Il aura suffi de quelques pluies et d’une combinaison de facteurs climatiques pour transformer le haut de l’avenue Habib Bourguiba et la TGM en décor post-apocalyptique. La plus célèbre artère du pays, vitrine de la modernité tunisienne, transformée en bassin improvisé où les voitures hésitent à faire de l’aquaplaning en direction de la Goulette puisque la route est totalement immergée. Tunis Marine sous l’eau, circulation paralysée vers La Goulette, commerces groggy et fleuristes regardant leurs roses flotter comme des radeaux miniatures.
On pourrait croire à un banal épisode météorologique. Une intempérie capricieuse, une canalisation récalcitrante, un orage de trop. Mais en Tunisie, même la pluie finit par devenir métaphorique.
Car pendant que l’avenue la plus symbolique du pays prend l’eau, l’État, lui aussi, semble submergé — non par les intempéries, mais par ses propres responsabilités.
Et là, aucun pompage d’urgence n’est prévu.
Un État en infiltration lente
Le système de santé est sans doute le premier à avoir donné l’alerte. Les caisses sociales, censées irriguer l’ensemble du dispositif, ressemblent désormais à des citernes percées. Les pharmaciens attendent leurs paiements, les professionnels de santé attendent leurs rémunérations, les patients attendent leurs médicaments… et les médicaments, eux, attendent parfois d’exister.
Entre pénuries intermittentes et retards structurels, la santé publique navigue en apnée financière. Sur le papier, la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam) a des comptes équilibrés et devrait être capable de rémunérer tout le monde, sauf qu’elle ne dispose pas de liquidités. Ces dernières sont dirigées par les autres caisses sociales vers le paiement des pensions de retraite. L’argent accumulé ne suffit pas pour financer le système de santé et les retraites, donc le choix a été fait il y a des années de privilégier les seniors. Entre temps, sans financement, le système de santé se délabre lentement.
Dans l’économie, l’eau monte également. Certes, les chiffres officiels annoncent une croissance de 2,5 % en 2025. On nous invite même à nous réjouir d’un chômage à 15,2 %. Mais ces statistiques ressemblent à ces parapluies vendus après l’orage : utiles, mais un peu tardifs. Et surtout très loin des 3,2 % promis par le gouvernement. À force de revoir les ambitions à la baisse, la performance finit par ressembler à une consolation statistique.
Pendant ce temps, le citoyen moyen observe son pouvoir d’achat fondre d’un mois à l’autre. Et ce n’est sûrement pas le mois saint qui débute qui allégera les dépenses des ménages.
Dans l’éducation, la météo est sociale. Grèves régionales, arrêt total des cours, dialogue rompu entre l’État et la Fédération générale de l’enseignement secondaire : l’année scolaire avance au rythme des communiqués syndicaux plutôt que des programmes pédagogiques.
Et lorsque les salles de classe ne sont pas fermées, elles deviennent parfois le théâtre de scènes plus inquiétantes : lycées envahis, violences, drames humains, suicides d’élèves harcelés. Chaque fait divers semble plus brutal que le précédent, chaque silence officiel plus pesant que le dernier.
Au sommet, on attend toujours la mise en place du Conseil supérieur de l’éducation et de l’enseignement, annoncé comme un phare stratégique et promis pour « bientôt » par le président de la République. Pour l’instant, le phare est éteint et les récifs se multiplient.
Une capitale inondée, un pays débordé
La montée des eaux sur l’avenue Habib Bourguiba n’est donc pas seulement un incident urbain. Elle agit comme une métaphore grandeur nature : infrastructures saturées, institutions débordées, politiques publiques dépassées.
Dans un pays où tout semble fonctionner en mode réaction plutôt qu’anticipation, chaque crise devient une surprise, chaque urgence une nouveauté, chaque panne une fatalité.
On écope ici, on colmate là, on parle beaucoup, on réforme peu. Et l’eau continue de monter.
Car le véritable problème n’est pas la pluie. La pluie tombe partout. Le problème, c’est l’incapacité chronique à construire des digues administratives, économiques et sociales capables d’absorber les tempêtes.
En attendant, la Tunisie contemple son reflet dans les flaques d’eau de sa plus grande avenue. Un reflet troublé, déformé par les remous, où l’on distingue un État débordé par ses missions, un système public à bout de souffle et une société qui avance, chaussures trempées, dans un présent devenu glissant.
Au prochain orage, on parlera encore d’inondations. Mais chacun saura qu’il ne s’agit pas seulement d’eau.
Gouverner à la serpillière
Dans cette République amphibie, la gestion publique ressemble de plus en plus à un exercice domestique : on attend la fuite, puis on court chercher la serpillière. L’entretien préventif est une notion abstraite, la planification un luxe théorique, et la responsabilité diluée comme une flaque dans un caniveau bouché.
Les conférences se succèdent, les commissions s’installent, les stratégies s’annoncent avec des intitulés grandioses. Sur le terrain, le citoyen apprend surtout à contourner : contourner les trottoirs inondés, contourner les pénuries, contourner l’administration, contourner l’espoir.
La résilience tunisienne est devenue un sport national. On s’adapte à tout : aux coupures, aux retards, aux grèves, aux files d’attente, aux promesses recyclées. On développe une capacité d’improvisation que beaucoup de nations nous envieraient… si elle n’était pas devenue une condition de survie.
Pendant ce temps, la parole publique flotte entre complotisme et optimisme. Tout va mieux, assure-t-on, indicateurs à l’appui. Le pays avance, dit-on, même si le citoyen a parfois l’impression de patauger.
Reste alors une question simple : combien de pluies faudra-t-il encore pour comprendre que ce n’est pas le ciel qui déborde, mais le système ?
Et qu’à force de repousser les réformes comme on repousse l’eau avec le pied, on finit toujours par avoir de la boue jusqu’au cou.











2 commentaires
Hannibal
Une question : quand est-ce que les gouvernants actuels et leurs petites mains avoueront-ils leurs incompétences dans la gestion du pays et dans l’anticipation ?
Les solutions :
– Des dirigeants technocrates
– Populisme interdit
– Une fiscalité juste, globale et incitative à la solidarité
– Incitations à l’investissement
– Droit du travail connecté aux marchés et à leurs évolutions
– partenariats publics privés pour des projets d’infrastructures, de santé et d’anticipation
– privatisation de toutes entreprises publiques opérant dans des domaines concurrentiels (si invendable alors liquidation)
– Pour celles qu’on garde question de souveraineté, faire en sorte qu’elles paient leurs créances auprès des fournisseurs et des caisses sociales et que sa gestion soit rationalisée y compris par de la restructuration
– Mettre le paquet sur l’Éducation pour former une génération à qui on peut fièrement passer le flambeau
– Inciter les projets privés de production d’énergies renouvelables pour moins dépendre des énergies fossiles
– Utiliser les médias publics dont l’utilisation de l’argent public doit être rationalisée, pour rendre compte des projets valorisants, pour rendre compte de l’utilisation des utilisations de l’argent public dans des projets qui profitent à toute la population pour qu’elle soit fière d’y contribuer, pour pointer du doigt toutes les incivilités du quotidien qui pourrissent la vie de la population, …
– Retrouver une diplomatie impartiale et dont la voix porte
zaghouan2040
J’ai l’impression que lentement mais sûrement le pouvoir perd le contrôle de la gouvernance de plusieurs secteurs névralgiques
Le fonctionnement du secteur de la Santé publique en est effectivement l’une des preuves les plus évidentes
Mais d’autres dysfonctionnements majeurs, de moins en moins dissimulés,émergent
L’un des plus inquiétants est la persistance de l’effondrement de l’investissement industriel et agricole
Un autre, corrélé, est l’effondrement silencieux mais gravissime de notre tissu productif a travers le taux de faillite des PMEs
Tout aussi inquiétant est l’entêtement du pouvoir a déclarer un taux de chômage de 15% alors que l’évidence saute aux yeux
Dans un autre domaine, l’accroissement tout azimut de la violence des incivilités des affrontements entre jeunes desoeuvres déboussolés , en dépit de la répression policière, doit interpeller
Les signaux de perte de contrôle se multiplient
Dernière remarque qui confirme ce constat de glissement de terrain : les directives présidentielles sur plusieurs sujets semblent être carrément vidées de leur sens détournées a des fins spécifiques : ceci est un signe incontestable de perte de contrôle