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Banque postale : l’illusion d’une banque moins chère

Service IA, Business News

Par Raouf Ben Hédi

Présentée comme un remède contre le « cartel bancaire » et un outil d’inclusion financière, l’idée de créer une banque postale séduit plusieurs députés. Mais derrière la promesse politique et le populisme ambiant, les interrogations économiques et techniques sont nombreuses. Entre débats parlementaires, critiques d’économistes et exemples étrangers contrastés, le projet apparaît bien plus complexe qu’il n’y paraît.

La création d’une banque postale en Tunisie fait aujourd’hui l’objet d’un débat nourri. L’idée n’est pas nouvelle : elle refait régulièrement surface depuis plusieurs années. Mais elle a pris une dimension politique inédite avec le dépôt, le 8 juillet 2025, de la proposition de loi n°82/2025 à l’Assemblée des représentants du peuple, visant à transformer les services financiers de la Poste tunisienne en véritable établissement bancaire.

Le projet est activement défendu par plusieurs députés proches du pouvoir, qui y voient un moyen de briser ce qu’ils présentent comme le « lobby bancaire ». Selon eux, la Poste pourrait proposer des crédits à des taux bien plus bas que ceux pratiqués par les banques, souvent accusées d’imposer des conditions jugées excessives par une partie de l’opinion.

Pour les promoteurs de l’initiative, l’objectif est clair : exploiter le vaste réseau postal pour offrir des services financiers dans les régions où les banques sont peu présentes, faciliter l’accès au crédit et à l’épargne pour les populations modestes et favoriser l’inclusion financière.

Sur le papier, l’idée paraît simple et séduisante. La Poste tunisienne dispose d’un maillage territorial dense et d’une relation de proximité avec les citoyens. Mais à mesure que le débat progresse, les questions se multiplient.

29 janvier 2026 : le projet devient un dossier prioritaire

Le 29 janvier 2026, la Commission des finances et du budget de l’Assemblée des représentants du peuple place la banque postale parmi les dossiers prioritaires de ses travaux, aux côtés de la réforme du Code des changes.

Le principe du projet est alors largement défendu au nom de l’inclusion financière. Les députés favorables à l’initiative soulignent que le réseau postal couvre l’ensemble du territoire, y compris dans les régions rurales ou enclavées où les agences bancaires restent rares.

La Poste pourrait ainsi devenir un outil permettant de démocratiser l’accès aux services financiers et de rapprocher le système bancaire des citoyens.

À ce stade, le projet est encore présenté comme une évidence politique : il suffirait d’exploiter une infrastructure existante pour élargir l’offre bancaire.

Mais dès les premières auditions prévues avec la Banque centrale, le ministère des Finances et la Poste tunisienne, une réalité plus complexe commence à apparaître.

16 février 2026 : les premières interrogations émergent

Moins d’un mois plus tard, le 16 février, les discussions à l’ARP entrent dans le vif du sujet.

Les députés commencent à poser des questions plus concrètes : quel serait le capital initial de cette banque postale ? Qui financerait sa création ? Comment garantir sa viabilité économique ? Et surtout, la Poste tunisienne dispose-t-elle réellement des capacités techniques pour exercer des activités bancaires ?

Car transformer un réseau postal en réseau bancaire ne consiste pas seulement à ouvrir des guichets financiers supplémentaires.

Il s’agit de gérer des dépôts, d’octroyer des crédits, d’évaluer les risques, de respecter des normes prudentielles strictes et d’opérer sous la supervision de la Banque centrale.

Plusieurs parlementaires mettent également en garde contre un autre risque : celui de confondre exclusion bancaire et fragilité financière. Bancariser des populations vulnérables sans mécanismes solides d’évaluation du risque pourrait rapidement conduire à une accumulation de créances douteuses.

Le débat quitte alors le terrain politique pour entrer dans la réalité du métier bancaire.

12 mars 2026 : trois scénarios sur la table

La semaine dernière, jeudi 12 mars, le dossier franchit une nouvelle étape lors d’une audition au Conseil national des régions et des districts (2e chambre).

Les responsables de la Poste tunisienne y présentent trois scénarios possibles pour la création d’une banque postale.

Le premier consisterait à transformer l’ensemble de la Poste en banque, une option jugée particulièrement complexe et difficile à mettre en œuvre.

Le deuxième scénario prévoit la création d’un pôle financier spécialisé au sein de la Poste, permettant de développer les services bancaires sans bouleverser toute l’organisation postale.

Le troisième envisage une solution plus radicale : l’acquisition d’une banque existante afin de disposer immédiatement d’une licence bancaire et d’une structure opérationnelle.

Mais ce dernier scénario soulève à son tour de nouvelles questions. Racheter une banque de la place suppose notamment de financer la sortie d’éventuels actionnaires étrangers et d’assumer des coûts importants dans un marché bancaire déjà très concurrentiel.

Après plusieurs semaines de débats, une chose apparaît clairement : la banque postale reste davantage un concept politique populiste qu’un projet opérationnel clairement défini.

Les avertissements des économistes

Plusieurs économistes se montrent d’ailleurs très sceptiques face à cette initiative.

Face à cet enthousiasme politique, ils appellent à davantage de prudence et de bon sens. Parmi eux, l’économiste Moez Joudi, également administrateur dans plusieurs conseils d’administration d’entreprises tunisiennes, se montre particulièrement critique dans une réaction sur Facebook sous un article de Business News sur le sujet.

Selon lui, le projet repose sur un diagnostic erroné du système bancaire tunisien. La Tunisie ne souffrirait pas d’un manque d’acteurs bancaires, mais au contraire d’une fragmentation excessive du secteur.

Le pays compte déjà plus d’une vingtaine de banques opérant sur un marché relativement étroit. Les offres proposées sont souvent similaires et la concurrence se fait dans un environnement économique limité. Dans ce contexte, la création d’une banque postale reviendrait, selon lui, à ajouter un acteur supplémentaire dans un système déjà saturé.

L’économiste dénonce également ce qu’il considère comme une illusion largement entretenue dans le débat public : l’idée que la banque postale pourrait proposer des crédits beaucoup moins chers que les banques commerciales et ainsi casser ce que certains qualifient de « cartel bancaire ».

Pour Moez Joudi, cette promesse est irréaliste. Une banque postale serait soumise aux mêmes contraintes que toutes les autres institutions financières. Elle devrait respecter les ratios prudentiels imposés par la Banque centrale, supporter les mêmes coûts de ressources, se conformer aux règles de solvabilité et de liquidité et opérer dans le cadre de la convention collective du secteur bancaire.

Autrement dit, la future banque postale serait confrontée aux mêmes réalités économiques que ses concurrentes du secteur bancaire : coûts d’investissement, charges de gestion, exigences réglementaires et supervision bancaire.

Dans ces conditions, elle ne pourrait pas proposer des crédits à des taux radicalement inférieurs ni des commissions significativement plus faibles. Elle fonctionnerait, au final, comme n’importe quelle autre banque.

L’économiste met également en garde contre le coût potentiel d’un tel projet. Dans l’hypothèse où la Poste tunisienne choisirait d’acquérir une banque existante pour entrer dans le secteur bancaire, il faudrait racheter les parts d’éventuels actionnaires étrangers et financer l’opération en devises. À cela s’ajouteraient les coûts de transformation, d’intégration et de mise à niveau.

La nouvelle entité devrait ensuite affronter la concurrence d’un secteur bancaire déjà bien installé, dans un marché local jugé trop étroit pour absorber facilement un nouvel acteur.

Pour Moez Joudi, la priorité devrait être ailleurs. Plutôt que de créer une nouvelle banque publique, il plaide pour une consolidation du système bancaire tunisien. L’objectif serait de favoriser les rapprochements entre établissements, de réduire la fragmentation du secteur et de constituer un pôle bancaire public unique capable de jouer un rôle de financement stratégique de l’économie.

Dans cette logique, les banques tunisiennes devraient également être encouragées à renforcer leur compétitivité et à se développer au-delà du marché national, notamment à l’échelle régionale et africaine.

Les exemples internationaux : ni miracle ni échec automatique

Les expériences internationales montrent que la banque postale n’est ni une panacée ni une aberration économique.

En France, La Banque Postale est devenue un acteur bancaire important, avec plusieurs millions de clients et de gros bénéfices. En Italie, BancoPosta constitue également un pilier du système financier.

Mais ces réussites reposent sur des investissements considérables, une transformation technologique profonde et une gouvernance bancaire solide.

Dans d’autres pays, les modèles sont plus hybrides. Au Royaume-Uni, la Poste propose des services financiers en partenariat avec des banques privées. En Allemagne, l’ancienne Postbank a fini par être intégrée au groupe Deutsche Bank.

Autrement dit, l’Europe ne propose pas un modèle unique de banque postale, mais une diversité d’approches adaptées aux réalités économiques de chaque pays.

Ce que dit la Banque mondiale

Au-delà du débat politique, plusieurs organisations internationales se sont penchées sur la question du rôle des réseaux postaux dans l’inclusion financière. La Banque mondiale a notamment consacré plusieurs études à ce sujet, en analysant les expériences de dizaines de pays ayant tenté d’utiliser leurs réseaux postaux pour fournir des services financiers.

Dans ces travaux, l’institution souligne d’abord que l’idée n’est pas nouvelle. Depuis le XIXe siècle, de nombreux pays ont utilisé leurs réseaux postaux pour offrir des services d’épargne ou de transfert d’argent aux populations modestes. La première banque d’épargne postale a été créée au Royaume-Uni en 1861, précisément pour permettre aux ménages pauvres d’accéder à un compte d’épargne.

Aujourd’hui encore, les réseaux postaux disposent d’un atout considérable : leur présence dans les zones rurales et les régions pauvres. Dans de nombreux pays, les bureaux de poste sont parfois les seuls points de service financier accessibles aux populations éloignées des centres urbains. Les recherches de la Banque mondiale montrent d’ailleurs que les services financiers postaux touchent souvent des publics plus vulnérables – ménages pauvres, populations peu éduquées ou personnes hors du marché du travail – que les banques traditionnelles.

Mais ces mêmes études soulignent également que transformer un opérateur postal en véritable banque constitue une transformation beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît.

Selon la Banque mondiale, un tel projet suppose une refonte profonde du cadre institutionnel et réglementaire. Il faut notamment adapter la législation bancaire, mettre en place des systèmes de gestion des risques, moderniser les infrastructures informatiques, former le personnel et assurer une capitalisation suffisante pour respecter les exigences prudentielles.

Autrement dit, ce qui peut apparaître comme une simple extension des services postaux devient en réalité une transformation industrielle lourde.

L’exemple du monde arabe

Les analyses de la Banque mondiale montrent également que les expériences dans le monde arabe sont très contrastées.

Dans plusieurs pays de la région, comme l’Égypte par exemple, les postes ont été utilisées pour favoriser l’inclusion financière, notamment en proposant des comptes d’épargne, des services de transfert d’argent ou des paiements de prestations sociales. L’objectif est souvent de profiter du maillage territorial des postes pour atteindre des populations exclues du système bancaire.

Certains pays ont même franchi le pas en transformant leur réseau postal en véritable banque. C’est le cas du Maroc, où Al Barid Bank, créée en 2010 à partir du réseau de Poste Maroc, est devenue un acteur majeur de la bancarisation. En quelques années, cette institution a contribué à faire progresser significativement l’accès aux services bancaires dans le pays, notamment auprès des ménages modestes et des populations rurales.

Mais l’expérience marocaine montre également que la réussite d’une banque postale exige un processus long et des investissements importants. La transformation a nécessité plusieurs années de préparation, la mise en place d’une licence bancaire complète et la création d’une institution dédiée disposant de ses propres structures de gestion.

Dans d’autres pays arabes, les postes ont plutôt choisi des modèles hybrides : elles offrent des services financiers de base – comptes, transferts, paiements – tout en restant partenaires d’institutions bancaires plutôt que de devenir elles-mêmes des banques.

Une réforme lourde, loin des slogans

Pour la Banque mondiale, la conclusion est claire : les réseaux postaux peuvent jouer un rôle important dans l’inclusion financière, mais leur transformation en banque n’est ni automatique ni universellement pertinente.

Dans certains pays, les postes servent simplement d’intermédiaires pour des services financiers de base. Dans d’autres, elles deviennent de véritables banques après une transformation institutionnelle profonde.

Dans tous les cas, la réussite dépend de plusieurs facteurs : un cadre réglementaire solide, des investissements technologiques importants, une gouvernance bancaire claire et une stratégie économique viable.

Autrement dit, l’expérience internationale montre que la banque postale n’est pas une solution miracle. Elle peut devenir un outil efficace d’inclusion financière, mais seulement à condition d’être portée par une réforme structurelle ambitieuse et coûteuse.

Une question encore ouverte

Au final, la banque postale reste une idée séduisante. Elle promet inclusion financière, proximité territoriale et diversification de l’offre bancaire.

Mais l’expérience internationale et les réalités du secteur financier montrent qu’elle ne peut réussir que dans des conditions très strictes.

Dans une économie comme celle de la Tunisie, où le système bancaire est déjà dense et où le marché reste limité, la question demeure ouverte : la banque postale sera-t-elle un instrument de modernisation financière… ou simplement une banque de plus dans un paysage déjà saturé ?

Raouf Ben Hédi

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Commentaire

  1. Citoyen_H

    Répondre
    16 mars 2026 | 19h14

    SI LES « FUTURS » EMPLOYÉS DE LA BANQUE POSTALE,

    vont avoir le même profil et le même dynamisme que ceux des PTT, laissez tomber, ce sera une boite de Pandore de plus, qui nous explosera à la « gueule »

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