Par Amin Ben Khaled
Une réponse fausse à des questions vraies
Il faut dire non. Non, non pas au peuple – à sa colère légitime, à ses souffrances accumulées, à ses attentes si souvent trahies. Non pas à la critique des élites, dont la surdité et l’arrogance ont, par bien des aspects, contribué à creuser la fracture qui traverse notre espace public. Il faut dire non à autre chose, de plus insidieux et de plus grave : à la simplification. À cette réduction du réel qui transforme la complexité du monde en une fable à deux personnages, le peuple pur d’un côté, les élites corrompues de l’autre.
Le populisme ne surgit pas du néant. Il naît dans les fractures que les institutions n’ont su ni refermer ni même nommer. Il prospère là où le langage politique s’est technocratisé au point d’exclure ceux qu’il prétend représenter. Il s’enracine dans l’expérience vécue de l’abandon – social, géographique, symbolique. À cet égard, la tentation populiste est un symptôme qu’il serait vain, et même dangereux, de traiter par le mépris. Comprendre son origine ne signifie pas l’absoudre. Mais refuser de la comprendre, c’est s’interdire d’y répondre.
La réduction comme mutilation du réel
Toute société est complexe. Elle est tissée d’intérêts divergents, de conflits légitimes, de contradictions économiques, culturelles, symboliques qui ne sauraient se résoudre d’un trait de plume ni par la seule volonté d’un chef charismatique. La démocratie – dans sa forme la plus exigeante – consiste précisément à organiser cette pluralité sans la nier, à instituer des espaces où les contradictions peuvent s’exprimer, se confronter, parfois se dépasser.
Le populisme, lui, opère une réduction. Il simplifie le monde en deux camps antagonistes et irréductibles. Or le peuple n’est pas un bloc homogène. Il est une réalité plurielle, traversée de contradictions internes, d’appartenances multiples, de projets inconciliables. Comme l’a montré le politologue Ernesto Laclau, le peuple est toujours une construction politique, non une donnée naturelle. Mais là où Laclau décrit une logique discursive, le populisme pratique une fermeture : il fige le « nous » dans une identité supposée pure, et absolutise le « eux » en instance démoniaque.
La pensée complexe – celle qu’Edgar Morin a patiemment élaborée depuis des décennies – nous enseigne que le réel est tissé d’interdépendances, de boucles récursives, d’antagonismes féconds. Réduire n’est pas clarifier. Réduire, c’est mutiler. La complexité devient suspecte, la nuance se transforme en faiblesse, l’ambivalence devient trahison. Ce faisant, le populisme ne dévoile pas le réel : il le défigure pour le rendre plus maniable, plus mobilisateur, plus apte à susciter l’adhésion émotionnelle.
Cette opération de simplification n’est pas anodine. Elle prépare intellectuellement le terrain à des formes d’autoritarisme qui se parent, paradoxalement, des oripeaux de la démocratie. Car si le peuple est un et pur, alors toute voix qui s’en écarte est illégitime – voire ennemie. La pensée binaire est le lit naturel de l’exclusion.
La personnalisation du pouvoir, ou le paradoxe vertical
Le populisme se présente volontiers comme une révolution horizontale. Il prétend restituer la parole au peuple, court-circuiter les élites intermédiaires, rétablir un lien direct entre la base et le sommet. Cette rhétorique de l’immédiateté démocratique est profondément séduisante, notamment dans des sociétés où les corps intermédiaires – syndicats, partis, médias – ont perdu de leur crédibilité.
Mais ce mouvement vers le bas produit, en réalité, un mouvement vers le haut. Le leader devient l’incarnation du collectif. Il parle « directement » au nom de tous, sans filtre, sans médiation. Les institutions – partis, syndicats, juridictions indépendantes, presse critique – sont disqualifiées comme obstacles ou comme instruments de la corruption des élites. Ainsi naît un paradoxe fondamental : au nom de l’horizontalité, on construit une verticalité inédite, souvent plus concentrée que celle qu’on prétendait combattre.
Des expériences contemporaines en Amérique latine, en Europe centrale ou dans certains pays d’Asie du Sud-Est illustrent cette tension avec une clarté désarmante. Les contextes historiques diffèrent, les trajectoires aussi. Mais la logique est similaire : la volonté populaire se confond avec la volonté du chef, au point que contester le chef revient à trahir le peuple. La critique devient sédition.
Or la démocratie ne se réduit pas à l’élection, fût-elle libre et régulière. Elle suppose des équilibres, des contrepoids, une pluralité d’espaces d’expression et de délibération. Lorsque la critique des élites débouche sur la sacralisation d’un leader, la démocratie ne se renforce pas : elle s’appauvrit, se vide de sa substance, jusqu’à n’en conserver que le simulacre.
La souveraineté comme mythe régressif
Le populisme promet la souveraineté. Reprendre le contrôle. Décider seul. Fermer les frontières – symboliques, économiques, parfois physiques – contre un monde extérieur vécu comme menaçant. Cette promesse répond à une angoisse réelle : celle de la perte de maîtrise dans des sociétés soumises à des forces qui les dépassent – la mondialisation des échanges, les mutations technologiques, les flux migratoires, le dérèglement climatique.
Mais nous vivons dans un monde d’interdépendances irréversibles. Les économies sont liées par des chaînes de production qui traversent les continents. Les crises sanitaires franchissent les frontières en quelques heures. Le dérèglement climatique ne respecte aucune souveraineté nationale. La pensée complexe nous oblige à reconnaître ces enchevêtrements : refuser l’interdépendance ne la fait pas disparaître. Elle revient, souvent sous des formes plus contraignantes encore, sous forme de crises non anticipées, de représailles économiques, d’effondrements systémiques.
La promesse populiste de souveraineté absolue est donc, à proprement parler, une promesse irréalisable. Pis encore, elle détourne l’énergie collective de la seule question pertinente : non pas comment se fermer au monde, mais comment agir collectivement, à plusieurs échelles simultanées, pour reprendre prise sur des processus qui nous échappent. La nostalgie souverainiste est un repli vers un passé idéalisé qui n’a jamais vraiment existé tel qu’on le fantasme.
La transformation de l’adversaire en ennemi
Plus grave encore, et peut-être plus lourd de conséquences à long terme, est la manière dont le populisme reconfigure le rapport à l’autre politique. La démocratie repose sur un principe fondamental : l’adversaire est légitime. Son existence est constitutive de l’espace démocratique. Le conflit politique est réglé, institué, canalisé par des procédures qui en empêchent le débordement violent. C’est précisément ce que Carl Schmitt, théoricien du politique peu suspect de sympathie démocratique, désignait comme la distinction entre l’ennemi et l’adversaire – une distinction que la démocratie libérale s’efforce de maintenir.
Le populisme tend à abolir cette distinction. Ceux qui ne font pas partie du « vrai peuple » – les intellectuels, les journalistes, les juges indépendants, les opposants politiques – peuvent être stigmatisés, présentés comme des agents de l’étranger, des traîtres à la cause nationale. La frontière politique, qui devrait rester conflictuelle mais perméable, devient morale. Et lorsqu’elle devient morale, elle cesse d’être une frontière pour devenir un mur.
Lorsque la politique se moralise à l’excès, elle cesse d’être un espace de délibération pour devenir un champ de purification. L’enjeu n’est plus de convaincre, mais de démasquer. Non plus de gouverner, mais d’expurger. Cette glissade de la politique vers le religieux – au sens d’une distinction absolue entre purs et impurs – est l’une des formes les plus inquiétantes du populisme contemporain.
Comprendre sans céder, réformer sans réduire
Être contre le populisme ne signifie pas défendre le statu quo. Les élites ont une part de responsabilité évidente dans la montée des phénomènes populistes. La technocratie a parfois éloigné la décision des citoyens, retranchée derrière une expertise qui fonctionne comme un dispositif d’exclusion autant que comme un outil de gouvernement. Les inégalités économiques se sont creusées au point de remettre en cause le sentiment même d’appartenir à une communauté commune. Le sentiment d’injustice, lorsqu’il est chronique et sans issue visible, est un terreau fertile pour les simplifications radicales.
Mais la réponse à ces défaillances réelles ne peut être la simplification binaire. La démocratie a besoin de réforme, non de réduction. Elle a besoin d’inclusion, non d’unité forcée. Elle a besoin de sens, mais d’un sens capable d’intégrer la pluralité des expériences, des identités, des projets. Edgar Morin nous rappelle inlassablement que la solution d’un problème complexe ne peut être simple sans devenir fausse. Fausse, et à terme dangereuse.
Répondre au populisme exige donc un double effort. D’abord, un effort de lucidité : reconnaître les fractures réelles qu’il exploite, sans les nier ni les minimiser. Ensuite, un effort d’invention politique : trouver des formes démocratiques qui soient à la fois plus inclusives, plus intelligibles et plus capables de produire des résultats tangibles pour ceux qui se sentent abandonnés. Ce double effort est difficile, ingrat, lent. Il suppose d’accepter la contradiction là où le populisme promet la clarté.
Pour une vigilance démocratique
Le populisme est séduisant parce qu’il est clair. Il désigne des responsables. Il propose des réponses rapides à des questions qui résistent, par nature, aux solutions rapides. Il rassure en nommant – et nommer, même faussement, procure un soulagement que l’incertitude ne peut offrir. Cette puissance émotionnelle est réelle. Elle ne se combat pas par le mépris, ni par la seule invocation des valeurs démocratiques – qui sonnent creux lorsque la démocratie paraît incapable de protéger les plus vulnérables.
La clarté peut être trompeuse. L’excès de simplicité engendre l’aveuglement, et l’aveuglement prépare les catastrophes. L’histoire du 20ème siècle a fourni des illustrations tragiques de ce que les simplifications radicales, portées par des mouvements de masse soudés par la désignation d’un ennemi commun, peuvent produire. La vigilance démocratique n’est pas une posture confortable. Elle oblige à tenir ensemble des exigences contradictoires : comprendre la colère sans la valider dans ses formes les plus destructrices, réformer sans céder à la promesse illusoire de la tabula rasa.
Être contre le populisme, c’est défendre la difficulté démocratique. C’est accepter que le réel soit contradictoire, que les bonnes réponses soient rarement immédiates, que la pluralité soit une richesse et non un obstacle. C’est préférer l’incertitude partagée à la certitude imposée. C’est refuser la séduction de l’Un – un peuple, une vérité, un chef – pour maintenir ouverts les espaces où le multiple peut se dire, se confronter, se transformer.
Ce n’est pas un combat contre le peuple. C’est un combat pour sa pluralité. Ce n’est pas un refus de la colère. C’est un refus de sa capture et de sa manipulation au profit de ceux qui prétendent l’incarner. Ce n’est pas une défense des élites. C’est une défense de la complexité humaine – de cette inépuisable capacité des sociétés à se réinventer, à se surprendre elles-mêmes, à trouver des voies que nul n’avait tracées à l’avance.
Dans un monde toujours plus tenté par les solutions rapides, les boucs émissaires commodes et les certitudes apaisantes, cette défense de la complexité n’est pas une posture intellectuelle. C’est une nécessité politique.
BIO EXPRESS
Amin Ben Khaled – Avocat au barreau de Tunis
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











2 commentaires
Gg
Mouais…
Tout d’abord, un pays n’est pas une construction artificielle. C’est une géographie, une Histoire, une langue, une culture, une religion… autant d’éléments qui soudent un peuple.
Et la souveraineté n’est pas un gros mot. Il s’agit du pouvoir d’agir sur ce qui fait que le pays fonctionne, ou pas. Économie, santé, éducation…
Si vous comptez par exemple sur les pays concurrents pour ménager votre économie, vous commettez une lourde erreur!
Alors soyons optimistes, on peut espérer que les pays vivent dans le respect réciproque, la tolérance, la coopération. Mais franchement, cette situation est plutôt l’exception qui confirme la règle !
Si bien que le mot populisme peut aussi bien désigner une sorte de souveraineté fantasmée, que l’abandon à l’image de sociétés idéales, mais qui n’existent pas.
Populisme est peut être le mot le plus vide de la politique!
Vladimir Guez
Bien sur que c’est une posture d’intellos. Et une posture quasi idéologique en plus. Vous faites l’éloge de la complexité parceque vous refusez les solutions pragmatiques par mépris ou par tabous.
Quand le populo a un caillou dans sa chaussure, vous vous surpassez pour lui expliquer que c’est très complexe , qu’il n’a pas vraiement mal , que ce n’est pas une vraie douleur, mais un sentiment de douleur. Et après le déni, vous lui proposez un doliprane parce qu’enlever le caillou de la chaussure est une solution exclue par essence.
Trump démontre chaque jour que vous vous trompez. On a un problème, on le règle. Les droits de douanes etaient tabou , ils ne le sont plus. Chassez les clandestins ? Ce n’est pas humunaniste , monsieur! Peut-être, mais c’est ce que l’on va faire.
Deposer un président venezuelien? Vous n’y pensez pas ! Transformer Gaza ! Vous ne pouvez pas ! ect…
La complexité encore et toujours pour justifier de l’impuissance est l’ecueil systématique et le défi a relever si vous voulez dire non au populisme.
Un point Goodwin en faisait une référence au passé, c’est est un peu maigre d’autant que l’Allemagne nazie a fait preuve d’une incroyable efficacité en transformant un pays a genoux après sa défaite en pays surpuissant et conquérant en très peu de temps…