Il fallait bien s’y attendre. À force de buter contre le mur du réel, même les idées les plus obstinées finissent par demander un peu de retouche. Le décret-loi encadrant les sociétés communautaires, cette invention économique sortie tout droit de l’imaginaire présidentiel, avait été amendé en octobre 2025. Officiellement pour « redessiner le cadre ». Officieusement, pour tenter de donner un second souffle à un concept qui n’a jamais vraiment respiré.
Car oui, après plusieurs mois d’existence, le constat est sans appel : les sociétés communautaires n’ont pas pris. Pas timidement. Pas lentement. Elles n’ont tout simplement pas décollé. Et pourtant, ce n’est pas faute d’avoir essayé. Le problème, semble-t-il, n’est pas l’absence d’incitations. C’est peut-être, plus simplement, l’idée elle-même.
Réparer une idée sans toucher au problème
Face aux difficultés d’application et à l’échec manifeste du dispositif, le pouvoir a donc choisi la solution la plus naturelle qui soit dans notre écosystème administratif : modifier le texte. Un nouveau décret-loi est venu ajuster, préciser, élargir, encadrer. Bref, faire ce que l’on fait toujours quand une mécanique ne fonctionne pas : changer quelques boulons en espérant que le moteur finira par démarrer.
Mais une question persiste, obstinée : pourquoi s’acharner à réparer un modèle qui ne séduit ni les investisseurs, ni les citoyens, ni même ceux qu’il est censé servir ?
Au lieu de remettre en cause le principe même de ces sociétés communautaires, on préfère enrichir leur environnement juridique. Comme si le problème venait d’un manque de cadre, et non d’un manque d’adhésion. Comme si les Tunisiens attendaient un alinéa supplémentaire pour se précipiter dans l’aventure.
Une pluie de cadeaux pour une idée récalcitrante
Car s’il y a bien une chose que l’on ne peut pas reprocher à l’État, c’est son manque de générosité envers ces sociétés. Depuis leur création, elles bénéficient d’un traitement de faveur qui ferait pâlir n’importe quel entrepreneur classique.
D’abord, il y a l’argent. Le projet de Loi de finances 2026 a prévu 35 millions de dinars supplémentaires pour « booster » ces entreprises. Un petit coup de pouce, dira-t-on. Une somme non négligeable, diront les contribuables.
Ensuite, il y a l’accès privilégié aux ressources publiques. Les sociétés communautaires peuvent bénéficier d’un accès prioritaire aux biens domaniaux. Autrement dit, elles passent devant tout le monde. Terrain, infrastructure, opportunité : tout devient potentiellement plus accessible, à condition d’entrer dans le bon moule.
Mieux encore, leur champ d’activité a été élargi et encadré, notamment dans des secteurs comme le transport. Là encore, l’objectif est clair : ouvrir des portes, créer des opportunités, baliser le terrain pour que le modèle finisse, un jour, par fonctionner.
Et comme si cela ne suffisait pas, on a ajouté une nouvelle couche d’incitation fiscale. La dernière en date est particulièrement révélatrice : les dons accordés aux sociétés communautaires sont désormais entièrement déductibles du revenu ou des bénéfices imposables. Une exonération fiscale directe pour les donateurs. Autrement dit, donner à une société communautaire permet désormais de payer moins d’impôts. L’État ne se contente plus de soutenir ces structures, il incite activement les autres à le faire à sa place.
La liste des bénéficiaires de cette mesure a même été élargie pour inclure ces sociétés aux côtés de petites associations sportives. Une manière élégante de placer sur le même plan un modèle économique censé être structurant et des clubs de quartier en quête de financement.
Tout cela dans un seul but : faire réussir une idée.
Et pendant ce temps, les autres paient
Car il y a un détail que l’on oublie souvent dans cette grande opération de soutien : l’argent public n’est pas magique. Chaque dinar injecté dans ces sociétés communautaires vient de quelque part. Et ce quelque part, ce sont, entre autres, les entreprises dites « classiques ».
Ces entreprises qui, elles, ne bénéficient ni d’accès prioritaire aux ressources publiques, ni de dons fiscalement avantageux, ni de cadres juridiques sur mesure. Ces entreprises qui continuent de subir une pression fiscale élevée, des contraintes administratives lourdes et une concurrence parfois déloyale.
Elles regardent donc, avec une certaine perplexité, cet effort considérable déployé pour faire fonctionner un modèle qui, jusqu’ici, n’a rien prouvé. Elles financent, en partie, une expérimentation économique dont elles ne tirent aucun bénéfice direct. Pire encore, elles doivent continuer à survivre dans un environnement qui ne leur fait aucun cadeau.
L’ironie est là, cruelle : on taxe ceux qui produisent pour financer ceux qui, potentiellement, produiront un jour.
L’obstination comme politique économique
Il y a, dans cette histoire, une forme de cohérence. Celle d’un État qui croit en son idée, coûte que coûte. Qui refuse de la remettre en question, même face à l’évidence. Qui préfère multiplier les incitations, les avantages, les ajustements, plutôt que de poser la question fondamentale : et si cela ne marchait tout simplement pas ?
Car enfin, une bonne idée économique n’a pas besoin d’être perfusée en permanence pour exister. Elle trouve naturellement ses acteurs, ses financements, son marché. Elle s’impose parce qu’elle répond à un besoin réel.
À l’inverse, une idée qui nécessite autant de soutien, autant d’avantages, autant de « coups de pouce » finit par poser question. Non pas sur les moyens qu’on lui accorde, mais sur sa pertinence intrinsèque.
Les sociétés communautaires sont peut-être, au fond, une solution à un problème qui n’existe pas. Ou, pire, une réponse inadéquate à des défis bien réels.
Mais dans un pays où l’on préfère souvent ajuster les textes plutôt que les idées, où l’on change les phares d’une voiture qui ne démarre pas, il n’est pas étonnant que l’on continue d’investir dans un modèle qui ne convainc pas.
Après tout, avec suffisamment de décrets, de millions et d’exonérations, peut-être finira-t-il par fonctionner. Ou, à défaut, par donner l’illusion qu’il fonctionne. Et dans certains cas, c’est déjà beaucoup.











Commentaire
zaghouan2040
L’obstination infantile du pouvoir a bâtir un système productif articulé autour des sociétés communautaires est une marque flagrante d’incompétence
Non pas que les entreprises communautaires n’aient pas été utiles dans le développement local au Brésil en Italie au Laos aux Philippines en Colombie voire aux USA
Mais leur portée et leur rôle a été incontestablement mal analysés en Tunisie
Une société communautaire apporte des réponses a l’échelle micro-économique sur un territoire et une communauté restreints
En AUCUN CAS a l’échelle macro-économique et encore moins en tant que vecteur stratégique de croissance d’un système productif national
De plus le cadre juridique et institutionnel actuel constitue un frein plutôt qu’un facilitateur au déploiement de ces entreprises : la philosophie même de ces organisations relève davantage du kholkhoze soviétique que de la SCOOP québécoise
Il y a manifestement maldonne
Seule la phase de démarrage de ces entreprises peut être réalisée en l’état actuel
AUCUNE entreprise communautaire en « activité » n’a atteint a ce jour son seuil de rentabilité et encore moins a réussi a dégager un EBE positif
De plus de graves dysfonctionnements en termes d’efficacité organisationnelle et de gouvernance existent dans toutes ces sociétés
Les très importants fonds publics alloués a cette chimère factuellement démontrée auraient été beaucoup plus utiles au soutien des PMEs qui constituent le fondement de notre tissu économique