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Nizar Trabelsi, l’ex-djihadiste qui a humilié la Belgique et lui a coûté 600.000 euros

Service IA, Business News

Par Maya Bouallégui

Condamné pour un projet d’attentat terroriste, extradé illégalement vers les États-Unis, détenu pendant plus de deux décennies avant d’être finalement acquitté, Nizar Trabelsi est devenu le symbole d’un fiasco judiciaire et politique belge. Vingt ans après son arrestation, l’ancien footballeur tunisien devenu djihadiste a déjà reçu plus de 600.000 euros de l’État belge, contraint de payer pour avoir violé ses propres règles. Un paradoxe spectaculaire qui résume toute l’affaire : comment un homme jadis présenté comme une menace terroriste majeure a fini par mettre un État européen en difficulté… et lui faire payer la facture.

L’histoire commence loin des tribunaux européens et des débats sur l’État de droit.

Nizar Trabelsi naît en 1970 à Sfax. Comme beaucoup de jeunes Tunisiens de sa génération, il rêve d’Europe et de football. Le rêve se réalise brièvement : il joue en Allemagne dans les années 1990. Sa carrière reste modeste mais lui ouvre les portes d’un continent qu’il ne quittera plus. Puis la trajectoire déraille.

Comme le rappelle le journaliste Pascal Martin dans le magazine Virgule, sa vie bascule au milieu des années 1990, entre dérives personnelles, consommation de cocaïne et radicalisation progressive. L’ancien sportif glisse vers l’islamisme radical et finit par rejoindre les milieux djihadistes actifs en Afghanistan.

Il reconnaîtra plus tard avoir rencontré Oussama Ben Laden, avant de revenir sur ces aveux lors de son procès, les qualifiant de « faux et improbables ».

L’histoire de Nizar Trabelsi aurait pu rester celle d’un parcours de radicalisation parmi d’autres. Mais les événements du 11 septembre 2001 vont tout faire basculer.

Le 13 septembre 2001, deux jours après les attentats qui frappent les États-Unis, la police belge l’arrête près de Bruxelles.

Les enquêteurs découvrent alors un projet d’attentat particulièrement spectaculaire : une attaque suicide contre la base militaire belgo-américaine de Kleine-Brogel, dans le Limbourg. Le plan consistait à faire exploser une camionnette piégée dans la cantine de la base à l’heure de pointe afin de provoquer un maximum de victimes parmi les soldats américains.

Cette base est régulièrement soupçonnée d’abriter des armes nucléaires américaines, sans que cela n’ait jamais été officiellement confirmé.

En 2004, la justice belge condamne Nizar Trabelsi à dix ans de prison pour préparation d’attentat, détention illégale d’armes et appartenance à l’organisation terroriste Al-Qaïda. À ce stade, l’affaire semble close. Elle ne fait pourtant que commencer.

L’extradition qui ne devait jamais avoir lieu

Alors qu’il purge sa peine en Belgique, les États-Unis demandent son extradition. Washington estime que l’ancien footballeur doit répondre de « tentative d’assassinat d’Américains à l’étranger ».

La demande américaine déclenche un long bras de fer judiciaire.

Les avocats de Trabelsi invoquent notamment le principe du non bis in idem, qui interdit qu’une personne soit jugée deux fois pour les mêmes faits. Ce principe fondamental du droit pénal européen est inscrit dans la Convention européenne des droits de l’homme.

En 2008, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) interdit provisoirement l’extradition. Mais la pression politique américaine est forte.

Fin 2011, le ministère belge de la Justice décide malgré tout d’aller au bout de la procédure. Le 3 octobre 2013, Nizar Trabelsi est discrètement transféré vers les États-Unis.

Cette décision politique constitue un tournant majeur : elle est prise en violation directe d’une ordonnance judiciaire de la CEDH.

C’est cette faute initiale qui va transformer le dossier Trabelsi en cauchemar judiciaire pour l’État belge.

Dix ans d’isolement dans les prisons américaines

Aux États-Unis, Nizar Trabelsi disparaît dans l’univers opaque du système pénitentiaire fédéral.

Ses avocats décriront plus tard des conditions de détention particulièrement dures : isolement quasi permanent, cellule en sous-sol, lumière artificielle constante, surveillance vidéo continue et absence de contact avec sa famille.

Pendant des années, l’affaire semble figée. Puis survient un retournement inattendu.

En juillet 2023, après plus de dix ans de détention sur le sol américain, un jury fédéral l’acquitte. Les jurés estiment que les preuves présentées par l’accusation sont insuffisantes ou contestables.

Après plus de vingt ans d’incarcération cumulée entre la Belgique et les États-Unis, Nizar Trabelsi est officiellement innocenté dans la procédure américaine.

La liberté, pourtant, n’arrive pas immédiatement.

Il est transféré dans un centre de détention pour migrants en situation irrégulière en Virginie.

La Belgique condamnée par ses propres juges

Pendant ce temps, en Belgique, les tribunaux commencent à examiner la responsabilité de l’État dans l’extradition de 2013.

Les décisions s’accumulent et toutes pointent dans la même direction : l’extradition n’aurait jamais dû avoir lieu.

La justice belge condamne à plusieurs reprises l’État à agir pour obtenir le retour de Trabelsi des États-Unis. Certaines décisions vont jusqu’à imposer des astreintes financières pouvant atteindre 15.000 euros (50.000 dinars) par jour pour inaction.

Sous la pression de la justice belge, les autorités finissent par accepter le retour de Nizar Trabelsi sur leur territoire.

En août 2025, après plus de vingt ans d’un feuilleton judiciaire international, Nizar Trabelsi remet enfin le pied à Bruxelles. Selon la chaîne publique flamande VRT, il se dit alors « soulagé » après ce qu’il décrit comme une interminable bataille judiciaire.

Mais la Belgique ne sait toujours pas quoi faire de lui.

À peine arrivé, il est placé dans un centre fermé pour étrangers, faute de titre de séjour valide. L’ancien détenu souhaite pourtant rester en Belgique, où vit son épouse, une citoyenne belge. Cet élément familial a d’ailleurs joué un rôle dans plusieurs décisions de justice. En 2022, la Cour d’appel de Bruxelles a condamné l’État belge à lui verser 112.242 euros (376.000 dinars) pour violation de son droit au mariage et à la vie familiale.

L’impasse tunisienne

Pour les autorités belges, la solution la plus simple serait de renvoyer Nizar Trabelsi vers son pays d’origine.

Mais cette option se heurte à un obstacle juridique majeur.

En 2005, la justice tunisienne a condamné l’ancien djihadiste par contumace à vingt ans de prison pour appartenance à une organisation terroriste.

Surtout, l’accord d’extradition signé en 2013 entre la Belgique et les États-Unis interdit explicitement toute ré-extradition vers la Tunisie.

La raison invoquée est le risque de traitements inhumains ou dégradants.

Cette crainte est régulièrement évoquée par les avocats de Trabelsi et par plusieurs organisations internationales. Dans une déclaration au quotidien français Le Monde, son avocate Delphine Paci rappelle que la Belgique avait déjà refusé par le passé des demandes tunisiennes d’extradition pour ce motif. « En Tunisie, il y a un risque de torture. Ce n’est pas une option », alerte Me Paci.

Ces inquiétudes restent des évaluations juridiques et non des constats formels. Elles s’appuient néanmoins sur l’analyse de juristes, de magistrats et d’organisations de défense des droits humains.

« Vingt ans de honte »

Avec le temps, l’affaire Trabelsi est devenue un symbole en Belgique.

Dans une chronique publiée en octobre dernier sur le site de la RTBF, le journaliste Bertrand Henne résume la situation par un titre des plus remarquables :«La Belgique et Nizar Trabelsi : 20 ans de honte ».

Pour lui, le dossier illustre l’une des plus grandes erreurs judiciaires et politiques du pays.

En ignorant une décision de la Cour européenne des droits de l’homme, la Belgique a ouvert une spirale de procédures dont elle ne parvient toujours pas à sortir.

Plus de 600.000 euros déjà versés

L’affaire n’est pas seulement embarrassante politiquement. Elle coûte aussi cher.

Selon le quotidien flamand HLN, Nizar Trabelsi a déjà perçu plus de 600.000 euros  (plus de deux millions de dinars) versés par l’État belge.

L’information a ensuite été confirmée par la ministre de la Justice, Annelies Verlinden.

Comme le détaille RTL Info, ces montants proviennent notamment d’astreintes et de condamnations judiciaires infligées à l’État belge pour ne pas avoir respecté certaines décisions de justice dans le dossier. Parmi ces décisions figure notamment un arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme, en septembre 2013, qui avait condamné la Belgique à lui verser 90.000 euros (301.000 dinars).

La Cour d’appel de Bruxelles a également condamné l’État belge à deux reprises :

112.242 euros (376.000 dinars) en 2022, pour violation de son droit au mariage et à la vie familiale ; et 49.854 euros (167.000 dinars) en 2024, pour le préjudice moral subi pendant sa détention.

Et l’histoire n’est probablement pas terminée : d’autres procédures pourraient encore alourdir la facture pour le contribuable belge.

L’ex-djihadiste est devenu un véritable casse-tête d’État. Il est libre, mais indésirable. La Belgique ne veut pas l’accueillir durablement. La Tunisie reste juridiquement difficile à envisager. Et les États-Unis ont clos leur dossier.

Résultat : l’ancien footballeur de Sfax est devenu un problème diplomatique et judiciaire dont personne ne sait vraiment comment sortir.

Le paradoxe Trabelsi

Une autre question, plus discrète mais tout aussi embarrassante pour les autorités belges, commence à émerger. Nizar Trabelsi est marié à une citoyenne belge et invoque depuis plusieurs années son droit à une vie familiale normale. C’est d’ailleurs sur ce fondement que la justice belge a déjà condamné l’État en 2022 pour violation de ce droit.

Dans certains cas, le mariage avec un citoyen européen peut ouvrir la voie à un titre de séjour au titre du regroupement familial. Reste à savoir si un ancien condamné pour terrorisme pourrait bénéficier d’un tel dispositif. Là encore, le dossier Trabelsi pourrait placer les autorités belges devant un nouveau dilemme juridique et politique.

Ironie de l’histoire : celui qui avait été présenté au début des années 2000 comme une menace terroriste majeure est aujourd’hui au cœur d’un autre récit.

Celui d’un homme qui, volontairement ou non, aura réussi à mettre en difficulté un État européen, à faire condamner ses décisions politiques et à lui faire payer des centaines de milliers d’euros.

Vingt ans après son arrestation, Nizar Trabelsi reste, certes, un symbole de la lutte contre le terrorisme au début du siècle, mais aussi des erreurs, des contradictions et des humiliations qu’un État peut s’infliger à lui-même lorsqu’il décide de contourner ses propres règles.

Et dans cette histoire, la Belgique semble encore loin d’avoir tourné la page.

Maya Bouallégui

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