La sociologue et militante des droits humains et des droits des femmes, Najet Araari, était l’invitée de la matinale de Jawhara FM, mardi 17 mars 2026. Lors de son passage, elle a livré une analyse approfondie des enjeux actuels liés aux violences faites aux femmes, en particulier dans les espaces numériques, tout en revenant sur les limites des dispositifs juridiques existants en Tunisie.
Najet Araari a d’abord présenté le « Front de l’égalité et des droits des femmes », une coalition formée en 2023, réunissant associations féministes, organisations mixtes et militantes indépendantes. Cette structure s’est donnée pour mission de défendre les droits des femmes, tout en luttant activement contre la montée des discours de haine, du racisme et des différentes formes de discrimination et de violence qui ciblent aujourd’hui non seulement les femmes, mais aussi les défenseurs des droits humains.
Revenant sur les violences exercées dans les espaces numériques, elle a indiqué que la coalition travaillait sur cette problématique depuis plus de trois ans, en collaboration avec plusieurs partenaires, notamment ONU Femmes. Ce travail s’inscrit également dans le cadre de la promotion de la convention de l’Union africaine visant à éliminer toutes les formes de violence à l’égard des femmes et des filles.
Selon elle, cette convention constitue un apport majeur, venant compléter le cadre juridique national, en particulier la loi tunisienne n°58 relative à l’élimination des violences faites aux femmes, considérée comme l’un des acquis importants de la transition démocratique. Toutefois, la convention africaine introduit des avancées significatives, notamment en reconnaissant explicitement les violences numériques et en appelant à la mise en place de chambres judiciaires spécialisées dans le traitement de ces affaires.
Najet Araari a insisté sur les nombreuses difficultés rencontrées par les victimes, notamment en matière d’accès à la justice. Ces obstacles sont à la fois techniques et juridiques. Bien que la loi 58 prévoie des mécanismes de protection, les affaires liées aux violences numériques sont souvent redirigées vers d’autres cadres juridiques, comme celui des télécommunications ou le décret 54, ce qui complexifie davantage les procédures.
Elle a également pointé la lenteur du système judiciaire : certaines victimes peuvent attendre quatre à cinq ans avant qu’un jugement ne soit rendu. Malgré la mise en place de structures dédiées au sein du ministère de l’Intérieur, les résultats restent limités, notamment en raison des délais inhérents à la mise en œuvre de ces dispositifs.
La militante a illustré la gravité de la situation par des chiffres alarmants. Elle a évoqué 30 cas de féminicides enregistrés, tout en soulignant que la majorité des victimes n’avaient pas engagé de procédures judiciaires ou n’avaient pas été accompagnées correctement. Ce déficit d’application de la loi conduit, selon elle, à des conséquences tragiques.
Elle a par ailleurs évoqué l’existence de violences touchant également les enfants, garçons comme filles, notant néanmoins que les femmes restent les principales victimes, en raison de rapports de pouvoir inégalitaires.
Les chiffres qu’elle a avancé sont sans équivoque : 85% des victimes de violence sont des femmes. Dans l’espace familial, une femme sur deux est concernée, tandis que dans les espaces numériques, près de trois femmes sur cinq déclarent avoir subi des violences. Pourtant, peu d’entre elles accèdent effectivement à la justice, notamment en raison du coût et de la complexité des démarches.
Pour la sociologue, ces statistiques traduisent une dégradation profonde du tissu social. Elle a rejeté l’idée selon laquelle les femmes auraient aujourd’hui « trop de droits », rappelant qu’un taux aussi élevé de violences démontre au contraire l’ampleur du problème.
Najet Araari a souligné, dans ce sens, que la loi, à elle seule, ne pourrait résoudre un problème sociétal, insistant sur l’absence de politiques publiques globales accompagnant ces textes, notamment en matière de prévention. Or, cette dimension constitue le premier axe de la loi 58.
Elle a déploré ainsi un manque criant d’actions dans les secteurs de l’éducation, des médias et de la culture, où l’on observe, selon elle, une banalisation croissante de la violence. L’absence de programmes de sensibilisation et de ressources financières dédiées aggrave la situation, laissant le champ libre à une normalisation inquiétante de comportements violents.
Najet Araari a mis en garde contre les effets pervers des technologies numériques, qui contribuent à banaliser la violence. Elle a évoqué notamment des situations où des actes violents sont filmés et diffusés au lieu d’être signalés aux autorités, traduisant une forme de désensibilisation collective.
Face à cette réalité, elle a appelé à une mobilisation accrue, tant du côté de l’État que de la société civile. Saluant l’engagement des associations, elle a rappelé que celles-ci ne pourraient se substituer aux institutions publiques.
N.J










