dix fois celui de l’entreprise publique. Elle exporte pour 72,7 millions de dinars, en progression de 80 %, quand Bizerte n’enregistre aucune exportation.
Plus révélateur encore : l’entreprise privée réduit son endettement de 12 % et dispose de placements bancaires significatifs, tandis que la société publique reconnaît ne pas pouvoir honorer ses engagements.
Même marché. Même pays. Même conjoncture.
Deux trajectoires radicalement opposées.
L’une ajuste, exporte, investit et réduit sa dette.
L’autre cesse de produire sa matière première, accumule les pertes, survit sous perfusion et ne paie pas ses dettes.
La différence ne tient pas seulement à la conjoncture. Elle tient à la structure, à la gouvernance et à la discipline imposée par le marché.
Le verdict du marché
Il existe un autre indicateur, plus silencieux mais tout aussi implacable : le cours de Bourse. À la date du mercredi 18 février 2026, l’action des Ciments de Bizerte s’échange autour de 0,50 dinar. Elle valait 0,59 dinar au 1er janvier, 0,65 dinar il y a un an, et 3,71 dinars il y a dix ans, selon l’historique publié par le site spécialisé Il Boursa.
En une décennie, le titre a ainsi perdu l’essentiel de sa valeur. Le marché, lui, ne réévalue pas les immeubles. Il réévalue la confiance. Et dans le cas des Ciments de Bizerte, cette confiance s’est érodée année après année.
La question qui dérange
En droit tunisien, une société anonyme n’est pas libre d’ignorer ses pertes. Lorsque ses capitaux propres deviennent inférieurs à la moitié de son capital social, le conseil d’administration a l’obligation de convoquer une assemblée générale extraordinaire pour décider de sa dissolution ou de la poursuite de l’activité avec un plan de redressement. La règle existe pour protéger les créanciers et garantir la transparence du marché.
Plus encore, lorsqu’une entreprise n’est plus en mesure d’honorer ses engagements exigibles avec les ressources dont elle dispose, elle se trouve en situation de cessation de paiement. Dans le secteur privé, une telle situation conduit rapidement à une déclaration devant le tribunal et à l’ouverture d’une procédure collective.
Or les indicateurs 2025 des Ciments de Bizerte reconnaissent explicitement que la société n’a pas pu honorer ses engagements envers ses fournisseurs et ses dettes bancaires. Les commissaires aux comptes évoquent, quant à eux, une incertitude significative quant à la continuité de l’exploitation.
Dans le privé, une entreprise qui cumule pertes lourdes, arrêt de production, dette supérieure à deux fois le capital et incapacité à payer ses engagements ne bénéficie généralement d’aucune indulgence. Les banques coupent les lignes, les fournisseurs exigent des garanties, les tribunaux sont saisis.
Dans le public, le temps semble suspendu. L’entreprise continue d’exister, soutenue par l’État actionnaire majoritaire, alors même que les critères qui déclenchent ailleurs des procédures de redressement ou de liquidation sont réunis.
La question n’est donc plus seulement financière. Elle est institutionnelle : la loi est-elle la même pour tous, ou varie-t-elle selon que l’actionnaire principal s’appelle État tunisien ou investisseur privé ?
Une économie peut-elle durablement fonctionner avec deux régimes juridiques implicites : l’un pour le privé, l’autre pour le public ?
À Bizerte, le four est éteint. La loi, elle, semble fonctionner à température variable.
Maya Bouallégui














2 commentaires
HatemC
L’entreprise s’apparente désormais davantage à une réserve foncière qu’à un véritable outil industriel.
En cas de privatisation ou de liquidation, l’enjeu ne serait pas la relance du four — probablement obsolète — mais la valorisation du terrain, idéalement situé en bord de mer à Bizerte.
Dans l’intervalle, le maintien d’une activité minimale entretient l’illusion industrielle et permet de différer le coût politique et social d’un licenciement collectif. Un plan social n’arrange pas les affaires du gourou à Carthage.
La question qui se pose
Pourquoi donc les petits actionnaires ne se retirent pas ?
Dans une entreprise normale, quand l’action perd 86 % de sa valeur en dix ans (passant de 3,71 DT à 0,50 DT), les investisseurs fuient massivement.
Si les actionnaires ne se retirent pas des Ciments de Bizerte, c’est pour trois raisons stratégiques et psychologiques bien précises :
1. Pour les petits porteurs qui ont acheté l’action il y a 10 ans, vendre aujourd’hui à 0,50 DT reviendrait à encaisser une perte quasi totale. Beaucoup préfèrent « garder le titre au fond du tiroir » dans l’espoir infime d’un rachat par un groupe étranger ou d’une nationalisation totale à un prix fixe (OPA). Ils sont bloqués par ce qu’on appelle l’aversion à la perte.
2. Le pari sur le « Foncier » (L’actif réel)
L’usine est située sur un emplacement stratégique (front de mer, accès portuaire).
Sa valeur comptable a été gonflée par la réévaluation (166 millions DT).
Même si le four est mort, le terrain vaut potentiellement plus que la capitalisation boursière actuelle de l’entreprise. Ils parient sur la valeur de la « pierre » plutôt que sur celle du « ciment ».
3. L’absence de liquidité (Le marché est gelé)
Pour se retirer, il faut un acheteur en face. Or, qui voudrait acheter des parts dans une entreprise :
Qui ne produit plus sa matière première ?
Qui est surendettée (122 millions DT de dettes) ?
Dont le principal client/patron (l’État) ne suit pas les règles du marché ?
Le titre est devenu ce qu’on appelle une « valeur morte ».
Le volume des échanges à la Bourse de Tunis sur cette action est souvent dérisoire. Les actionnaires ne « restent » pas par choix, ils sont prisonniers d’un titre que personne ne veut racheter à un prix décent. ….HC
HatemC
La SCB – Ciments de Bizerte n’est plus une véritable usine de production : elle est devenue un simple atelier de broyage, dépendant du clinker importé ou acheté localement.
Cette perte d’intégration industrielle réduit fortement sa valeur ajoutée et la rend vulnérable aux fluctuations des prix du marché, ce qui aggrave sa crise financière.
Sans les artifices comptables liés à son patrimoine, l’entreprise serait techniquement en faillite.
Sur le plan de la gouvernance, le Conseil d’Administration, censé jouer un rôle de contrôle, est dominé par l’État via les ministères. En pratique, le véritable pouvoir appartient au ministère de l’Industrie qui nomme le PDG.
Contrairement à une entreprise privée où le CA fixe la stratégie et peut sanctionner la direction, celui des Ciments de Bizerte se limite à entériner les décisions : c’est une gouvernance de façade
Dans une entreprise privée, le Conseil d’Administration (CA) est le véritable pilote : il surveille la gestion, valide la stratégie et peut révoquer le directeur si les résultats ne sont pas là. Aux Ciments de Bizerte, la dynamique est totalement inversée. Le Conseil d’Administration n’est qu’Une chambre d’enregistrement … HC