Suspendue depuis plus de trois décennies sans avoir été abolie, la peine de mort refait irruption dans le débat public tunisien. Une déclaration attribuée au chef de l’État, relayée par un magistrat, a déclenché une vague de réactions, entre inquiétudes des défenseurs des droits humains et appels populistes à son rétablissement. Dans un silence officiel lourd de sens, le pouvoir laisse prospérer le doute.
Une déclaration qui rallume un débat que l’on croyait figé
Il aura suffi de quelques mots pour rallumer un débat que beaucoup pensaient relégué aux marges de l’histoire récente du pays. En affirmant que le président Kaïs Saïed serait « attaché à l’application de la peine de mort », le magistrat Moez Bessaidi a provoqué une onde de choc politique et médiatique dont les répercussions continuent de se faire sentir. La déclaration, évoquant notamment les crimes terroristes et les atteintes les plus graves à la sûreté publique, a immédiatement suscité interrogations, inquiétudes et prises de position tranchées.
Plus que le contenu lui-même, c’est son implication potentielle qui a fait basculer le débat dans une nouvelle dimension : la perspective d’une rupture avec un moratoire observé depuis plus de trente ans. Car si la peine capitale figure toujours dans le Code pénal tunisien, elle n’a plus été appliquée depuis la dernière exécution, en octobre 1991. Cette suspension de facto, obtenue grâce à la mobilisation continue des organisations de défense des droits humains, avait progressivement installé l’idée d’une abolition implicite, sinon formelle.
Mais la déclaration du magistrat est venue rappeler une réalité juridique implacable : la peine de mort existe toujours. Elle est prononcée par les tribunaux, inscrite dans les textes, et pourrait, en théorie, être appliquée à tout moment.
Les défenseurs des droits humains tirent la sonnette d’alarme
Face à cette perspective, la Coalition tunisienne contre la peine de mort a réagi avec une rare fermeté. Dans un communiqué alarmant, elle a mis en garde contre « un développement d’une extrême gravité » qui remettrait en cause les engagements historiques de la Tunisie en faveur du droit à la vie. L’organisation rappelle que le pays soutient, depuis 2012, les résolutions de l’Organisation des Nations unies appelant à un moratoire universel sur les exécutions, une position qui a contribué à renforcer son image d’État respectueux des droits fondamentaux.
Pour les militants abolitionnistes, le danger est moins immédiat que symbolique. Car au-delà de la question juridique, c’est une orientation politique qui semble se dessiner, ou du moins être tolérée. Le retour de la peine de mort dans le débat public n’est pas perçu comme un simple accident discursif, mais comme un signal inquiétant d’une possible évolution des priorités politiques.
Une opinion publique sous le choc, un terrain fertile pour les discours punitifs
Cette polémique survient dans un contexte émotionnel particulièrement chargé. Ces derniers mois, plusieurs crimes de viol et de pédophilie ont profondément choqué l’opinion publique tunisienne. L’indignation légitime face à ces actes atroces s’est rapidement transformée, sur les réseaux sociaux et certains plateaux médiatiques, en appels explicites à l’application de la peine capitale.
La colère, amplifiée par la viralité numérique, a alimenté une rhétorique punitive où la peine de mort est présentée comme une réponse à la fois dissuasive et réparatrice. Des chroniqueurs et commentateurs, à l’instar de Khalifa Chibani, ont publiquement plaidé pour son rétablissement effectif, s’inscrivant dans une logique où la fermeté judiciaire est assimilée à une réponse politique aux attentes populaires.
Sur Facebook, des pages de soutien au président ont multiplié les publications appelant à l’exécution des criminels, traduisant une demande sociale de justice immédiate, parfois au détriment des garanties fondamentales. Cette dynamique révèle une tension croissante entre la rationalité juridique et l’émotion collective.
Une controverse amplifiée au-delà des frontières tunisiennes
Ce climat de tension a rapidement franchi les frontières nationales. Des médias internationaux comme France 24 et Al Hadath ont relayé la controverse, soulignant les implications d’un éventuel changement de cap. Le débat tunisien, autrefois cantonné à des cercles militants et juridiques, est devenu un sujet d’attention internationale.
Cette médiatisation internationale souligne les enjeux diplomatiques et symboliques de la question. La Tunisie, longtemps présentée comme un modèle régional en matière de suspension de la peine capitale, pourrait voir son image fragilisée par toute remise en cause de ce moratoire.
Le silence du pouvoir, entre ambiguïté et calcul politique
Au cœur de cette tempête, une absence se fait particulièrement remarquer : celle de la présidence de la République tunisienne. Malgré l’ampleur de la polémique et les interrogations suscitées par les propos attribués au chef de l’État, aucune clarification officielle n’a été apportée. Ce silence, loin d’apaiser les tensions, contribue à nourrir les spéculations.
S’agit-il d’une position assumée mais non officialisée ? D’une déclaration sortie de son contexte ? Ou d’un signal politique destiné à tester l’opinion publique ?
Dans un pays où le pouvoir présidentiel s’est considérablement renforcé ces dernières années, l’absence de démenti ou de confirmation ne peut être perçue comme neutre. Elle laisse place à une ambiguïté stratégique qui permet, à la fois, de satisfaire une base favorable à la fermeté pénale et d’éviter une confrontation directe avec les partenaires internationaux et les défenseurs des droits humains.
Une ligne de fracture révélatrice des tensions actuelles
La peine de mort, au-delà de sa dimension judiciaire, est devenue un marqueur politique. Elle cristallise une tension fondamentale entre deux visions de l’État : l’une fondée sur la protection absolue du droit à la vie, l’autre sur l’idée d’une justice rétributive répondant aux exigences sécuritaires et émotionnelles de la société.
En Tunisie, cette tension n’est pas nouvelle. Mais elle prend aujourd’hui une acuité particulière, dans un contexte de recomposition du pouvoir et de fragilisation des contre-pouvoirs. Le débat révèle bien plus qu’une divergence d’opinion : il expose les lignes de fracture d’une société confrontée à ses peurs, à ses colères et à ses aspirations contradictoires.
Pour l’heure, la peine capitale demeure suspendue. Mais le simple fait qu’elle soit redevenue un sujet de débat politique central marque un tournant. Car dans le silence du pouvoir et le tumulte de l’opinion, c’est une certitude qui vacille : celle que certaines lignes rouges ne seraient jamais franchies.
Sarra Hlaoui













4 commentaires
le financier
Un pouvoir faible avec une faible base de soutient de la population veut se faire craindre pour reduire au minimum le risque de revolte .
Le sha d iran c etait amusé a faire cela et il a fini par fuir et mourir loin de son pays .
Nos dirigeants n apprennent rien .
Il faut unir un peuple et pas le diviser , il faut travailler pour le pays pour l enrichir et non l appauvrir parcequ on croit au partage des richesses alors que cette theorie a echouer en UrSS en chine et au vietnam
Vladimir Guez
Devinez dans quel pays modèle pour les frères Saied il y a eu 1500 exécutions l’année dernière.
HE
Je ne comprends pas pourquoi BN appelle ceux qui sont pour le rétablissement de la peine des populistes c’est un mépris pour ceux qui ne pensent pas comme eux; moi non plus je suis contre le rétablissement de la peine de mort mais ce n’est pas pour autant que je considère ceux qui la réclament de populistes; il faut aussi penser contre soi-même et respecter la pensée des autres.
Citoyen_H
ON APPELLE CELA
– Objectivité
– Impartialité
J’irai même jusqu’à dire, honnêteté intellectuelle !