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Explosion du cash : 27,5 milliards de dinars en cavale

Par Marouen Achouri

Il fut un temps où l’on traquait les terroristes, les contrebandiers et les faussaires. Aujourd’hui, on devrait peut-être traquer… les billets de banque.

Le montant des billets et pièces en circulation en Tunisie a atteint un niveau jamais vu : 27,5 milliards de dinars. Un précédent historique. Un record dont personne ne semble vraiment vouloir revendiquer la paternité, mais dont tout le monde subira les conséquences.

Car derrière ce chiffre se cache une réalité brutale : l’économie tunisienne se cash-ise à grande vitesse. Le liquide est devenu roi. Et l’État, spectateur.

La Banque centrale manipule son taux directeur avec la solennité d’un chef d’orchestre, mais encore faudrait-il que l’orchestre soit dans la salle. Or, près de la moitié de l’économie tunisienne évolue dans le parallèle, hors des circuits bancaires classiques. Une économie qui vit en liquide, respire en liquide et prospère en liquide.

Et quand seulement un tiers des Tunisiens disposent d’un compte bancaire, il devient difficile de parler de politique monétaire avec un minimum de sérieux.

Des lois mal pensées, des effets ravageurs

Le professeur d’économie Ridha Chkoundali a résumé la situation avec une lucidité glaçante dans un statut Facebook. Selon lui : « Deux lois non étudiées ont été la principale cause de l’emballement de la masse monétaire et de la relance des transactions en espèces en dehors des circuits organisés, pour un montant astronomique de 27,5 milliards de dinars : la nouvelle loi sur les chèques et la facturation électronique, en plus de la suppression de la loi qui interdisait les transactions en espèces au-delà de 5.000 dinars. Le plus grand perdant est le Trésor public. Le recul de la liquidité dans les banques réduit leur rôle naturel qui est de financer le secteur privé. Conclusion : des lois mal étudiées ramènent l’économie tunisienne vers l’arrière. Le Parlement doit revoir certaines de ses lois avant que la catastrophe ne survienne. »

Tout est dit. La loi sur les chèques, censée moraliser les transactions, a surtout terrorisé les petits opérateurs économiques. Résultat : on évite le chèque comme la peste et on ressort les liasses.

La facturation électronique ? Bonne idée sur le papier. Dans un pays où une partie importante de l’activité échappe déjà à toute formalisation, c’est un peu comme exiger une déclaration fiscale d’un vendeur à la sauvette.

Quant à la suppression du plafond de paiement en espèces, elle a achevé de transformer le dinar en monnaie de contrebande respectable.

Le docteur en sciences économiques Aram Belhaj enfonce le clou. Dans un statut publié le 24 février, il écrit : « L’atteinte par la masse monétaire en circulation de niveaux record est un indicateur très inquiétant dans un contexte marqué par l’absence de moyens de paiement modernes, la faiblesse du système bancaire dans son ensemble, l’expansion de l’économie parallèle et la montée de l’incertitude. »

Traduction : nous avançons dans le brouillard, à pleine vitesse, avec un compteur qui clignote rouge.

L’État pyromane et pompier à la fois

Pourquoi en est-on arrivé là ?

Par incompétence, d’abord. Concevoir des lois économiques sans étude d’impact sérieuse est devenu un sport national. On légifère, on communique, on applaudit… puis on découvre les dégâts.

Mais aussi par calcul politique.

L’économie parallèle absorbe une masse considérable de travailleurs. Elle nourrit des familles, finance des quartiers entiers et maintient une paix sociale fragile. L’État n’a ni emplois à offrir, ni stabilité, ni perspective crédible. Alors il ferme les yeux.

Année après année, on a laissé ce marché informel prospérer, s’étendre, se structurer. Aujourd’hui, il pèse près de la moitié de l’économie. Ce n’est plus un secteur marginal : c’est un système.

Le problème, c’est qu’un système qui fonctionne en dehors des banques échappe aussi aux outils classiques de régulation.

Quand l’économie tourne en liquide, augmenter ou baisser le taux d’intérêt devient un exercice académique. La politique monétaire frappe dans le vide. Les banques, privées de liquidité, réduisent leur capacité à financer le secteur privé. Le crédit se contracte. L’investissement ralentit. Et le cercle vicieux s’installe.

Pendant ce temps, 27,5 milliards de dinars circulent hors radar.

On peut toujours multiplier les communiqués, les réunions techniques et les déclarations rassurantes. Mais la réalité est têtue : un État qui ne parvient pas à imposer des paiements traçables, qui ne modernise pas son système bancaire et qui adopte des lois aux effets pervers se condamne à perdre le contrôle.

Le plus ironique dans tout cela, c’est que l’on continue à parler de souveraineté économique et de réforme structurelle, alors que la moitié de l’activité échappe déjà aux structures.

À ce rythme, la politique monétaire deviendra un rituel symbolique, comme lever le drapeau le matin : cela donne l’illusion de la maîtrise.

Et soyons lucides jusqu’au bout : un État incapable de maîtriser le prix des bananes, vendues au triple du tarif fixé par ses propres décrets, sera sûrement incapable de maîtriser la quantité de cash qui circule dans l’économie.

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6 commentaires

  1. Rationnel

    Répondre
    26 février 2026 | 16h59

    L’article sonne l’alarme sur les 27,5 milliards de dinars en circulation, le Brésil était dans une situation similaire en 2020, économie informelle massive, population sous-bancarisée, cash omniprésent. La Banque centrale brésilienne a répondu non pas par des lois répressives, mais par Pix, un système de paiement instantané, gratuit et disponible 24h/24. Résultat : en à peine quatre ans, la part de la population utilisant le cash est passée de 43% à 6%, et plus de 150 millions de Brésiliens ont intégré le système financier formel. C’est un modèle reproductible.
    La Tunisie n’a pas à réinventer la roue. Des acteurs comme Flouci existent déjà, autorisés par la BCT, capables d’ouvrir un compte bancaire depuis un téléphone en quelques minutes, avec paiement par QR code et transferts instantanés. Le vrai problème n’est pas le cash en lui-même, c’est l’absence d’une alternative suffisamment simple, universelle et interopérable pour le remplacer. Les 27,5 milliards de dinars qui circulent hors radar ne sont pas une fatalité : ils représentent une demande colossale pour quelque chose de mieux. La question est de savoir si l’État tunisien choisira de légiférer contre le cash, ou de créer les conditions pour qu’il devienne obsolète naturellement.
    Plus d’information sur Pix: https://www.bcb.gov.br/en/financialstability/pix_en.
    Une societe comme Flouci peut recreer Pix en quelques semaines.
    La Tunisie dispose depuis 1999 d’une infrastructure interbancaire opérationnelle : la SIBTEL, qui connecte les 23 banques de la place, La Poste, et depuis 2024 des établissements de paiement comme Zitouna Pay et Payvago. En février 2025, la BCT a imposé à toutes ces institutions le partage de données en temps réel sur les chèques via la plateforme TuniChèque, disponible 24h/24 et 7j/7. La réforme des chèques a construit le réseau parfait pour son propre successeur, sans jamais franchir ce pas. Il suffirait d’étendre ce mandat au virement instantané et d’y connecter les fintechs agréées comme Flouci pour que la Tunisie ait son Pix.

  2. Yona Marre

    Répondre
    26 février 2026 | 15h33

    Quand on met des bac-lettres inclûtes économiques au pouvoir (présidence et parlement) et en plus sans de véritable débat publique ni le moindre contre-pouvoir on ne peut que créer des désastres économiques.
    Un 3ème loi ravageuse économiquement: autoriser la banque centrale à faire la planche avec le 11 Milliards de TND de la LF2026 qui créé en plus une inflation qui deviendra vite incontrôlable.
    En moralité, le désastre économique actuel et va s’empirer est une résultante immediate de la constitution présidentialiste de 2022

  3. Hannibal

    Répondre
    26 février 2026 | 1h45

    Solutions:
    – Changer de devise : nouveau dinar tunisien
    – imposer les cartes bancaires émises par des opérateurs alternatifs aux banques avec services limités et coûts limités
    – l’alimentation de ces cartes se fait par du cash dont l’État ne demandera pas la source pendant une période de transition
    – les caisses enregistreuses des commerces et de la distribution ont des logiciels qui transmettent les transactions à l’État.
    – Collecter l’identité de l’acheteur permettra de supprimer le timbre sur l’addition
    – Lutter contre la contrebande en traçant les véhicules qui circulent près des frontières et en surveillant le niveau de vie de tous ceux qui par leurs fonctions peuvent être corrompus pour favoriser cette contrebande
    – tous les employés dans une zone portuaire doivent être fouillés à l’entrée et à la sortie pour détecter les pots-de-vin reçus in situ

    L’économie parallèle favorise la corruption et l’enrichissement illicite. La paix sociale est l’argument factice d’un État partisan du moindre effort.

  4. zaghouan2040

    Répondre
    25 février 2026 | 23h52

    L’État n’a ni emplois à offrir, ni stabilité, ni perspective crédible. Alors il ferme les yeux devant ce qui est devenu un Etat dans l’Etat .
    En attendant le régime réaffirme sans cesse sa détermination à poursuivre le combat sacré contre la corruption la spéculation et l’économie informelle.

  5. le financier

    Répondre
    25 février 2026 | 21h01

    Tout ce que j avais prevu il y a plus d un an .
    Allez Marouen tu peux trouver ce qui va se passer dans les prochains mois , chatgpt peut t aider

  6. HatemC

    Répondre
    25 février 2026 | 19h59

    Si seulement 30–35 % de la population est bancarisée, parler de “politique monétaire moderne” devient théorique.
    Comparaison :
    Europe : > 90 % bancarisés
    Afrique subsaharienne (avec mobile money) : parfois > 60 %

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