Le trait est fin, mais la charge est lourde. À travers une caricature mordante publiée mardi 24 mas 2026, Tawfiq Omrane a jeté une lumière crue sur une contradiction profondément ancrée dans le discours collectif tunisien. En s’emparant des résultats des élections municipales en France, le caricaturiste n’a pas seulement esquissé des visages : il a dessiné un miroir.

Car de l’autre côté de la Méditerranée, le scrutin a consacré l’émergence de figures issues de l’immigration, parmi lesquelles trois femmes d’origine tunisienne : Rafika Rezgui, Imène Souid et Khouloud Boudabous. Trois trajectoires, trois parcours d’intégration réussie, trois symboles que la Tunisie s’est empressée de revendiquer avec une ferveur presque patriotique. Sur les réseaux sociaux, l’émotion était palpable : fierté nationale, réussite diasporique, reconnaissance implicite d’un modèle exportable.



Mais voilà que le dessin de Tawfiq Omrane vient troubler cette célébration univoque. Avec un sarcasme à peine voilé, il convoque les théories du « remplacement démographique », si souvent brandies dans certains discours européens, pour les retourner contre ceux-là mêmes qui s’en offusquent habituellement. Et la question surgit, implacable : pourquoi ce qui est célébré là-bas devient-il redouté ici ?
Car en Tunisie, le regard se fait soudain plus dur lorsqu’il se pose sur d’autres altérités. Les migrants subsahariens, installés parfois depuis des années, ne bénéficient ni de la même indulgence, ni du même enthousiasme. Bien au contraire. Les discours se crispent, les mots se durcissent, les amalgames prospèrent. Là où l’on célèbre l’intégration des siens à l’étranger, on redoute, voire on rejette, celle des autres sur son propre sol.
Le paradoxe est d’autant plus saisissant puisque les figures mises à l’honneur incarnent précisément ce que l’on refuse d’envisager localement : une intégration réussie, une participation active à la vie publique, une légitimité construite dans le respect des règles du pays d’accueil. Rafika Rezgui à Chilly-Mazarin, Imen Souid à Orly, ou encore Kholoud Boudabous à Cap-d’Ail ne sont pas seulement des élues : elles sont le produit d’un système qui, malgré ses tensions, permet à des trajectoires venues d’ailleurs de s’inscrire durablement dans le paysage politique.
Et c’est précisément là que la satire d’Omrane frappe juste. Elle ne vise pas ces femmes, ni même leur succès. Elle cible plutôt cette capacité à applaudir une réalité lorsqu’elle flatte l’ego national, tout en la rejetant dès lors qu’elle implique un effort de cohérence.
Ainsi, l’étranger devient admirable lorsqu’il porte un nom familier dans une mairie française, mais suspect lorsqu’il parle une autre langue dans une rue tunisienne. L’intégration est louée quand elle confirme une réussite à distance, mais redoutée lorsqu’elle se construit à proximité.
Et comme si cette contradiction ne suffisait pas, un autre paradoxe, plus discret mais tout aussi révélateur, vient s’y superposer. Car ces mêmes Tunisiens établis à l’étranger, dont on célèbre la réussite politique, ne jouissent pas pleinement des mêmes droits dans leur pays d’origine. En effet, les binationaux se voient interdire l’accès à des fonctions électives en Tunisie, au nom d’exigences de souveraineté ou de loyauté exclusive.
Autrement dit, la Tunisie applaudit ses enfants lorsqu’ils accèdent aux responsabilités dans des démocraties étrangères, mais leur refuse, sur son propre sol, la possibilité de prétendre à des fonctions similaires sans renoncer à une partie de leur identité juridique.
La caricature de Tawfiq Omrane pose ainsi une question plus dérangeante encore : la Tunisie célèbre-t-elle réellement des valeurs universelles, ou simplement ses propres reflets lorsqu’ils brillent ailleurs ?
N.J










