Par Amin Ben Khaled
Alors que les frappes se succèdent entre l’Iran, Israël et les États-Unis, la tentation est grande de ne voir dans ce conflit qu’une spirale sans issue. Le politologue américain William Zartman nous invite pourtant à une lecture plus froide : toute guerre a sa logique, et tout conflit porte en lui les germes de sa propre négociation – à condition de savoir reconnaître le moment où elle devient possible.
Réfléchir au conflit moyen-oriental à travers la théorie de William Zartman
Le Moyen-Orient est aujourd’hui le théâtre d’une guerre intense entre l’Iran, d’un côté, et Israël et les États-Unis, de l’autre. Les frappes aériennes, les ripostes par missiles et drones, et les perturbations sur les routes commerciales et énergétiques donnent l’impression d’un cycle sans fin de violence. Pourtant, derrière ce chaos apparent, la théorie du politologue américain William Zartman (1932 – 2025) sur les « conflits gelés » et les « moments mûrs pour la négociation » permet d’en comprendre la logique profonde et d’en entrevoir les possibles issues.
Poser la question « Et si on négociait ? » n’est pas une utopie morale. C’est un exercice d’analyse : à quel moment une négociation devient-elle stratégiquement inévitable ? Quand la poursuite de la guerre devient-elle plus coûteuse que ses bénéfices ?
Les conflits gelés : la guerre comme impasse structurelle
Pour saisir la dynamique actuelle au Moyen-Orient, il faut d’abord comprendre ce que Zartman appelle un conflit gelé ; il ne s’agit ni d’un conflit interminable, ni d’une escalade incontrôlée, mais un état intermédiaire où aucune des parties ne peut l’emporter pleinement, et où continuer le combat est de plus en plus coûteux.
Aujourd’hui, Israël et les États-Unis frappent l’Iran pour limiter son influence régionale et ses capacités militaires. L’Iran, en riposte, envoie des missiles et des drones, menaçant installations stratégiques et commerce énergétique. Chacun subit des pertes humaines et matérielles sérieuses. La violence, dans ce contexte, n’est pas irrationnelle : elle reflète l’équilibre instable de la force et de la contrainte. C’est précisément dans ces impasses saturées de coûts que la négociation, selon Zartman, commence à devenir possible. Plus la guerre dure et s’alourdit, plus les acteurs sont susceptibles de percevoir une discussion comme la seule alternative viable, non par idéalisme, mais par calcul.
Le moment mûr : quand la guerre devient trop chère
C’est ici qu’intervient le concept central de la théorie zartmanienne : la « ripeness », ou « maturité du conflit ». Une négociation n’est possible que lorsque deux conditions se rencontrent simultanément. D’abord, les coûts de la guerre doivent être perçus comme insupportables par les belligérants. Ensuite, une issue négociée doit leur apparaître comme réaliste et mutuellement avantageuse.
Dans le contexte actuel, plusieurs facteurs alimentent cette dynamique. Les pertes militaires et la fatigue sociale pèsent sur chaque pays impliqué. Les perturbations économiques – hausse des prix du pétrole, fermeture du détroit d’Hormuz, désorganisation des chaînes d’approvisionnement – ajoutent une pression externe considérable. Les pressions politiques internes, enfin, réduisent progressivement la marge de manœuvre des gouvernements. Ensemble, ces éléments transforment le calcul des acteurs : continuer la guerre devient moins rentable qu’envisager une solution. C’est le moment où la négociation cesse d’être impensable pour devenir rationnelle, même si elle reste difficile à mettre en place.
La rationalité stratégique : négocier par nécessité, non par vertu
Il est essentiel, à ce stade, de dissiper un malentendu fréquent. Pour Zartman, la négociation n’est pas une question de morale ou de justice : elle est fondamentalement stratégique. Elle consiste à évaluer ce qui est le plus rationnel – poursuivre le conflit ou chercher un compromis. Les acteurs ne négocient pas parce qu’ils veulent la paix ; ils le font parce que la poursuite du conflit devient plus coûteuse que la recherche d’un accord. L’idée de justice ou de légitimité passe au second plan : ce qui compte, c’est la survie, la stabilité et la préservation des ressources.
Dans le conflit Iran-Israël-États-Unis, cette logique est transparente. Aucune des parties ne peut espérer une victoire totale sans subir de lourdes pertes en retour. L’Iran ne peut ni écraser Israël ni contenir indéfiniment la pression américaine. Israël ne peut ni démanteler le régime iranien ni sécuriser durablement ses frontières par les seules opérations militaires. Les États-Unis, quant à eux, savent les limites d’un engagement militaire prolongé dans une région aussi volatile – d’autant que les échéances électorales internes pèsent sur les arbitrages de l’administration. C’est de cette triple impuissance que naît, progressivement, l’attractivité de la négociation.
Les signaux d’une négociation possible
Dans un conflit gelé, la négociation n’apparaît pas soudainement, comme surgissant du néant. Elle émerge lentement, lorsque certaines conditions s’accumulent et que des signaux lisibles deviennent perceptibles pour les observateurs attentifs.
Le premier signal est celui de la fatigue stratégique : les pertes militaires et économiques atteignent un seuil au-delà duquel continuer la guerre devient politiquement intenable. Le deuxième signal est celui des pressions internes : contestations sociales, divisions au sein des élites ou opposition parlementaire réduisent la capacité des gouvernements à mobiliser durablement leurs populations. Le troisième signal, enfin, est celui des pressions externes : la communauté internationale, par des canaux diplomatiques ou des mécanismes économiques, peut modifier le rapport coût-bénéfice que chaque partie intègre dans ses décisions.
Ces signaux ne garantissent pas une négociation imminente. Mais ils indiquent que la structure du conflit se transforme. C’est dans ces interstices que les médiateurs, les diplomates et les observateurs doivent savoir regarder.
La temporalité des conflits : patience et observation
Zartman insiste tout particulièrement sur la dimension temporelle de la négociation. Elle n’est pas un événement isolé, mais un processus qui s’inscrit dans la durée – et qui n’apparaît qu’au moment précis où la structure du conflit rend l’impasse insoutenable pour toutes les parties.
Dans le Moyen-Orient actuel, le conflit pourrait sembler interminable. Pourtant, chaque frappe, chaque riposte, chaque perturbation économique modifie imperceptiblement les perceptions des acteurs. Ce n’est pas seulement ce qui se passe, mais quand et comment chaque belligérant perçoit les coûts et les opportunités qui déterminera si la négociation devient possible. Les perturbations du détroit d’Hormuz, les tensions sur les marchés énergétiques, les fractures politiques internes dans chacun des pays concernés – autant de signes que le terrain stratégique est en mouvement, même lorsque les canons semblent ne jamais se taire.
Cette approche place donc l’observation et la patience au cœur de l’analyse. Les médiateurs n’imposent pas la paix : ils surveillent les indicateurs, identifient les moments mûrs et préparent le terrain avant même que les parties ne soient prêtes à s’asseoir à la même table.
Une lecture stratégique et nuancée du chaos
Repenser le conflit avec Zartman permet, en définitive, de dépasser le récit binaire de « victoires » et de « défaites » qui domine trop souvent les analyses géopolitiques. Il s’agit de comprendre le jeu des coûts et des bénéfices, la façon dont chaque partie perçoit ses options, et la possibilité qu’une solution rationnelle émerge lorsque l’impasse devient insupportable pour tous.
Cette perspective invite également à relativiser les interventions extérieures. Les pressions diplomatiques ou économiques ne sont efficaces que dans la mesure où elles modifient le rapport coût-bénéfice perçu par les parties – sans pour autant provoquer l’effondrement complet de la communication ou la radicalisation des positions. Un médiateur trop pressé, qui veut forcer un accord avant que le conflit soit mûr, risque d’obtenir l’effet inverse : braquer les parties et retarder le moment où la négociation deviendra possible.
Observer, analyser, anticiper
Poser la question « Et si on négociait ? » n’est donc pas un appel naïf à la paix. C’est un exercice d’intelligence stratégique – une invitation à regarder, derrière la brutalité des échanges militaires, les dynamiques profondes qui façonnent les marges de manœuvre des acteurs.
Dans le chaos apparent du Moyen-Orient, la théorie de Zartman rappelle une vérité contre-intuitive : la négociation peut surgir du conflit lui-même, précisément lorsque les coûts deviennent insupportables et qu’une alternative réaliste commence à se dessiner. La paix n’est pas une donnée morale tombée du ciel ; elle est un moment stratégique, un choix rationnel qui s’impose lorsque les conditions objectives et perceptuelles convergent.
Observer, analyser et anticiper ces signes est dès lors essentiel pour tous les acteurs – étatiques ou médiateurs – qui souhaitent transformer un conflit gelé en une possibilité de négociation raisonnée. Le Moyen-Orient, dans sa complexité actuelle, nous offre ainsi une leçon majeure : la violence ne préjuge pas de l’impossibilité du dialogue. La négociation peut surgir des interstices de l’impasse, et la patience analytique reste, en dernière instance, l’outil principal pour la reconnaître et la préparer.
BIO EXPRESS
Amin Ben Khaled – Avocat au barreau de Tunis
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.










