Heure de Tunis :
Plus de prévisions: Meteo 25 jours Paris
Light
Dark

La fin des illusions de l’ordre international

Par Hichem Snoussi

Par Hichem Snoussi

Le paysage international contemporain ne peut plus être compris à travers les concepts classiques qui ont structuré les relations internationales durant la seconde moitié du XXᵉ siècle. L’ordre mondial qui a émergé après la fin de la guerre froide promettait un monde régi par les règles du droit international, où les valeurs de démocratie et de droits de l’homme occuperaient une place centrale.

Or, l’évolution réelle des événements a progressivement mis en lumière une contradiction profonde entre le discours officiel et la pratique concrète de la politique internationale.

Les guerres qui ont marqué les dernières décennies — de l’Afghanistan à l’Irak, de la Syrie à la Palestine, sans oublier d’autres régions du monde — ont illustré un schéma récurrent d’interventions militaires présentées sous une bannière morale : celle de la diffusion des libertés et du sauvetage des peuples face à leurs propres régimes.

Mais à mesure que ces interventions se répétaient, cette narration a perdu sa force de conviction. Non seulement en raison des conséquences souvent catastrophiques pour les sociétés concernées, mais aussi parce qu’elle a révélé l’incapacité des grandes puissances à gérer l’ordre mondial autrement que par la logique brute de la force.

Le langage du « sauvetage des peuples » s’est ainsi transformé, dans bien des cas, en couverture politique pour des stratégies de domination et de redéfinition des rapports de puissance. Quant aux sociétés qui ont été le théâtre de ces interventions, elles se sont souvent retrouvées plongées dans des cycles prolongés d’instabilité, voire dans des processus de désagrégation qui ont affecté à la fois l’État et la société.

Avec le temps, ces discours ont cessé de convaincre une partie croissante de l’opinion publique mondiale, devenue plus consciente des contradictions structurelles qui traversent l’ordre international.

Le dilemme des pays en développement

Cependant, critiquer ces narrations ne constitue que le premier niveau de l’analyse. La question essentielle pour les pays en développement est ailleurs : quel avenir pour la politique dans un monde marqué par un déséquilibre profond des rapports de force, où les lignes rouges peuvent être franchies sans hésitation, même lorsque cela conduit à la destruction de sociétés entières ?

Dans un tel contexte, la politique pour les États faibles ou intermédiaires ressemble de plus en plus à un exercice délicat : celui de l’art de gérer la fragilité.

Toute tentative de construire une indépendance réelle en dehors du système économique et politique dominant peut rapidement se transformer en aventure coûteuse, voire en menace existentielle. L’expérience a montré que les projets d’indépendance économique, technologique ou géopolitique qui ne reposent pas sur des capacités internes solides exposent souvent les États à des sanctions, à des pressions ou parfois même à des interventions directes.

À l’inverse, l’option opposée — l’intégration complète dans le système international selon ses règles actuelles — peut offrir une certaine stabilité économique et politique. Mais elle peut aussi conduire à une forme de dépendance structurelle.

Dans ce cas, l’État devient un acteur périphérique dans un réseau économique mondial dont les règles sont définies par les centres de puissance. Ce phénomène est particulièrement visible dans les économies rentières, qui peuvent afficher des niveaux élevés de prospérité matérielle tout en restant limitées dans leur capacité à définir des orientations stratégiques autonomes.

Ainsi se dessine un véritable dilemme pour de nombreux pays en développement : soit une indépendance insuffisamment protégée par la puissance, avec les risques de confrontation qu’elle implique ; soit une intégration subordonnée, porteuse d’une érosion progressive de la souveraineté.

Redéfinir la notion de puissance

L’histoire récente montre toutefois que sortir de cette impasse ne passe pas uniquement par des choix géopolitiques directs, mais par des transformations plus profondes qui touchent simultanément la structure de l’État et celle de la société.

La première transformation concerne la redéfinition même de la notion de puissance. Dans le monde contemporain, la puissance ne repose plus seulement sur la force militaire ou sur les ressources naturelles. Elle dépend de plus en plus de la capacité à produire, organiser et mobiliser la connaissance dans les domaines économique, scientifique et technologique.

Dans cette perspective, l’économie de la connaissance n’est plus simplement un choix de développement : elle devient une condition structurelle pour toute ambition d’indépendance ou d’influence dans le système international.

Le rôle décisif des systèmes politiques

La seconde transformation concerne la nature du système politique. Un État moderne ne peut pas se construire durablement sur un citoyen opprimé ou marginalisé. Les sociétés dans lesquelles la liberté de pensée, de critique et d’organisation est étouffée, ou dans lesquelles l’initiative individuelle et collective est réprimée, peinent à produire les élites scientifiques, économiques et intellectuelles capables de conduire un véritable changement historique.

Les systèmes politiques qui restent prisonniers de modes de gouvernance traditionnels, ou qui reposent sur la monopolisation du pouvoir et l’exclusion de la société, contribuent ainsi — parfois sans le vouloir — à affaiblir leur propre capacité à faire face aux pressions extérieures.

Coopérer entre pays du Sud

La troisième transformation concerne la redéfinition des relations entre les pays du Sud. Dans un monde qui évolue lentement vers une multipolarité encore incomplète, la coopération entre pays en développement pourrait constituer l’un des moyens de réduire les déséquilibres de puissance.

Les partenariats économiques et scientifiques entre ces pays peuvent ouvrir de nouveaux espaces d’échange de connaissances et de technologies, et créer des réseaux de coopération permettant de partager ressources et expériences en dehors des structures traditionnelles de domination.

Toutefois, ces transformations resteront difficiles si elles ne s’accompagnent pas d’une évolution parallèle dans la conscience des élites politiques.

Car nombre de crises traversées par les États du Sud ne résultent pas uniquement de pressions extérieures : elles sont aussi le produit de choix internes où la préservation du pouvoir a parfois été placée au-dessus de l’intérêt de la société.

Lorsque l’État devient un instrument de protection du dirigeant plutôt qu’un cadre de protection de la société, il devient plus vulnérable aux pressions extérieures et plus exposé à l’effondrement lors des crises majeures.

Repenser la relation avec l’Occident

Dans ce contexte, une autre question mérite également d’être posée : celle de la relation avec les sociétés occidentales elles-mêmes.

Considérer l’Occident comme un bloc politique homogène ou comme un adversaire civilisationnel unique constitue une simplification excessive. Les sociétés occidentales abritent également de puissants courants intellectuels, sociaux et civiques qui contestent les politiques de domination et les logiques de guerre, et critiquent la transformation de l’État moderne en instrument au service d’intérêts économiques restreints.

Dès lors, il devient nécessaire de développer une approche différente des relations avec l’Occident, fondée sur le dialogue avec les sociétés civiles et les forces intellectuelles et humanistes qui y existent.

Car l’individu occidental peut lui aussi être victime de politiques guidées par une logique de puissance ou par une vision du monde inspirée par les calculs d’une entreprise commerciale qui réduit la planète à une simple équation de profits et de pertes.

Vers un langage politique universel

Construire des ponts avec ces forces civiques suppose également une révision du discours politique dominant dans de nombreux pays du Sud. Au lieu de s’enfermer dans des discours identitaires fermés qui alimentent les oppositions civilisationnelles, il devient nécessaire de promouvoir un langage universel fondé sur des valeurs communes : la dignité humaine, le droit à la paix, la justice sociale, les libertés et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Un tel discours ne vise pas à effacer les différences culturelles, mais à élargir le champ de la lutte politique pour en faire une lutte humaine transnationale, capable de dépasser les frontières et de construire une solidarité mondiale face aux logiques de domination.

L’apport des pensées décoloniales

Dans cette perspective, une expérience intellectuelle et politique particulièrement intéressante s’est développée en Amérique latine au cours des dernières décennies. La région a vu émerger une dynamique intellectuelle croissante qui a reformulé la question de la domination à travers ce que l’on appelle aujourd’hui les approches décoloniales.

Ces courants ne se limitent pas à critiquer le colonialisme dans son sens historique classique. Ils analysent la persistance de formes de domination au sein même des structures économiques, culturelles et cognitives du système mondial.

Selon ces approches, nombre de concepts de modernité, de politique ou d’économie présentés comme universels sont en réalité le produit historique d’une expérience européenne particulière, qui a ensuite été généralisée au reste du monde.

Ce nouveau regard a conduit plusieurs penseurs latino-américains à plaider pour une décolonisation du savoir lui-même : une réhabilitation des expériences locales et des modes propres de pensée et d’organisation sociale.

Il ne s’agit pas de rejeter la modernité ni de se replier sur soi, mais de la repenser dans un cadre plus pluraliste, permettant aux sociétés du Sud de devenir productrices de connaissance plutôt que simples consommatrices.

Produire la connaissance pour redevenir acteurs

L’importance de cette renaissance intellectuelle dépasse largement le cadre académique. Elle ouvre de nouvelles perspectives pour penser l’avenir politique des pays en développement.

Car l’enjeu n’est plus seulement de modifier les rapports de puissance militaires ou économiques, mais aussi de redéfinir la place de ces sociétés dans la cartographie mondiale de la connaissance.

Lorsqu’une société retrouve sa capacité à penser le monde et à se penser elle-même en dehors des modèles qui lui ont été imposés, elle commence progressivement à construire des politiques plus autonomes et plus capables d’agir dans l’histoire.

Le véritable défi pour les pays en développement au XXIᵉ siècle ne réside peut-être pas seulement dans la résistance à la domination, mais dans la production d’un nouveau savoir sur le monde qui leur permette de passer du statut de périphérie à celui d’acteurs.

Alors seulement la politique pourra retrouver son sens le plus profond : non pas la simple gestion de la force et de la fragilité, mais un projet historique pour construire l’avenir.

BIO EXPRESS

Hichem Snoussi est journaliste, militant actif dans la société civile et membre de la Haute autorité indépendante pour la communication audiovisuelle

Texte original en arabe, traduction IA par Business News.

Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

Subscribe to Our Newsletter

Keep in touch with our news & offers

Contenus Sponsorisés

2 commentaires

  1. zaghouan2040

    Répondre
    6 mars 2026 | 16h13

    Article extrêmement pertinent et utile dans les circonstances actuelles
    Oui : il faut se poser très sérieusement la question de la viabilité de la Tunisie dans un monde régit par le droit de la force et non plus par la force du droit
    Qui résistera parmi les nations dites du sud ?
    Celles qui disposent d’une cohérence sociétale basée sur une identité forte
    Celles qui sont intégrées durablement ou peuvent s’intégrer rapidement dans les chaînes de valeur mondiales
    Exemples : Turquie Chine Inde Malaisie Bresil Indonesie Russie
    Qu’en est il de la Tunisie ?
    L’identité nationale de la Tunisie est une identité de carton-pâte une mémoire et une identité collective tronquée défigurée aliénée : en supprimant de manière parfaitement criminelle le véritable rôle des Beys dans l’édification de la Nation Tunisienne en détruisant l’incomparable legs civilisationnel de l’école zeitounienne le régime bourguibiste a laminé fragmenté déstructuré le sens de l’appartenance a la Nation Tunisienne et a sa légitimité même
    Car malgré les atrocités commises par certains Beys la plupart des Beys même Sidi Laminé ont combattu pour la Tunisie
    Sidi Naceur est mort de chagrin pour son Pays Sidi Moncef était littéralement prêt a mourir pour l’indépendance
    La réputation de la Régence de Tunis faisait trembler et provoquait co sidération dans le monde entier sous le règne de Hamouda Pacha
    Le consul de France a Tunis décrivait le règne de Ahmed Bey comme visionnaire et moderniste bien avant les réformes de la Sublime Porte
    La Tunisie était en ce temps là une nation respectée
    Avant la catastrophe des traîtres qui ont durablement défiguré l’image des Beys

    Secundo en 2026 la Tunisie est radicalement a l’écart des dynamiques indispensables d’innovation et de compétitivité
    Aucune activité économique ou de recherche appliquée ne permet aujourd’hui d’envisager l’intégration durable de la Tunisie dans la production d’une véritable valeur ajoutée technologique ou cognitive a l’instar de l’Inde la Turquie l’Indonésie le Bresil etc.. Notre Pays se gave d’illusions débiles a l’heure même où sa survie est strictement tributaire de sa capacité a innover et a réussir enfin ce foutu saut technologique
    Ce pays est donc dans un état de précarité extrême

  2. Rationnel

    Répondre
    6 mars 2026 | 14h31

    Le texte analyse les contradictions de l’ordre international, mais sa conclusion trahit une illusion fondamentale : il demande aux pays du Sud de mériter leur souveraineté en adoptant les recettes mêmes de ceux qui les ont dominés: démocratie libérale, économie de la connaissance, langage universel des droits de l’homme. C’est précisément cette chimère qui a servi de vecteur à deux siècles de domination. Appeler les élites du Sud à « dialoguer avec les sociétés civiles occidentales » ou à « produire un savoir universel », c’est continuer de reconnaître l’Occident comme arbitre de la légitimité mondiale, au moment même où cet ordre s’effondre sous le poids de ses propres contradictions. Le texte critique le colonialisme avec les outils intellectuels du colonialisme. La véritable rupture ne viendra pas d’une meilleure intégration dans un système en décomposition, ni d’une démocratie dont le modèle original, les États-Unis, s’est révélé être un unipartisme à deux visages. Elle viendra du retour assumé des logiques civilisationnelles qui préexistaient à la parenthèse européenne : et c’est précisément ce retour que le texte, aveuglé par ses propres présupposés libéraux, est incapable de voir.
    Comme le souligne le philosophe russe Alexandre Douguine, les peuples du Sud ne se libéreront pas en empruntant aux penseurs occidentaux les cadres conceptuels destinés à analyser leur propre condition : ils doivent forger leurs propres philosophies, inventer leurs propres solutions, et puiser dans leur propre substrat civilisationnel pour construire des modèles adaptés à leurs réalités. La Chine n’a pas attendu la validation de Harvard ou de la London School of Economics pour bâtir sa puissance, elle a puisé dans ses propres systèmes de pensée millénaires. Pour la Tunisie, cette exigence prend une dimension particulièrement urgente : avant de prétendre produire un savoir universel, il faudra d’abord réparer les dégâts considérables qu’a infligés Bourguiba et ses héritiers à l’identité profonde du pays, en effaçant méthodiquement la mémoire historique, en dévalorisantt la langue arabe, et en imposant un modèle de modernité importé qui a coupé plusieurs générations de leur propre héritage. La première tâche intellectuelle et politique n’est donc pas de dialoguer avec les sociétés civiles occidentales c’est de se réapproprier ce que l’on est, de réapprendre ce que l’on a été, et de retrouver la confiance nécessaire pour penser le monde depuis soi-même.

Répondre

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *