Par Mohamed Salah Ben Ammar
Il fut un temps, pas si lointain, où le Tunisien descendait dans la rue pour réclamer sa dignité. Il aspirait à être citoyen, et non un simple dossier à classer, un suspect à surveiller ou un mineur à gouverner.
C’était en 2011. On parlait alors de printemps, d’exportation du courage, et on louait la maturité de la société tunisienne entre deux conférences internationales. Un peuple éduqué, disait-on, fruit des choix faits par Habib Bourguiba. La gloire occupait les coulisses. À l’étranger, le simple nom de « Tunisie » suffisait à susciter des applaudissements.
Puis vint la démocratie, non celle des rêveries, mais la vraie : bruyante, désordonnée, plurielle, parfois sale et toujours insupportable. Des partis qui ne s’aiment pas plus de quinze jours, des coalitions fragiles, des promesses en solde, des ministres éphémères, des alliances contre nature, des ragots, des attaques ad hominem et des hommes politiques corrompus. Bref, la démocratie comme partout où elle respire.
Découverte inattendue : la démocratie n’est pas un long fleuve tranquille.
L’homme fort et le soulagement
Le 25 juillet 2021, le vacarme parlementaire fut suspendu au nom du « salut public ». Beaucoup posèrent leur tasse et soufflèrent : « Enfin. »
Le Tunisien ne recherche pas nécessairement l’autoritarisme, mais plutôt un répit face au bruit incessant et un ordre après le chaos. Il aspire à l’efficacité dans un pays où l’administration exige trois cachets pour autoriser l’achat d’un stylo. Le Tunisien n’a pas changé de nature, mais d’humeur.
La démocratie, un marathon
Nous avons oublié que la vie démocratique exige la vertu fondamentale de la patience : supporter ceux qui pensent différemment, composer avec les adversaires d’hier, respecter les minorités et même accepter de transformer la politique en un marché où tout se négocie, même les évidences. Il s’agit de canaliser la colère populaire, de transformer les revendications en projets concrets et de mettre en place des institutions durables. Rien de bien extraordinaire, en somme.
Cependant, lorsque le frigo est vide, la séparation des pouvoirs, l’entretien des institutions et le financement de la vie politique deviennent des provocations. La presse à scandale et les réseaux sociaux en profitent. Le Tunisien qui voit les prix augmenter rêve moins d’un colloque sur Montesquieu que d’un salaire qui lui permette de tenir jusqu’au 10 du mois. La lenteur de la démocratie, son coût dans de telles conditions, est perçue comme une insulte.
Le langage détourné
Le vocabulaire est manipulé et inversé. Le pluralisme devient « division ». Les partis politiques sont accusés de « corruption ». Les journalistes sont qualifiés de « suspects ». Les contre-pouvoirs sont présentés comme des « obstacles ».
La démocratie ne disparaît pas brutalement ; elle se transforme. Pas besoin d’un Big Brother omniprésent : il suffit de répéter que le véritable problème n’est pas la mauvaise gestion, mais la liberté, même celle de penser. On alimente la polémique, on dénigre, on cherche à salir. À force d’entendre que débattre est un luxe et contester une trahison, on finit par se demander si la parole a encore un sens.
Le confort du spectateur
La démocratie ne meurt pas en une nuit ; elle s’étiole pendant que ses citoyens la regardent se déliter depuis leur canapé. On commente, on ironise, on partage un post indigné, puis on change de chaîne. Le Tunisien de 2026 est devenu un analyste averti : il sait tout, critique tout, a un avis d’expert sur tout, mais il s’implique peu. La grande victoire de la tentation autoritaire réside moins dans l’adhésion que dans la passivité.
« Tant que cela ne me concerne pas directement… » Voilà la phrase dangereuse que la démocratie redoute.
Le mirage du sauveur
L’attachement à l’homme providentiel est tenace : celui qui tranche, qui incarne l’unité, qui simplifie. La complexité fatigue ; le compromis agace. L’histoire, avec son humour noir, rappelle que le pouvoir sans contre-pouvoir rassure d’abord, étouffe ensuite. Le Tunisien l’a expérimenté, l’a vécu, l’a renversé. Reste à savoir s’il s’en souvient suffisamment pour ne pas confondre efficacité apparente et liberté réelle.
Redevenir sujet ?
En 2011, « citoyen » remplaça « sujet ». Le citoyen exige des comptes ; le sujet attend des ordres. Redevenir sujet n’est pas forcément vivre dans la peur visible : c’est accepter sans bruit qu’on décide pour vous, qu’on parle en votre nom sans vous consulter, que le débat se résume à une approbation polie. Un glissement presque élégant. Presque confortable. Un sujet ne conteste pas les projets pharaoniques irréalistes, il se tait ; mieux, il approuve en sachant parfaitement que ce sont des folies oniriques.
Le véritable prix
Le prix de la démocratie n’est pas celui des slogans héroïques. C’est l’effort quotidien : s’informer plutôt que répéter, participer plutôt que juger, défendre les minorités, un principe même lorsqu’il protège l’adversaire. C’est ingrat, lent, frustrant.
L’alternative est pire : le silence installé, la parole raréfiée, l’habitude de ne plus questionner.
La Tunisie n’est ni perdue ni sauvée. Elle se tient dans cet entre-deux ironique : un peuple qui a goûté à la liberté hésite à en payer le prix. Le Tunisien reste lucide, souvent drôle, parfois fataliste. L’humour le sauve de la déprime. Il sait que la démocratie est imparfaite ; il sait aussi que l’autoritarisme l’est encore plus ; simplement, il parle moins.
La question, simple et gênante : préférons-nous la vie et la liberté, ou le silence et la sidération bien rangée de l’obéissance ?
La démocratie n’est pas des slogans à accrocher au mur. C’est une construction toujours imparfaite mais, comme tous les grands édifices, elle se dégrade dès qu’on cesse de l’entretenir.
BIO EXPRESS
Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











3 commentaires
zaghouan2040
La démocratie ne meurt pas en une nuit ; elle s’étiole pendant que ses citoyens la regardent se déliter
riadh e.
J’ai vécu dans la honte de l’age de 10 ans (1989, fin des espoirs du 7 novembre 1987 après l’arrivée de Ben Ali) jusque 2011.
J’ai été fier de mon pays, la tête haute malgré les difficultés et les crises jusqu’en 2021.
Je baisse la tête et ne suis pas un citoyens depuis.
On m’a même offert une constitution que je n ai pas lu… moi qui n’ai raté aucun vote depuis 2011 après n’avoir jamais voté avant.
Autour de moi je ne vois plus que des gens tristes, déprimés et près à partir en enfer s’il le faut.
Tout ça pour ça? et on parle de traitre…
Gg
Tout ce que vous dîtes est « trop vrai », comme on dit aujourd’hui.
Je ne saurais donner mon avis sur ce qu’il se passe en Tunisie, ce n’est pas ma place.
Mais tout de même, je voudrais un instant rebondir sur votre constatation selon laquelle la démocratie ne sort pas du chapeau, c’est une construction patiente et entêtée semée d’embûches.
Et je ne vois pas de raisons d’être optimiste.
Ma fille a 40 ans, lorsqu’elle était pitchoune elle avait des cours de morale et d’instruction civique à l’école. Une demie heure par jour, de la petite classe à l’entrée au lycée.
Ce qui se fait, ce qui ne se fait pas, les grandes instances du pays…
Au lycée les cours d’histoire prenaient le relais. Monarchie, monarchie parlementaire , république… les grands principes étaient enseignés.
Aujourd’hui tout cela a disparu.
Mon fils a 20 ans, il découvre tout cela dans ses études de Droit. A un niveau poussé, donc.
Mais les foules de jeunes qui ne font pas Droit après le bac, ou n’ont pas le bac, n’ont plus rien pour se former à la vie civique.
Où va t-on comme cela? Allons nous devenir un peuple d’analphabètes civiques dotés du droit de vote?
La porte est grand ouverte à tous les populismes.
On est mal, très mal!