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Comment expliquer le prix du baril de pétrole à Kaïs Saïed

Par Marouen Achouri

Il y a des silences qui valent discours. Et puis il y a ceux qui valent aveu. Face à la flambée du prix du pétrole alimentée par la guerre entre Washington, Tel-Aviv et Téhéran, le silence de l’exécutif tunisien ressemble furieusement à une politique économique. Une politique du déni, de l’incantation et du pari mystique. Pendant que le baril s’emballe, l’État tunisien, lui, continue de dérouler tranquillement son programme de dépenses comme si l’économie mondiale était une fiction et le budget national une poésie.

Pourtant, tout le monde semble avoir compris ce qui se joue. Les économistes tirent la sonnette d’alarme, les think tanks publient des études, les députés s’inquiètent, les analystes comptent, recalculent et prédisent. Tout le monde… sauf ceux qui gouvernent.

Tout le monde alerte, l’exécutif se tait

Ainsi, l’économiste Ridha Chkoundali a été parmi les premiers à alerter sur les conséquences d’un choc pétrolier. L’avertissement était limpide : un baril au-dessus des 100 dollars pourrait creuser un trou budgétaire massif pour la Tunisie. Traduction pour les non-initiés : des milliards supplémentaires à financer, alors que chaque dinar est déjà compté trois fois avant d’être dépensé.

Même son de cloche du côté de Aram Belhaj, qui a mis en garde contre un nouveau choc budgétaire. Quant à Bassem Ennaifer, il a insisté sur les répercussions directes sur les finances publiques et l’inflation. Autrement dit, le cocktail parfait : plus de dépenses pour l’État, plus de pression sur les prix, et au final, plus de difficultés pour tout le monde.

Les institutions ne sont pas restées en retrait. L’Institut arabe des chefs d’entreprise (IACE) a lui aussi évoqué une onde de choc potentielle sur le budget. Le Global Institute 4 Transitions a publié des analyses fondées sur des travaux d’experts renommés. Même les députés de l’Assemblée des représentants du peuple ont commencé à poser des questions. Bref, le thermomètre est en alerte maximale.

Et l’exécutif ? Il observe. Ou plutôt, il n’observe rien.

La seule tentative de communication remonte au 4 mars, lorsque le secrétaire d’État à la Transition énergétique, Ouael Chouchane, a assuré que le ministère de l’Industrie était prêt, financièrement et logistiquement, à faire face. Il évoquait des contrats d’approvisionnement avec l’Azerbaïdjan et l’Algérie, ainsi que des accords avec des fournisseurs européens. Une déclaration rassurante, presque apaisante, qui donnait l’impression que tout était sous contrôle.

Depuis, plus rien. Silence radio. Comme si le baril avait décidé de redescendre par respect pour la communication officielle.

Dépenses tous azimuts dans un contexte explosif

Dans le même temps, l’État tunisien continue d’avancer sur des projets budgétairement dispendieux. Augmentations salariales sur trois ans dans le public et le privé, recrutements massifs dans la fonction publique, projets d’infrastructure aux contours flous, financements pour les sociétés communautaires… La liste ressemble davantage à un programme de relance dans un pays pétrolier qu’à une stratégie dans un pays importateur net d’énergie.

À la tête de cette vision, le président Kaïs Saïed poursuit son discours sur la souveraineté économique et les grands projets structurants, comme si le budget de l’État était extensible à l’infini. La réalité, elle, est beaucoup moins poétique : chaque dollar supplémentaire sur le baril se traduit par des centaines de millions de dinars supplémentaires à trouver.

Ce décalage entre le discours et la réalité a nourri toutes sortes de rumeurs, notamment sur une hausse imminente des prix des carburants. Rien d’étonnant : quand l’État ne parle pas, les marchés parlent à sa place. Et souvent, ils parlent fort.

Dans ce contexte, le message publié par Houssem Saad, de l’association Alert, a fait mouche. Traduit et résumé, son propos est d’une clarté chirurgicale. Il rappelle que la loi de finances 2026 a été construite sur des hypothèses raisonnables concernant les dépenses, mais trop optimistes pour les recettes. Entre-temps, des facteurs externes — notamment la hausse des coûts de l’énergie, des céréales et des médicaments — ont fait exploser certaines dépenses, tandis que l’absence de financements extérieurs a réduit les recettes du premier trimestre.

Pour lui, la situation n’a rien d’exceptionnel : elle appelle simplement une loi de finances rectificative. Celle-ci devrait rationaliser certaines dépenses, voire les abandonner. Parmi les mesures possibles : reporter les augmentations salariales, retarder les recrutements, suspendre certains fonds destinés aux sociétés communautaires ou aux PME. Côté recettes, il prédit un renforcement de la pression fiscale, faute d’imagination administrative.

Mais le point le plus cinglant de son analyse concerne la communication politique. Il explique qu’un dirigeant respectueux de son peuple sortirait pour expliquer la situation avec transparence, donner l’exemple en réduisant les dépenses publiques et appeler à l’effort collectif. À l’inverse, un dirigeant déconnecté choisirait la diversion, la polémique et les combats contre des ennemis imaginaires pour éviter d’assumer les décisions impopulaires.

Le problème, c’est que cette description ressemble dangereusement à la situation actuelle.

Car l’enjeu dépasse largement la question du pétrole. Il s’agit d’une crise de crédibilité. Les marchés observent, les bailleurs de fonds analysent, les investisseurs évaluent. Et ce qu’ils voient, c’est un pays confronté à un choc externe majeur sans stratégie apparente pour y faire face.

La Tunisie a déjà connu des périodes difficiles. Elle a su, parfois, prendre des décisions douloureuses pour éviter le pire. Mais encore faut-il reconnaître la réalité. Or, aujourd’hui, l’impression dominante est celle d’un pouvoir convaincu que la volonté politique peut remplacer les équations budgétaires.

Le baril, lui, ne vote pas. Il ne lit pas les discours. Il ne participe pas aux réunions. Il monte, simplement. Et chaque fois qu’il monte, il rappelle que l’économie réelle finit toujours par rattraper la politique.

À ce rythme, la Tunisie risque de découvrir une vérité simple : on peut ignorer un choc pétrolier pendant quelques semaines, mais on ne peut pas l’ignorer dans la loi de finances. Et encore moins dans les caisses de l’État.

En attendant, le pays avance, serein en apparence, comme un conducteur qui augmente le volume de la radio pour ne pas entendre l’alerte moteur. Le problème, c’est que la panne, elle, n’a pas besoin de communication pour arriver.

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Commentaire

  1. zaghouan2040

    Répondre
    25 mars 2026 | 17h01

    La responsabilité de la gouvernance d’un pays impose impérativement la compréhension des structures et mécanismes de fonctionner de l’économie d’un pays
    Le contraire n’est pas concevable

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