Par Amin Ben Khaled
La fête de l’indépendance célèbre une liberté conquise. Mais dans un monde où chaque mouvement est lié à une myriade d’autres, peut-on vraiment être indépendant ? Car être indépendant aujourd’hui n’est plus une question de frontières ou de drapeaux : c’est naviguer dans les interdépendances avec lucidité, audace et responsabilité.
Le 20-Mars est, pour la Tunisie, une date à la fois historique et existentielle. Elle convoque la mémoire d’une liberté arrachée après des décennies de domination coloniale, ce moment fragile où un peuple reprend possession de son destin. Mais elle pose aussi, avec une acuité renouvelée, une question qui dépasse largement les frontières d’un seul pays : que signifie, aujourd’hui, être indépendant ?
Car le monde contemporain ne ressemble en rien à celui de 1956. Les frontières sont devenues poreuses, les économies imbriquées jusqu’à l’inextricable, les crises globalisées au point qu’une pandémie éclose à des milliers de kilomètres peut paralyser un pays entier. L’indépendance ne peut plus être conçue comme un simple retrait dans la souveraineté nationale, ni comme une proclamation rhétorique destinée à flatter les passions collectives. Elle devient une construction exigeante, un équilibre subtil entre autonomie et interdépendance – un art de la nuance dans un monde qui préfère les certitudes.
Dans un univers où tout dépend de tout, être indépendant consiste peut-être d’abord à apprendre à dépendre autrement.
La maturité géopolitique, ou l’art de naviguer sans se noyer
La première condition de l’indépendance contemporaine est une forme de maturité géopolitique. Celle-ci ne s’improvise pas : elle suppose une capacité à comprendre le monde dans sa complexité irréductible, à dépasser les lectures simplistes et émotionnelles, à analyser les rapports de force sans se laisser emporter par les mythes identitaires ou les alliances affectives.
L’histoire récente en offre de cruelles illustrations. Des nations entières se sont perdues en confondant la solidarité symbolique avec la convergence stratégique. Les récits d’un passé partagé, les affinités culturelles ou religieuses, les enthousiasmes idéologiques peuvent constituer des sources d’inspiration ; ils ne sauraient pourtant remplacer une analyse lucide des intérêts et des contraintes réelles. Car le monde fonctionne selon des logiques multiples – économiques, sécuritaires, technologiques, symboliques – qui ne coïncident presque jamais.
Être mûr géopolitiquement, c’est accepter cette multiplicité sans en être paralysé. C’est comprendre que les alliances ne sont jamais éternelles, que la dépendance exclusive à un bloc ou à une puissance réduit inexorablement la marge de manœuvre nationale. L’indépendance véritable réside alors dans la capacité à naviguer entre les pôles d’influence, à dialoguer sans s’aligner, à coopérer sans se dissoudre. C’est une posture exigeante, qui réclame davantage de courage intellectuel que les certitudes confortables.
La prospective comme boussole politique
De la maturité géopolitique découle naturellement une autre exigence : celle de la prospective. Une nation indépendante n’est pas seulement celle qui se libère d’une domination passée ; c’est celle qui se projette dans l’avenir avec lucidité et volonté.
Dans un monde marqué par l’incertitude systémique – où les crises se succèdent sans se ressembler, où les technologies reconfigurent les rapports de force en quelques années –, les États qui réussissent sont ceux qui définissent des objectifs clairs, anticipent les mutations énergétiques et climatiques, et construisent des stratégies à long terme. L’indépendance n’est pas un état figé : elle est un mouvement, une orientation permanente, une capacité à transformer les contraintes en opportunités.
Sans vision collective, un Etat risque de subir les événements au lieu de les façonner. Il devient dépendant des crises qu’il n’a pas su prévoir, des décisions prises ailleurs, des innovations qu’il n’a pas eu l’audace de développer. La prospective, au contraire, est une forme d’émancipation : elle redonne à l’Etat le pouvoir d’agir sur son futur plutôt que de le subir comme une fatalité.
L’économie mondiale : s’y engager pour mieux s’y affirmer
Si la prospective oriente l’action, c’est dans l’économie globale que celle-ci se mesure concrètement. Au XXIᵉ siècle, l’indépendance ne peut se penser en dehors des échanges commerciaux, des chaînes de valeur, des flux financiers et technologiques qui tissent une toile dense reliant les nations entre elles.
Dans ce contexte, l’autarcie apparaît pour ce qu’elle est : une illusion dangereuse. Elle enferme les sociétés dans la stagnation, les prive d’innovation et réduit leur influence à mesure qu’elles s’isolent. Être indépendant ne signifie pas se retrancher du monde, mais y participer activement, y trouver une place spécifique et irremplaçable, développer des produits, des services ou des savoirs capables de créer des rapports authentiquement gagnant-gagnant.
La souveraineté économique repose ainsi sur la diversification des partenariats, l’investissement dans la connaissance et la valorisation des ressources humaines. Une nation qui exporte son intelligence, sa créativité ou son expertise ne s’appauvrit pas : elle renforce son autonomie. Elle transforme l’interdépendance, souvent perçue comme une contrainte, en levier de puissance.
La responsabilité interne : se gouverner soi-même avant tout
Mais l’indépendance d’un pays ne se joue pas seulement dans ses relations extérieures. Elle se construit, d’abord et fondamentalement, dans son organisation interne. Et c’est peut-être là que réside le défi le plus difficile à relever.
Une société indépendante est une société qui refuse la tentation du bouc émissaire, qui ne cherche pas systématiquement à attribuer ses difficultés à des forces étrangères ou à des complots invisibles. Elle suppose la construction d’institutions solides, d’une justice indépendante, de médias vigilants et d’une culture véritable de l’autocritique. Car une nation incapable de se questionner devient vulnérable de l’intérieur : elle s’enferme dans l’illusion, nourrit les frustrations et fragilise sa propre cohésion.
L’indépendance implique donc un apprentissage collectif permanent – celui de la lucidité, de la participation citoyenne et du respect des règles communes. Elle suppose une confiance dans la capacité de la société à corriger ses erreurs, à évoluer sans se renier. En ce sens, la démocratie n’est pas seulement un régime politique : elle est la condition intérieure de la souveraineté.
Le soft power, ou l’esthétique d’une présence au monde
À cette exigence intérieure répond une responsabilité extérieure d’un autre ordre : celle de l’image qu’une nation projette dans le monde. La culture, l’art, la langue, la pensée, la créativité ne sont pas des ornements du pouvoir ; elles en constituent une forme à part entière.
Une identité culturelle ouverte, capable de dialoguer avec d’autres traditions sans se dissoudre en elles, peut devenir une source d’influence durable bien au-delà de ce que permettent les seuls rapports de force. Elle crée des ponts, suscite l’admiration, attire les talents et les investissements. Dans un monde saturé d’informations et de représentations concurrentes, l’esthétique nationale — qu’elle soit architecturale, artistique ou intellectuelle – devient un vecteur stratégique que les nations les plus habiles ont appris à cultiver.
L’écologie de la souveraineté
Il est une dernière dimension, trop souvent reléguée au second plan : celle du rapport à l’environnement. La dépendance énergétique, la vulnérabilité climatique, la dégradation des ressources naturelles peuvent fragiliser durablement un État, quelle que soit par ailleurs la solidité de ses institutions.
Construire une autonomie écologique – à travers la transition énergétique, la protection des écosystèmes et l’innovation verte – n’est plus un luxe réservé aux nations prospères : c’est une condition de survie géopolitique. Elle permet non seulement de préserver l’avenir des générations futures, mais aussi de réduire les contraintes liées à l’accès aux ressources, ces nouvelles chaînes invisibles de la dépendance contemporaine.
L’indépendance, ainsi comprise, ne se limite plus à la maîtrise des frontières : elle inclut la capacité à habiter durablement et dignement son propre territoire.
Penser la dépendance pour mieux être indépendant
La grande leçon du XXIᵉ siècle est peut-être celle-ci : l’indépendance absolue n’existe pas et n’a jamais existé. Toute nation dépend des autres pour son commerce, sa sécurité, sa culture ou sa technologie. Prétendre le contraire relève du mythe, et les mythes, en politique, coûtent cher.
Mais cette dépendance peut être choisie, organisée, maîtrisée. Elle peut devenir une interdépendance créatrice, fondée sur la réciprocité et la coopération plutôt que sur la subordination. L’enjeu n’est donc pas de s’isoler du monde, mais d’y participer activement, lucidement, en acteur conscient de ses propres intérêts et respectueux de ceux des autres.
Le 20-Mars : entre mémoire et devenir
À l’approche du 20-Mars, la célébration de l’indépendance tunisienne peut alors être envisagée non seulement comme un hommage solennel au passé, mais comme une invitation à réfléchir sur ce que nous voulons faire de l’avenir. L’indépendance n’est pas un héritage figé que l’on contemple ; elle est une responsabilité vivante que l’on porte.
Elle se reconstruit chaque jour à travers les choix politiques, économiques, culturels et sociaux que font les hommes et les femmes d’une société. Elle suppose un effort constant pour comprendre les transformations du monde et pour y trouver sa place avec dignité.
Dans un univers interdépendant et interconnecté, être indépendant signifie peut-être simplement ceci : savoir qui l’on est, savoir ce que l’on veut – et savoir, avec lucidité et humilité, avec qui l’on choisit de construire l’avenir.
BIO EXPRESS
Amin Ben Khaled – Avocat au barreau de Tunis
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











2 commentaires
souverIAnete
20 mars 14 janvier…25 juillet ou instrument de la donne constante antidémocrtique et contrerévolutionnaire.
Plus on le renforçe , plus on affaiblit la propre indépendance, et, dans ce nouvel échiquier international, les peuples deviennent des pions, des variables d’ajustement de ces États prédateurs : francalgériatriKS, mollahrdeux bullchiiteurs, émiratures mzawarabes unis en bons fers de lances des messy ânes iniaues usrahelliens suprémacistes racialistes expanSionistes, princesses Siscircassiennes Raieponcée comme Raiepnceuse de rapprochement militaire en rapprochement sécuritaire récent… Et on en passe et des pas mûrs.
Pour y faire face, un seul mot d’ordre : RETOUR AUX PRINCIPES AUTHENTIQUES DEMOCRATIQUES D ESPRIT 2011 ET LETTRE COMMUNE 2014.
La première comme la seconde rendent possible indépendance et souveraineté…qui en retour protègent et renforcent ces premières.
TOUT LE RESTE N’EST QUE « PROMPTe » PROSE 😉
Indépendant surtout des (i)articles, trIAbunes, éditorIAux et autres pépIAtes ;) ?
Du 20 mars au 14 et 26 janvier : pas d indépendance authentique ni d’autodétermination authentique possibles à travers pays voire même à travers monde entier par extension SANS PLEIN ET ENTIER RETOUR AUX PRINCIPES FONDAMENTAUX DEMOCRATIQUES D’ESPRIT 2011 ET LETTRE COMMUNE 2014 SANS CONCESSION NI CONTORSION NI KOMPROMISSIONS !