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Sami Gharsallah condamné, El Manar porte encore son désordre

Par Maya Bouallégui

Condamné mardi 17 mars 2026 à six ans de prison et à une amende de quatre millions de dinars pour blanchiment d’argent, l’homme d’affaires Sami Gharsallah, fils de la célèbre couturière, incarne une époque où la proximité du pouvoir permettait de s’affranchir des règles les plus élémentaires. Mais au-delà des faits financiers, son passage à El Manar 2 a laissé une empreinte bien plus visible : en avançant le premier ses murs jusqu’à la chaussée, il a ouvert la voie à une appropriation progressive des trottoirs. Quinze ans après son départ, cette dérive s’est installée durablement, bien au-delà de cette seule avenue. Sa condamnation, elle, n’a rien changé à ce paysage défiguré qui porte encore les cicatrices de son passage.

Mardi 17 mars 2026, la justice a tranché. L’homme d’affaires Sami Gharsallah, autrefois figure influente du monde des affaires à Tunis, a été condamné à six ans de prison ferme et à une lourde amende de quatre millions de dinars pour des faits de blanchiment d’argent, selon des informations rapportées par Al Chourouk. Une condamnation sévère, à la mesure d’un parcours longtemps placé sous le signe de l’impunité.

Mais pour comprendre ce que représente réellement cette chute, il faut quitter les tribunaux et revenir sur le terrain. Là où les décisions d’hier continuent de produire leurs effets aujourd’hui et là où la ville garde la mémoire.

Une ascension à l’ombre du pouvoir

Avant d’être un nom dans les affaires judiciaires, Sami Gharsallah a d’abord été le fils de. Le fils d’une couturière incontournable, référence absolue des robes de mariée en Tunisie, dont la notoriété a franchi un cap décisif lorsqu’elle est devenue la couturière attitrée de Leïla Ben Ali, ancienne première dame.

Dans ce cercle fermé, la proximité avec le pouvoir ne se négocie pas, elle s’exploite. Et la famille Gharsallah en a fait un levier. Ses affaires prospèrent dans un environnement où les règles semblent flexibles, voire facultatives pour certains.

Les dossiers judiciaires évoquent aujourd’hui des crédits bancaires accordés sans garanties, des montages financiers opaques via sa société « Espace Gharsallah », et des soupçons de blanchiment. Mais bien avant ces accusations, il y avait déjà autre chose. Plus visible. Plus banal. Et peut-être plus révélateur.

Hollywood ou la naissance d’une impunité visible

À El Manar 2, à l’avenue Slimane Ben Slimane, face au siège de la Sonède, son restaurant Hollywood devient rapidement un lieu prisé à la fin des années 1990 et les années 2000. Concept moderne, carte accessible, succès immédiat. Il était notamment connu par ses pizzas en tranches vendues au poids. Mais ce succès ne suffit pas à Sami Gharsallah. Très vite, le restaurant déborde et il cherche à faire des extensions.

Le trottoir est grignoté, puis absorbé. Les murs s’avancent jusqu’à frôler la chaussée. Le passage piéton disparaît, remplacé par une extension privée qui ne dit pas son nom. Et personne ne s’y oppose, puisque la famille était intouchable et, surtout, crainte par les services municipaux de la ville de Tunis.

Le phénomène dépasse rapidement le cas individuel. Les commerces voisins observent, puis imitent. Ce qui était une infraction devient une pratique. Ce qui était une exception devient une norme. Sami Gharsallah était contagieux et il a été mimé par tous ses voisins.

Quinze ans plus tard, à ce jour, la situation est figée. Le trottoir n’a jamais été restitué. Les piétons marchent sur la route, comme si cela avait toujours été ainsi.

Quand le trottoir a cessé d’être un trottoir

Il suffit de marcher aujourd’hui sur l’avenue Slimane Ben Slimane pour comprendre. Pas besoin de plan d’urbanisme, ni d’expertise. Il suffit d’essayer de circuler à pied.

On avance de quelques mètres, puis on descend. Puis on remonte. Puis on contourne une voiture garée en biais, coincée entre une marche improvisée et une façade avancée. À certains endroits, il n’y a tout simplement plus de passage. Le trottoir a totalement disparu, avalé par des escaliers, des jardinières ou des extensions devenues permanentes. Alors on finit par marcher sur la chaussée, au milieu des voitures, comme si c’était normal.

Et pourtant, cela ne l’a pas toujours été. Les riverains s’en souviennent encore. Avant, les commerces restaient à leur place. Les vitrines donnaient sur le trottoir, mais ne le dévoraient pas. On pouvait marcher sans réfléchir, sans zigzaguer, sans risquer de se faire frôler par un pare-chocs.

Puis il y a eu Hollywood. Au début, ce n’était presque rien. Quelques mètres gagnés, une avancée tolérée, une audace que personne ne venait contester. Et puis, progressivement, les limites ont reculé. Le mur s’est rapproché de la route. Le trottoir s’est rétréci, puis effacé. Et surtout, cela a tenu. Jour après jour, mois après mois, année après année, sans qu’aucune autorité ne vienne remettre les choses en place.

C’est à ce moment-là que tout s’est joué.

Parce qu’autour du restaurant Hollywood, on regardait. Et on comprenait. Si Sami Gharsallah pouvait le faire, pourquoi pas les autres ? Alors chacun a avancé à son tour. D’abord timidement, puis plus franchement. Et très vite, ce qui relevait d’un abus isolé est devenu un paysage.

Aujourd’hui, Hollywood n’est plus là depuis longtemps. Le restaurant a fermé, son nom a quitté la façade. Mais ce qu’il a laissé derrière lui est toujours là, incrusté dans le béton, dans les habitudes, dans cette manière qu’ont désormais les commerces de considérer le trottoir comme une réserve disponible.

Et le plus troublant, c’est que ce modèle ne s’est pas arrêté à cette avenue. On le retrouve ailleurs, dans d’autres quartiers, dans d’autres villes, reproduit presque à l’identique. Comme si cette première entorse, jamais corrigée, avait servi de point de départ à une dérive plus large.

Personne n’a officiellement décidé que les trottoirs pouvaient disparaître. Mais à force de laisser faire, on a fini par les perdre.

Brooklyn ou le passage à un autre niveau

Après Hollywood, Sami Gharsallah voit plus grand. Toujours à El Manar 2, il lance Brooklyn, un salon de thé situé face à la BIAT. Cette fois, il ne s’agit plus seulement de déborder sur un trottoir.

Le projet s’installe sur un terrain public relevant du ministère de la Santé.

Le succès est, encore une fois, au rendez-vous. Et comme auparavant, il appelle l’expansion. Une extension supplémentaire voit le jour, empiétant sur un espace vert, situé juste en face du café. Les protestations des riverains n’y changent rien. La logique est déjà installée : l’espace public est disponible pour qui sait l’occuper.

Aujourd’hui, Brooklyn est toujours debout. Imposant, entretenu, presque ostentatoire. Mais autour, le paysage raconte une autre histoire.

L’espace vert a disparu, remplacé par une dalle artificielle aux bordures cassées, envahies par les herbes sauvages. Les structures métalliques d’anciennes extensions subsistent, vides, inutiles, comme les vestiges d’un projet abandonné sans être effacé.

Ce qui devait être un lieu de vie est devenu un espace sans fonction claire. Ni vraiment public, ni totalement privé. Un entre-deux dégradé, figé dans l’attente d’une décision qui ne vient jamais.

Même lorsqu’il se retire, Gharsallah laisse derrière lui une empreinte durable. Une transformation irréversible du paysage. Il a tout simplement défiguré la zone et, à ce jour, on voit les cicatrices plus moches que jamais.

La chute et ses limites

Après la révolution du 14 janvier 2011, le vent tourne. L’impunité n’est plus aussi évidente. Sami Gharsallah présente des excuses publiques à plusieurs reprises et promet de régulariser sa situation.

Mais les engagements restent sans suite. Les procédures judiciaires s’accumulent. Les années passent.

Jusqu’à cette condamnation, enfin.

Six ans de prison. Quatre millions de dinars d’amende. Une décision lourde, qui vient sanctionner des pratiques longtemps tolérées, voire ignorées.

Mais cette condamnation soulève une question essentielle : que fait-on des conséquences ?

Une ville transformée, sans retour en arrière car à El Manar 2, rien n’a vraiment changé.

Les trottoirs restent occupés. Les extensions illégales subsistent. Les habitudes se sont installées. L’espace public a été redéfini, morceau par morceau, sans plan, sans décision officielle, mais avec une efficacité redoutable.

Ce que Sami Gharsallah a initié s’est diffusé. Ce qui relevait de l’abus est devenu un modèle. Et ce modèle s’est enraciné.

La justice peut condamner un homme. Elle ne peut pas, à elle seule, reconstruire une avenue et un quartier.

Maya Bouallégui

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Commentaire

  1. zaghouan2040

    Répondre
    18 mars 2026 | 12h07

    Rien de nouveau sous le soleil de Tunisie
    De nouveaux Sami Gharsallah sont apparus : l’éternel retour du même

Répondre

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