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Des radars intelligents pour des routes trouées et effacées

Service IA, Business News

Par Maya Bouallégui

La Tunisie s’apprête à déployer des caméras intelligentes dopées à l’intelligence artificielle capables de détecter téléphone au volant, ceinture non attachée et excès de vitesse. Une modernisation présentée comme un tournant technologique. Sur le terrain, pourtant, les routes manquent de marquage, les nids-de-poule se multiplient et la signalisation disparaît. La sécurité routière commence-t-elle par l’algorithme ou par l’asphalte ?

En France, à partir de 2026, une nouvelle génération de radars dopés à l’intelligence artificielle sera progressivement déployée. Ces dispositifs pourront détecter simultanément plusieurs infractions : excès de vitesse, usage du téléphone au volant, non-port de la ceinture de sécurité, non-respect des distances entre véhicules.

Il ne s’agit plus seulement de mesurer une vitesse. Il s’agit d’analyser un comportement. La caméra observe, l’algorithme interprète, l’amende tombe.

Ce choix s’inscrit dans une logique cohérente : le réseau routier français est dense, largement entretenu, balisé avec précision, où le marquage au sol est visible, les panneaux signalétiques normés, les carrefours structurés, les statistiques d’accidents publiées et débattues dans les médias.

La France ne modernise pas une route défaillante. Elle perfectionne un système déjà stabilisé.

Les investissements annoncés pour ces radars intelligents s’intègrent dans un cadre budgétaire structuré, discuté dans le cadre du budget de l’État. Les politiques de sécurité routière y sont documentées, évaluées et ajustées.

Autrement dit, la technologie vient en complément d’une infrastructure fonctionnelle.

La Tunisie entre dans l’ère des caméras intelligentes

La Tunisie a décidé d’emboîter le pas à la France et à d’autres pays développés, alors que l’état de ses routes est à des années lumières de ces pays.

L’Observatoire national de la sécurité routière (ONSR) a ainsi annoncé la semaine dernière le déploiement de caméras intelligentes capables de détecter le téléphone au volant, les excès de vitesse et le non-port de la ceinture. Elles seraient installées dans des « points névralgiques » du réseau routier.

L’annonce est ambitieuse. Elle projette l’image d’un État qui se modernise, qui s’aligne sur les standards internationaux et adopte l’intelligence artificielle pour renforcer le contrôle.

Sur le principe, rien à redire. La sécurité routière mérite des outils efficaces.

Sauf que voilà, un pays ne devrait pas copier une technologie dans le vide. Il se doit de l’insérer dans une réalité.

Et la réalité tunisienne mérite d’être décrite ou plutôt rappelée.

Un radar pour chaque nid-de-poule ?

Il suffit de parcourir quelques dizaines de kilomètres sur nos routes pour comprendre le décalage.

Sur de nombreuses routes nationales, les lignes blanches sont effacées. Continues ou discontinues, elles ont disparu sous l’usure du temps. La nuit, sous la pluie, la voie devient approximative. Les dépassements se font à l’instinct.

Dans certaines villes, les nids-de-poule ne sont plus des anomalies ponctuelles. Ils structurent la conduite. Les automobilistes ralentissent, dévient, zigzaguent. La trajectoire n’est plus déterminée par le code de la route, mais par l’état de la chaussée.

Dans plusieurs régions, la signalisation verticale est absente ou dégradée. Les panneaux sont inclinés, invisibles ou inexistants. Certaines intersections importantes ne disposent même pas d’un marquage clair au sol.

Même sur des axes stratégiques, y comprisà proximité de zones hautement sécurisées et symboliques, tel le palais présidentiel à Carthage, le marquage horizontal est parfois à peine perceptible.

La sécurité routière commence par la lisibilité. Lorsque la route elle-même devient incertaine, le contrôle automatisé ne répare pas l’asphalte.

Des accidents en recul, un contrôle renforcé

Fait intéressant : le même Observatoire national de la sécurité routière (ONSR) qui présente le projet de caméras intelligentespublie également la même semaine des chiffres montrant un recul de plus de 31 % des accidents en 2025.

Autrement dit, l’organisme qui alerte sur la nécessité de renforcer le contrôle est aussi celui qui constate une amélioration nette des indicateurs.

La baisse est significative. Elle traduit un effort, une évolution des comportements, peut-être l’effet de campagnes de sensibilisation ou de contrôles existants.

Dans ce contexte, le déploiement accéléré de caméras intelligentes ne s’inscrit pas dans une urgence statistique manifeste. Il apparaît comme une montée en gamme technologique alors même que les indicateurs s’améliorent.

Points névralgiques : où sont les études ?

L’ONSR précise que les caméras seront installées dans des « points névralgiques ».

L’expression est forte. Elle suppose des études précises, des données consolidées, des cartes d’accidentalité détaillées, des analyses causales identifiant la vitesse comme facteur déterminant.

Sauf qu’à ce jour, aucune étude publique n’a été diffusée démontrant que ces points concentrent des accidents principalement liés à la vitesse plutôt qu’à l’état de la chaussée ou à la signalisation déficiente.

La politique publique précède ici la publication de la donnée.

Dans une gouvernance moderne, l’ordre est généralement inverse.

Par ailleurs, l’ONSR annonce que les nouvelles caméras vont détecter également le non-port de la ceinture. Or la ceinture ne provoque pas un accident. Elle en limite les conséquences seulement. La nuance est fondamentale.

La sécurité routière repose sur la prévention des causes : qualité de l’infrastructure, lisibilité du réseau, entretien, éclairage, signalisation. Le contrôle du comportement est un levier complémentaire, pas substitutif.

Lorsque l’infrastructure reste fragile, concentrer l’effort sur la sanction donne l’impression d’une réponse partielle.

Une hiérarchie budgétaire qui interroge

L’annonce de l’ONSR tombe à un moment particulièrement sensible. La Tunisie traverse une période de contraintes financières sévères. Les tensions sur des produits essentiels — notamment les médicaments — ont rappelé ces derniers mois la fragilité des ressources publiques. Des traitements vitaux ont manqué. Des patients ont attendu. La Pharmacie centrale a accumulé des retards de paiement, d’où les pénuries de dizaines de médicaments. L’Office des céréales fait face à des factures impayées. Plusieurs départements négocient avec leurs fournisseurs nationaux et internationaux pour éviter des ruptures.

Dans les conseils ministériels récents, les priorités affichées ont porté sur l’approvisionnement, la stabilité budgétaire, la production agricole, la relance économique. À aucun moment la question des caméras intelligentes n’a été présentée comme un axe stratégique majeur.

C’est pourtant dans ce contexte que l’ONSR annonce le déploiement de radars dopés à l’intelligence artificielle, avec tout ce que cela implique en équipements, en logiciels, en traitement des données et en suivi administratif.

Déployer des radars intelligents représente un investissement conséquent. Rénover le marquage routier national, reprendre les chaussées dégradées, moderniser la signalisation représenterait un autre investissement — moins spectaculaire, moins technologique, mais plus fondamental.

Modernité ou mimétisme ?

Adopter des radars intelligents place la Tunisie dans le cercle des pays qui affichent une sécurité routière technologiquement avancée.

Mais la modernité ne se mesure pas uniquement à la sophistication des outils de sanction. Elle se mesure à la cohérence globale des politiques publiques.

Un radar intelligent installé sur une route mal tracée n’est pas un symbole de modernité. Il est un contraste. Il reflète surtout une mentalité répressive de l’État.

La sécurité routière n’est pas une question d’alignement technologique. Elle est une question d’équilibre entre infrastructure, prévention et contrôle.

La Tunisie n’a pas besoin de moins de discipline routière. Elle a besoin d’un ordre logique.

Restaurer la route. Clarifier le marquage. Réhabiliter la chaussée. Publier les études. Puis moderniser le contrôle.

L’intelligence artificielle peut assister l’État, mais elle ne remplace pas une ligne blanche invisible ni un bitume mal entretenu.

Maya Bouallégui

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2 commentaires

  1. Hannibal

    Répondre
    24 février 2026 | 14h10

    Ce qu’il faut aux automobilistes tunisiens ce sont des radars détecteurs d’absence d’intelligence parce que les comportements illicites et les insultes qui s’en suivent sont la démonstration de la bestialité.

  2. Hathatjeba Hatem

    Répondre
    24 février 2026 | 13h13

    Il faut tout d’abord trouver une solution aux voitures particulières des agents des forces de l’ordre qui sont munies de plaques d’immatriculation étrangères mais qui continuent à circuler sans vignette, sans assurance et sans le contrôle technique.

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